Au pied de la croix, à nouveau Marie, méditant
les événements, et le disciple bien-aimé, celui
qui sait regarder avec les yeux de la foi. Le corps de Jésus
est tout près de la terre, comme dans les plus anciennes représentations
de la crucifixion, tout près de nous, à fleur de sol.
Au pied de la croix, reprenant là aussi une longue tradition
iconographique, les crânes disent le caractère tragique
de lévénement. Il sagit bien dune
mort réelle, dune victoire de la mort, cette puissance
qui asservit et défait. Le visage du Christ en croix est absent.
Reste un signe du don de sa vie, ses pieds cloués. À
lascension, ces pieds seront présents, pour indiquer
son départ vers le ciel, vers la vie pleine avec Dieu. Les
regards des deux personnages sont à la fois perplexes et contemplatifs,
dans lattente.
Mais en ce moment de remise
de soi au Père, Jésus continue de donner la vie et de
créer des liens profonds entre ceux qui le suivent. À
Marie, il confie le disciple; au disciple, il confie sa mère :
«Voici ton fils, voici ta mère. » Une responsabilité
mutuelle leur est donnée, dans la confiance. Au moment de partir,
Jésus se soucie encore de ceux qui lui sont plus proches, de
leur avenir.
Marie et le disciple
sont aussi des figures qui intègrent la vie de lÉglise
à venir. Les deux ont en commun une compréhension plus
intérieure de la personne et du mystère de Jésus.
Marie, celle qui a porté la promesse en son corps et qui a
donné naissance au Messie de lalliance nouvelle, celle
qui sest rendue en hâte vers Élisabeth. Le disciple
bien-aimé, celui qui au long de lévangile discerne
dans les signes offerts, de la cène au linceul au repas sur
le rivage, laccomplissement de la promesse et la messianité
de Jésus, celui qui court plus vite au tombeau. Figures en
mouvement, entrées de lintérieur dans le mouvement
pascal, dune manière différente.
En les confiant lun
à lautre, cest comme si Jésus disait quils
ont besoin lun de lautre pour poursuivre cette aventure
spirituelle et risquée. La foi en ce Messie mort sur une croix
ne se vit pas dans lisolement, le repliement. Le mystère
pascal est source de vie en abondance. Cette vie nouvelle, pour être
accueillie, approfondie et communiquée, requiert des liens
communautaires et ecclésiaux, car non seulement elle invite
à lamour mutuel mais elle est elle-même communion,
vaste et diversifiée, où chacun apporte son don unique.
Au pied de la croix, du corps de Jésus, une communauté
nouvelle est en naissance, qui sera le corps de Jésus le vivant.
Les dernières paroles
et gestes de Jésus en croix, en Jean, viennent révéler
le sens de sa mort. « Jai soif » :
à la Samaritaine, Jésus avait demandé à
boire, mais cest finalement lui qui lui avait donné une
eau vive, celle de son Esprit. « Tout est accompli » :
cette mort nest pas un événement banal et
anecdotique. Il sagit dun accomplissement, dun travail
accompli jusquau bout, jusquà lextrême,
lui qui aima les siens jusquà lextrême, jusquau
don de sa vie. « Inclinant la tête, il remit lesprit » :
Jésus confie la mère et le disciple lun à
lautre, il les remet dans les mains lun de lautre,
mais aussi, plus radicalement, ce quil remet, par son don, cest
lEsprit, que cette expression suggère. Il sera promis
à lascension et donné à la pentecôte,
mais ce don ultime est fait dabord sur la croix, passe par la
croix et la mort du serviteur.
Au pied de cette croix,
nous nous retrouvons nous aussi, recevant la responsabilité
lun de lautre pour poursuivre la nouvelle naissance et
laccomplissement de lamour, recevant un Esprit unique
qui est donné, et contemplant, dans la perplexité, le
mystère dun abaissement et dune élévation.
Au pied de cette croix, nous nous retrouvons, dans lattente.
Daniel Cadrin, OP