L'AMOUR-SOUMISSION, IDÉAL CHRÉTIEN POUR LE MARI COMME POUR LA FEMME*

Étude structurelle d'Éphésiens 5,21-33
Article de Marc GIRARD, Université du Québec à Chicoutimi.
Bon nombre de chrétiens, de nos jours, ne se laisseraient pas prier pour déchirer de l'Écriture les quelques six pages où un apôtre ose recommander aux femmes une attitude de "soumission"! Dans nos milieux occidentaux, à tout le moins, on n'arrive plus guère à lire ces passages dans le cadre d'une liturgie dominicale sans susciter des réactions qui sautent aux yeux: chez certains hommes, un semblant de petit sourire "macho", et, chez d'autres, un sentiment de malaise inavoué; chez les femmes, un réflexe peut-être plus unanime qui ressemble à une frustration ou même à un bouillonnement de colère à peine contenu.
Et si Paul et Pierre étaient mal compris...? N'y a-t-il pas là une Parole de Dieu à réhabiliter, ou, du moins, à "soumettre" à une procédure judiciaire plus impartiale?
Il faut une certaine dose de courage — ou de naïveté! —, avouons-le, pour s'attaquer, après tant d'autres avocats du diable ou de la défense, à ce problème délicat d'herméneutique néo-testamentaire. De tous les textes co-accusés, nous n'en retiendrons qu'un, le plus pesant — pour ne pas dire le seul pesant — du point de vue théologique, celui qu'on cible habituellement pour lui intenter un procès exemplaire: Éphésiens 5,21-33.
Aussi froidement qu'il est possible dans le contexte d'un débat social et ecclésial où le rouge des thermomètres peut facilement grimper en flèche, nous allons tenter d'asseoir notre analyse sur une pierre d'assise méthodologique que nous estimons solide et fiable: la critique structurelle. Cela veut dire qu'avant de projeter sur le texte antique une gamme d'émotions et de critiques rationnelles contemporaines, nous allons nous mettre en devoir d'interroger techniquement le texte, de telle manière qu'il nous révèle lui-même, comme dans une radiographie osseuse, les articulations de la pensée qui en constituent le squelette consistant. C'est à cette lumière que nous poserons, dans un deuxième temps, la question herméneutique: comment départager, le cas échéant, la gangue des expressions par trop rivées à une culture, et l'or précieux qui reflète la lumière du jour transculturelle du dessein de Dieu? Fort de cette double démarche complémentaire, nous essaierons en dernier lieu de montrer les incidences pastorales de la théologie de Paul sur le couple homme et femme.
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Heuristique structurelle
Du point de vue thématique, Éphésiens 5,21-33 fait partie d'un sous-ensemble un peu plus vaste qui traite des relations mutuelles entre mari et femme (5,21-33), parents et enfants (6,1-4), maîtres et esclaves (6,5-9). Tout le monde en convient. Un seul point accroche: quelques commentateurs rattachent 5,21 aux versets qui précèdent. Mais tout de suite, notre analyse va rejeter carrément cette option, sur la foi d'un argument structurel assez péremptoire.
1.1 La grande inclusion (v. 21 et 32-33)
Nous nous situons, pour commencer, au premier niveau d'analyse, celui de la maxi-structure. Le v. 21 renvoie aux v. 32-33, de manière à délimiter les frontières de la péricope. Il s'agit bel et bien d'une inclusion A...A. Formellement, le procédé tient à la double occurrence de l'idée de "crainte" (v. 21 et 33): il nous faudra plus loin préciser le sens biblique de ce terme.
Les deux bornes de l'inclusion fixent le cadre global du discours de Paul. Du point de vue du sens, on peut remarquer dès maintenant que les v. 21 et 33 sont les seuls de toute la péricope à envisager les relations interpersonnelles dans leur mutualité: en stricte rigueur, "être soumis les uns aux autres dans la crainte de Christ" fait écho à "aimer sa femme et craindre son mari". De ce rapport structurel à distance, on peut inférer d'entrée de jeu une sorte d'équivalence sémantique, dans la pensée de Paul, entre les trois termes impliqués: la soumission, l'amour et la crainte. Nous devrons, bien entendu, revenir sur le sujet.
1.2 La première section: interpellation des épouses (v. 22-24)
Passons maintenant, pour un moment, au deuxième niveau d'analyse, celui de la structuration intra-sectionnelle.
1° Les v. 22-24, voire 21-24, forment une construction chiastique tout à fait évidente:
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X "soumis"... "Christ"... "les femmes à leurs propres maris" (v. 21-22) Y "tête" (v. 23a) Y "tête" (v. 23bc) X "soumise" ... "Christ" ... "les femmes aux maris" (v. 24) |
2° Le procédé d'inclusion intra-sectionnelle [X...X] confère à l'idée de soumission le statut d'idée dominante de la section. On serait enclin, à première vue, à en limiter la portée à la relation de la femme envers son mari (v. 22 et 24b). Mais la borne initiale de l'inclusion X...X inclut de toute évidence le v. 21 [borne initiale A de la grande inclusion signalée]; elle déborde donc le cadre thématique et le sujet précis de la première section, comme pour tempérer, stylistiquement et théologiquement, ce que l'affirmation unilatérale de la soumission femme - mari pourrait avoir d'odieux et d'excessif: pour l'auteur de l'épître, la "soumission des femmes aux maris" s'inscrit dans le cadre d'une morale plus générale de la "soumission" mutuelle des chrétiens les uns par rapport aux autres. Voilà bien un point d'exégèse fondamental. Paul écrit "soumis" [au masculin], et non "soumises" [au féminin]!
On remarque, par ailleurs, que Paul atténue les formes verbales quand il traite des épouses. Est-ce respect? ou délicatesse? ou absence de nécessité conjoncturelle dans le milieu auquel il s'adressait? En tout cas, le seul impératif de toute la section (v. 21) s'adresse indistinctement aux couples [voire probablement à tous les chrétiens, même non mariés]. Et quand, dans l'une et l'autre borne [X...X], Paul applique explicitement aux épouses sa morale de la "soumission", ou bien il sous-entend le verbe "soumettre" à l'intérieur d'une phrase elliptique (v. 22), ou bien il le relègue dans une proposition subordonnée de type comparatif (v. 24). Comme si Paul, intentionnellement ou intuitivement, répugnait à dire d'une manière explicite, rude et lapidaire: "Femmes, soyez soumises!"...
3° Voilà pour l'idée dominante. L'idée sous-dominante se trouve évidemment à la pointe YY (v. 23). Encore là, une affirmation, à première vue, choquante, résultant de la réduplication du mot "tête"! Il s'agit d'un "mašal" ["comparaison"], sorte de proverbe théologique qui cherche à définir le rapport mari - femme en fonction du rapport Christ - Église. Dans nos mentalités et nos langues à nous, le mot "tête" évoque, tout de suite et spontanément, l'une ou l'autre des quatre idées suivantes: l'intelligence [le cerveau], l'autorité du chef [le pouvoir], et par conséquent la supériorité, la préséance.
Ce symbolisme corporel assez universel n'est pas absent du texte. Formé dans le judaïsme pur et dur, Paul vit dans une société passablement dominée par le pouvoir masculin. Mais l'accent théologique n'est pas mis là-dessus. Ici, le mot "tête" évoque d'abord et avant tout la responsabilité. À preuve, le v. 23c, qui retient uniquement l'idée de salut apporté: dans la transposition comparative qui s'articule autour du mot "tête", "mari" équivaut à "Christ... sauveur", "femme" à "Église... corps (du Christ)".
Il n'est pas exclu que Paul s'exprime ici à la manière d'un midrash. Dans la langue de ses pères, roš, le terme correspondant au grec kephalè [tête], exprime l'idée de "premier" rang. Non pas d'abord au sens de primauté, de domination, d'honneur, mais bien de priorité chronologique. Dans le récit yahviste de la création, en effet, l'homme naît en tête, en premier lieu. Or, l'auteur se fait fort de démontrer, par sa dramatisation poétique, l'identité et l'égalité de nature de l'homme et de la femme. Puisque, dans la seconde section de notre passage (v. 31), Paul cite textuellement le tout dernier verset du vieux récit, il n'est pas impensable qu'il y ait également une référence implicite dès le v. 23a.
1.3 La seconde section: interpellation des époux (v. 25-31)
Poursuivons l'analyse au deuxième niveau, intra-sectionnel. Ici, la méthode structurelle permet de distinguer tout de suite deux sous-sections consistantes en elles-mêmes (v. 25-28 et 29-31). Dans un premier temps, nous allons considérer chacune d'elles séparément [donc, au troisième niveau]. Puis, nous serons mieux en mesure de démontrer la cohérence des v. 25-31 dans leur ensemble.
1° La seconde section s'adresse tout entière aux maris. Elle débute par une sous-section impérative (v. 25-28), construite selon une symétrie concentrique à double rapport:
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X "les maris aimer leurs femmes" (v. 25) Y "afin qu'il la sanctifie" (v. 26) Z (v. 27ab) Y "afin qu'elle soit sainte" (v. 27c) X "les maris aimer leurs femmes" (v. 28) |
L'exhortation morale se trouve essentiellement dans l'inclusion X...X (v. 25 et 28). Ici, Paul ne se gêne pas du tout d'employer la forme verbale à l'impératif (v. 25a) ni, à l'indicatif, la terminologie explicite de la déontologie, du "devoir" (v. 28a). Il recommande et même commande aux hommes mariés d'aimer leurs femmes. L'injonction s'accompagne d'une double comparaison. Dans la borne initiale de l'inclusion, la comparaison, théologique, s'appuie sur l'exemple du Christ dans sa relation [quasi conjugale] avec l'Église: modèle d'amour et de don de soi (v. 25bc). Or, justement, pour Paul, — nous en tirerons plus loin une importante conclusion éthique —, "aimer" et "se livrer pour" constituent à strictement parler un hendiadys, c'est-à-dire l'expression d'une seule idée par le recours à deux termes équivalents, synonymes, qui s'éclairent et se complètent mutuellement. Somme toute, l'amour du Christ pour son Église ne peut se définir qu'en référence au mystère exemplaire de la croix: renonciation à soi-même, vide de soi [en grec: kenosis], jusqu'au sacrifice total de son souffle et de son sang. Toute proportions gardées, il doit en être ainsi de l'amour d'un époux envers son épouse. Dans la borne finale de l'inclusion, Paul assortit sa leçon morale d'une autre comparaison, plus terre à terre celle-ci, disons, plus psychologique: il faut aimer sa femme comme on aime son propre corps (v. 28bc). En ajoutant "celui qui aime sa femme s'aime lui-même", il se trouve à particulariser, dans la sphère des relations conjugales, le "second commandement" énoncé par Jésus dans une perspective plus large: "Tu aimeras ton proche comme toi-même" (Mt 22,39 et //s; citant Lv 19,18). Cette réminiscence évangélique à peine camouflée pourrait impliquer que, dans la pensée de Paul, l'épouse est, pour l'homme, la personne la plus "proche" d'entre les proches...
Quant à la portion de texte [YXY] (v. 26-27) comprise entre les bornes de l'inclusion X...X, elle ne fait rien d'autre que déployer la comparaison théologique (v. 25bc) en l'assortissant d'une proposition finale développée en parallélisme ternaire [triple "afin que"]. Dans quel but le Christ amoureux s'est-il donné à l'Église son épouse? Essentiellement, dans le but de la "sanctifier" [dyade Y...Y]. Le verbe [sanctifie] (v. 26) et l'adjectif correspondant [sainte] (v. 27c) portent certainement l'empreinte de la racine hébraïque qdš: élue, unie matrimonialement au Christ, l'Église se trouve mise à part, séparée, pour une mission de fécondité; elle participe au statut transcendant, "tout autre", de son divin Époux. Or, le point essentiel qui différencie ce qui est "tout autre" [Dieu, l'au-delà, la vie éternelle, etc.] d'avec les réalités de ce monde-ci, c'est l'absence totale d'imperfection et de mal. C'est pourquoi l'Église, pour devenir épouse du Transcendant, a besoin d'être débarrassée de son imperfection, de son péché, de son mal, autrement dit, d'être "purifiée par le bain de l'eau dans la Parole" (v. 26): l'eau qui réabsorbe et le souffle qui porte les sons symbolisent ici l'Esprit saint, à l'origine de la plus-que-vie et du processus de sa transmission; on comprend comment l'Église, matrice immense et universelle mise à part pour une mission de fécondité, engendre ainsi à son Époux, spécialement par le canal sacramentel du baptême, des quantités innombrables de fils et de filles "re-nés". Revenons au triple énoncé en parallèle (v. 26-27): non pas d'abord sainte mais "sanctifiée", l'Église, par son union mystique avec le Christ son conjoint, devient pure (v. 26), glorieuse, immaculée, perpétuellement jeune (v. 27ab) et débarrassée de tout ce qui la rend reprochable (v. 27c). Des trois propositions finales [YZY], l'une émerge à la pointe [Z] (v. 27ab). Elle prend donc une valeur sémantique un peu spéciale en regard des deux autres. Pourquoi, peut-on se demander, Paul a-t-il voulu projeter le flash précisément sur elle? Pour deux raisons, nous semble-t-il. L'une, en référence au thème nuptial: suivant la coutume, au jour du mariage, on "présentait" à l'homme sa nouvelle épouse toute "glorieuse", c'est-à-dire somptueusement habillée et ornée de bijoux pesants. L'autre raison tient à l'occurrence du mot "Église", autour duquel s'articule en fait tout le petit développement théologique des v. 26-27.
2° Vient ensuite, dans la structure de la section consacrée aux maris, une sous-section explicative (v. 29-31). Ici, Paul laisse de côté le style impératif et le ton de l'exhortation morale pour approfondir le deuxième point de comparaison qu'il vient d'introduire (cf. v. 28b). La pensée se développe selon le modèle de la construction concentrique:
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X "chair" (v. 29ab) Y (v. 29c-30) X "chair" (v. 31) |
L'inclusion X...X contient la partie purement psychologique et biologique de l'argumentation. On peut reconstituer assez simplement le raisonnement de Paul en recourant à un syllogisme:
● rien de plus naturel que d'aimer sa propre chair (v. 29a), comme le montre le soin qu'on met à la nourrir et à la protéger (v. 29b);
● or, il est dit, dans le livre de la Genèse, que la femme avec son mari en vient à former "une seule chair" (v. 31b);
● donc — l'affirmation se déduit tout naturellement de l'argument —, rien de plus naturel que l'homme doive aimer sa femme, ce qu'énonçait déjà le v. 28 [et qu'énoncera à nouveau le v. 33a].
La pointe Y (v. 29c-30) fonde l'argument sur une justification encore plus profonde, de nature proprement théologique, plus exactement christologique. L'homme marié doit prendre soin de sa femme comme de sa propre chair, en prenant pour modèle le Christ époux dans sa constante sollicitude pour l'Église. Là, Paul passe insensiblement du mot "chair" au mot "corps" : "nous", qui formons l'Église, "nous sommes membres du corps" du Christ, c'est-à-dire que nous devenons sa propre chair, autrement dit, avec lui, de par le mystère d'une noce éternelle, nous sommes orientés à former "une seule chair" (cf. v. 31b).
3° Les deux sous-sections adressés aux époux (v. 25-28 et 29-31) ne sont pas simplement juxtaposées. Elles forment un tout homogène. À preuve, l'inclusion. On pourrait toujours rattacher à ce procédé deux occurrences du mot "femme", l'une au début et l'autre à la fin de la section (v. 25a et 31a). Mais il vaut mieux considérer comme borne finale de l'inclusion les v. 32-33, même s'ils débordent la section, et retenir l'expression clef "aimer sa femme" (v. 25a et 33a): en effet, c'est elle qui définit le mieux le contenu essentiel de la section adressée aux maris. On n'a pas à s'étonner de ce débordement de la borne finale de l'inclusion: d'une part, le phénomène est très courant dans l'écriture biblique; mais surtout, l'inclusion de la première section procède elle aussi — nous l'avons vu [sous 1.2, 2o] — par débordement [de la borne initiale, là]. Il y a donc, dans les deux inclusions intra-sectionnelles, une recherche de symétrie stylistique assez époustouflante, comme l'illustre le tableau suivant:
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Ajoutons une dernière observation. Du point de vue thématique, au v. 33a, le déterminatif "comme lui-même" renvoie au v. 28.
1.4 Le parallélisme des deux sections (v. 22-24 // 25-31)
Les deux sections comprises entre les bornes de la grande inclusion A...A ne font pas que se suivre. Elles sont agencées en un véritable diptyque. La figure implique, à tout le moins, la première section en entier et la premières sous-section de la seconde section, c'est-à-dire, en gros, les deux pans de l'exhortation morale en tant que telle. Pour mieux illustrer les rapports, reprenons les éléments pertinents du texte:
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21 (Soyez) soumis... 22 (Ainsi,) LES FEMMES À (LEURS) MARIS... |
25a LES MARIS, aimez (vos) FEMMES, |
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23ab ... COMME AUSSI LE CHRIST (est) tête de L'ÉGLISE, |
25bc COMME AUSSI LE CHRIST a aimé L'ÉGLISE... |
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23c lui-même sauveur du CORPS. 24 ... DE MÊME aussi, LES FEMMES AUX MARIS... |
28 DE MÊME ils doivent, LES MARIS, aimer leurs FEMMES comme leurs (propres) CORPS... |
1° D'entrée de jeu, on peut fixer comme suit la formule structurelle du diptyque: (BCD) femme // (BCD)mari. La bipolarité épouse- époux et époux- épouse vise à synthétiser, c'est-à-dire à exprimer dans sa totalité, la réalité des rapports conjugaux conformément à l'idéal chrétien.
2° La première tranche de correspondances se fonde sur la récurrence des mots "maris, femmes". Elle formule la recommandation éthique de Paul aux épouses (v. 22) puis aux époux (v. 25a): "soumission" pour les premières, "amour" pour les seconds. Nous avons déjà subodoré l'interchangeabilité des deux termes, à partir de l'analyse de la grande inclusion [sous 1.1].
3° La deuxième tranche se fonde sur la récurrence de "comme aussi le Christ... l'Église". Elle introduit de part et d'autre la justification théologique: le Christ époux est "tête de l'Église" (v. 23ab); il "a aimé l'Église" et "s'est livré pour elle" (v. 25bc).
4° La troisième tranche, enfin, se fonde à nouveau sur les termes "femmes" et "maris", réitérant ainsi le contenu de la première tranche. Mais elle implique deux autres récurrences: "de même", qui, au terme de l'affirmation christologique exemplaire, ramène le propos à l'exhortation morale; puis "corps", selon une tension sémantique entre l'acception purement biologique (v. 28a) et l'acception métaphorique (v. 23c). Nous y reviendrons.
5° Jusqu'ici, dans notre analyse du diptyque, nous avons fait abstraction de la seconde sous-section du discours adressé aux maris (v. 29-31). Nous l'avons vu, elle sert simplement d'excroissance pour commenter sur une base scripturaire la comparaison introduite au v. 28. Toutefois, on observe un parallélisme frappant entre la pointe YY de la première section (v. 23) et la pointe Y de la sous-section explicative (v. 29):
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23 ... COMME AUSSI LE CHRIST (est) tête de L'ÉGLISE, lui-même sauveur du CORPS. |
29c COMME AUSSI LE CHRIST (le fait pour) L'ÉGLISE, 30 car nous sommes membres de son CORPS. |
Encore ici, trois récurrences: "le Christ" ... "l'Église", et "corps". Mais cette fois-ci, "corps" n'a que l'acception métaphorique et s'applique de part et d'autre à l'Église. Ce rapport structurel confirme ce que nous avons suggéré déjà à propos du symbolisme de la "tête" [sous 1.2, 3o]. L'expression évoque d'abord et avant tout, non pas la supériorité et la domination, mais la responsabilité, en rapport avec la vie ["sauveur"] et la subsistance [pourvoyeur de nourriture, de bien-être et de protection].
1.5 Détermination de la formule structurelle globale
Toutes ces considérations critiques, tant du point de vue formel que sémantique, nous amènent à fixer de manière plus autorisée la formule structurelle de toute la péricope: A/(BCD)femme//(BCD)mari/A. On peut dès lors condenser dans un tableau les articulations majeures du texte:
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A amour-soumission-crainte en général (v. 21) |
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BCD amour-soumission chez la femme (v. 22-24) |
BCD amour-don chez le mari (v. 25-31) |
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A amour-don chez le mari et amour-respect chez la femme (v. [32 et] 33) |
1.6 De quelques parallélismes de phrases: compléments d'analyse micro-structurelle
Au niveau le plus microscopique, on trouve avantage — même au plan théologique, nous le verrons — à étudier la mécanique de certaines constructions de phrases: nommément, les v. 21-22, 23, 24, 25 et 28.
1° Les v. 21-22 sont agencés comme suit:
Les deux membres de phrase ont pour thème la soumission [a]; l'attitude de soumission recommandée aux femmes en particulier se situe clairement à l'intérieur d'une consigne générale qui s'adresse en réalité à tous les chrétiens [btout//bpartie], dans le cadre essentiel et explicatif de la relation spirituelle de tout croyant avec le Christ [c//c'].
2° En conformité parfaite avec le modèle classique du mašal, le v. 23ab met en parallèle un comparé et un point de comparaison:
De toute évidence, le v. 23c, suprêmement important du point de vue théologique, ajoute un élément [d] au parallélisme; on peut parler d'excroissance.
3° Suit le v. 24, mašal au parallélisme sans faille lui aussi:Tout comme au v. 23ab, c'est la double analogie femmes - Église et maris - Christ qui structure le parallélisme; à la différence du v. 23ab, on note simplement ici une inversion des deux termes de la comparaison — à des fins de variation stylistique, sans plus. Comme au v. 23c, deux mots émargent encore ici au parallélisme [d: "en tout"]: ils ajoutent une couleur d'absolu qui, pour le moins dire, intensifie le malaise du lecteur contemporain!
4° Au v. 25, Paul prolonge la même analogie, même si le destinataire change:
La formule structurelle illustre deux caractéristiques littéraires: d'abord, bien sûr, la forme du mašal; puis, l'important hendiadys formé par le couple "aimer et se livrer", qui détermine sans ambages la sorte d'amour bien précise et unique que promeut l'éthique chrétienne.
5° Un peu moins strict du point de vue littéraire, le parallélisme du v. 28 ne dépasse pas tellement la portée d'une répétition purement formelle:
Le premier membre de phrase, au pluriel, énonce un "devoir" d'amour marital fondé sur l'amour naturel de soi; le second membre, au singulier, reprend la même idée sous forme de principe sapientiel, de dicton, de proverbe tiré de l'expérience courante.
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Herméneutique contextuelle, théologique et morale
Notre étude poursuit essentiellement un objectif d'exégèse, avec toute la rigueur méthodologique qui s'impose. Soyons clair. Nous ne cherchons pas, d'abord et avant tout, à faire l'apologie de l'enseignement de Paul ni à défendre à tout prix une idéologie égalitariste en essayant de la fonder sur Ep 5,21-33. Il serait téméraire, naïf et vain de vouloir absolument blanchir l'apôtre de toute tendance à hiérarchiser les rôles à l'intérieur du couple, de la société et de l'Église. La pensée de Paul — c'est un truisme de le dire — porte l'empreinte de son milieu et de son époque. Mais se pose tout de suite la question cruciale: faut-il expliquer par les limites culturelles tout le contenu de son interpellation morale, y compris la justification théologique sur laquelle il la fonde? Essayons-nous à départager, aussi finement que possible, les éléments du texte qui dépendent du contexte contingent — et qui, en conséquence, ne sauraient d'aucune façon être normatifs pour nous aujourd'hui —, et les éléments plus profonds, transculturels, ceux qui éclairent encore et toujours le "mystère" de la vie en couple (cf. v. 32) et qui expriment de quelque manière une facette incontournable de la pensée et du projet de Dieu.
2.1 Les limites culturelles du discours paulinien
Deux cordes, si l'on peut dire, se trouvent à lier de quelque manière l'argumentation de Paul: l'une touche la structure des rapports sociaux tels qu'ils se vivaient à son époque, et l'autre, la façon courante d'interpréter la Bible juive.
1° C'était un trait des cultures antiques que de subordonner certains groupes sociaux par rapport aux autres. L'ensemble formé par Ep 5,21-6,9 présuppose et prolonge ce schème inégalitaire: les relations mari-femme, parents-enfants et maîtres-esclaves s'inscrivent carrément dans un rapport social de dominant à dominé, en dépit des édulcorants que Paul apporte à tout coup dans son discours pour rendre réversible, c'est-à-dire bilatérale, la déontologie [ou morale des responsabilités et des devoirs].
Paul ne s'en prend pas directement à ces structures sociales, solidement ancrées dans son milieu — depuis des siècles et pour bien des siècles encore à venir! — mais, au fond, contingentes et mutables. Il les relativise plus d'une fois, cependant. Par exemple, en matière de relations conjugales:
● "La femme n'a pas pouvoir sur son propre corps mais le mari; semblablement, le mari aussi n'a pas pouvoir sur son propre corps, mais la femme" (1 Co 7,4)
● "Je veux que vous sachiez que la tête de tout mari, c'est le Christ; la tête de la femme, (c'est) le mari; la tête du Christ, (c'est) Dieu [...] Car ce n'est pas le mari (qui a été tiré) de la femme, mais la femme du mari [...] Pourtant, (il n'existe) pas de femme sans mari ni de mari sans femme, dans le Seigneur; car si la femme (a été tirée) du mari, de même le mari aussi (naît) par la femme!" (1 Co 11,3.8.11-12)
● "Il n'y a plus Juif ni Grec, il n'y a plus esclave ni (homme) libre, il n'y a plus mâle et femelle; car tous vous êtes un en Christ Jésus" (Ga 3,28).
De manière analogue, eu égard à l'institution de l'esclavage, qu'il suffise de relire le billet à Philémon!
2° Dans Ep 5,21-33, Paul se réfère explicitement au récit yahviste de la création (v. 31). Nous avons même suggéré [sous 1.2, 3o] la possibilité d'une autre réminiscence (v. 23a), encore plus patente quand on vient de lire 1 Co 11,3.8.11-12! Or, cette conviction relative à l'antériorité créationnelle de l'homme par rapport à la femme — alors que la paléo-biologie scientifique pourrait éventuellement soutenir le contraire! — relève d'une lecture quelque peu fondamentaliste de l'Écriture, que l'exégèse moderne, avec ses méthodes, arrive à resituer sans problème. Tel que nous l'avons interprété, à tout le moins, le symbolisme du "mari tête", même s'il convient de ne pas le durcir abusivement en termes d'autorité, de supériorité et de toute-puissance, porte quelque chose de cette interprétation historicisante qui prend pour acquises les données de la Genèse sans les soumettre au crible de la critique littéraire.
2.2 Le contexte sociologique de l'exhortation paulinienne
Une étude structurelle comme la nôtre permet de visualiser comme par radiographie les articulations du texte et de la pensée. Or, au premier coup d'œil, on se rend compte que le second volet du diptyque, adressé aux hommes (v. 25-31), est beaucoup plus développé que le premier destiné aux épouses (v. 22-24). De plus, nous l'avons noté, la forme impérative — ou son équivalent le verbe "devoir" — domine l'interpellation des maris, alors qu'elle est comme atténuée par des ellipses (v. 22 et 24b) et reléguée hors cadre (cf. v. 21) dans la section qui s'adresse aux femmes.
Comment interpréter ces données? Là où se trouve la forme impérative, on touche certainement du doigt des points de comportement névralgiques qui nécessitent de la part de Paul une intervention énergique et théologiquement bien appuyée: nommément, la soumission mutuelle des hommes et des femmes (v. 21) et l'amour que les maris doivent prodiguer à leur femme (v. 25; cf. aussi 28a). De fait, à l'époque de Paul, le "mari" gardait plus souvent qu'à son tour l'attitude reflétée par le mot correspondant ba`al en hébreu [littéralement "seigneur, maître, dominateur"]. Or, Paul prend deux moyens terminologiques pour renverser la vapeur:
● il intime aux hommes l'ordre d'"aimer" et de "se livrer" (v. 25), qui inverse du tout au tout la relation conjugale et sexuelle type, selon laquelle c'est la femme qui livrait passivement son corps à son mari;
● comble d'audace, Paul étend à tous les chrétiens, hommes et femmes, le devoir de "soumission" passive (v. 21), au sens étymologique de "se ranger, se mettre sous", inversant encore là, implicitement, les schèmes classiques de la position la plus courante et naturelle pour pratiquer les relations conjugales.
D'autre part, Paul semble présenter la soumission des femmes moins comme une recommandation que comme un état de fait (v. 22 et 24b). C'est probablement pourquoi il n'insiste pas et ne sent pas le besoin d'utiliser la tournure impérative. Il se contente de justifier une telle attitude, alors socialement acceptée, par un argument christologique. On croit pouvoir conclure qu'à son époque, les femmes vivaient sans trop de protestations et de soulèvements ce type de relation conjugale marquée au coin de la soumission.
2.3 Les perles théologiques de l'argumentation paulinienne
Nous croyons pouvoir relever dans notre passage paulinien quelque cinq affirmations transculturelles à propos du mariage chrétien, c'est-à-dire des points de théologie qui prennent la valeur d'une doctrine pérenne.
1° D'abord, l'idée de salut du couple. C'est au v. 23c qu'on trouve explicitement le mot sôtèr [Sauveur].
Or — nous l'avons vu —, au plan stylistique, le petit bout de phrase se présente comme une excroissance par rapport au parallélisme interne, par ailleurs strict et parfait, du v. 23ab. Chose plus que certaine, on ne saurait d'aucune manière conclure à un ajout, une glose, une interpolation plus tardive. Trois raisons s'y opposent:
● l'une, stylistique, prend note d'une construction semblable à la fin du v. 24;
● l'autre, maxi-structurelle, tient au rapport indéniable du v. 23abc et 29c-30, où se trouvent les deux seuls emplois métaphorico-symboliques du mot sôma, "corps" du Christ [= Église];
● une dernière raison, d'ordre thématique, table sur la récurrence de l'idée de sotériologie d'un bout à l'autre du morceau (v. 23c, 25c, 26-27, 29c).
Partout dans le texte, le Sauveur, c'est le Christ. Se pose tout de même le problème suivant: peut-on inférer, de la transposition comparative du v. 23, que le mari est sauveur de sa femme comme le Christ est "sauveur du corps"? Ce pourrait être le cas si, dans la structure de la phrase, le Christ sauvait de par sa qualité de "tête de l'Église". Mais la discontinuité stylistique notée entre 23ab et 23c rend cette hypothèse insoutenable. L'analogie mari - Christ se fonde sur le mot "tête" comme sur son unique dénominateur commun; elle n'a, en fait, qu'une portée sociologique [responsabilité dans l'ordre des rapports familiaux et sociaux]. L'idée de "salut", ajoutée ici pour donner plus de profondeur christologique (cf. v. 25bc) et ecclésiologique (cf. v. 30) à l'énoncé, ne concerne que le Christ et ne saurait d'aucune manière être transposée au plan des rapports conjugaux.
Disons, pour conclure, qu'à l'intérieur du couple marié, aucun des conjoints n'est le "sauveur" de l'autre. Selon l'usage antique, il incombait à l'homme de pourvoir aux besoins alimentaires et vestimentaires de son épouse (cf. v. 29 en regard du v. 28). Mais il y a une marge entre assurer la qualité de vie de quelqu'un et lui donner la vie [= sauver]! Les deux conjoints sont donc, passivement, des sauvés. Autrement dit, "sauveur du corps" tout entier, le Christ apparaît comme l'unique sauveur du mari, de la femme, du couple, et de la famille en tant qu'Église domestique...
2° Autre perle théologique: la sainteté du couple. Encore là, c'est à l'Église-épouse que Paul applique explicitement le thème (v. 26-27). Mise à part [sens primitif de l'hébreu qadôš, "saint"] par la plongée dans le "bain" de la foi et de la "parole" insufflée, l'Église en ressort radieuse, capable d'une éternelle jeunesse et d'une intégrité morale sans faille. En tant que croyants et fils de l'Église-épouse, les couples chrétiens profitent des fruits de sanctification produits par ce mariage du Christ avec l'humanité.
3° Quant à l'idée de la nouveauté du couple, Paul l'emprunte au livre de la Genèse: "Il quittera l'homme, père et mère, et s'attachera à sa femme" (v. 31ab). Seulement, ici, elle s'enrobe de la profondeur du mystère des noces du Ressuscité avec l'Église. À commencer par l'incarnation: l'Époux quitte la maison paternelle [ciel], où il entretenait des relations privilégiées [intra-trinitaires], afin de nouer des relations inédites avec l'humanité, fondées sur le don de soi total. Or, cela le mène jusqu'à la croix, expérience paroxystique de l'"amour auto-livrant" (v. 25bc).
4° La citation de l'Écriture continue: "Ils seront, les deux, (orientés) à (former) une (seule) chair" (v. 31c). L'auteur antique auquel Paul se réfère commente ainsi l'exclamation qu'il attribue à Adam après le surgissement d'Ève: "Cette fois, (c'est bien) un os de mes os et une chair de ma chair!" Expression holistique de type bipolaire, qui exprime la totalité de la personne par deux termes complémentaires: les os, symbole de stabilité, et la chair, symbole de fragilité. Dans la pensée du théologien yahviste, c'était un moyen de souligner la parfaite unité et identité de nature entre l'homme et la femme; alors qu'aux animaux Adam donne un nom, signe de sa supériorité et de son pouvoir sur eux, la femme, elle, n'a pas d'autre nom que celui de l'homme, féminisé ['iššâ]. Encore ici, Paul redonne au texte sacré une profondeur de sens inédite. L'unité du couple mari et femme se fonde sur l'exemplaire Christ-Église: communauté de chair, certes, et de fécondité, mais tout autant communauté de projet et de destin.
5° Tout cela peut se résumer dans un trait-synthèse: la sacramentalité du couple. Évidemment, on ne saurait attribuer à Paul la paternité du terme même. Mais Ep 5,21-33 jette bel et bien les bases de la réalité théologique du mariage-sacrement.
On ne s'attend certes pas à trouver, en filigrane du texte, un cadre théorique très strict en matière de symbolisme. Dans sa réflexion, Paul met tout l'accent d'insistance sur le symbolisé: l'union "comme-matrimoniale" du Christ avec l'Église. Au plan de la formulation, l'idée ressort avec un relief particulier à deux endroits précis, dans la péricope qui nous occupe.
● L'apex se trouve certainement au v. 32: Paul définit explicitement cette relation Christ : Église comme un "mystère grand". Saint Jérôme, en latin, a traduit par sacramentum; mais, en stricte rigueur de termes, il dépasse la portée du texte. Pour Paul, c'est le symbolisé [christologique-ecclésiologique] qui est "mystère", et non pas le symbolisant humain observable et palpable qui y renvoie et qui l'évoque [le couple — nous dirions, en théologie actuelle, par mode de sacrement]. Or Jérôme, en parlant de "sacrement", se situe plutôt du côté du symbolisant, dans la foulée de la citation de la Genèse au verset précédent.
● L'autre expression frappante, en regard du symbolisme sponsal, se trouve au v. 27a: au jour de ses noces, le Christ "se présente à lui-même, glorieuse, l'Église". L'expression évoque nettement, mais librement, le rituel en usage dans les cérémonies de mariage juif; là, la tâche de la présentation de l'épouse incombait à un parent ou un ami du marié.
En fait, pour définir la relation mari-femme en fonction de la relation Christ-Église, Paul n'emploie pas telles quelles les catégories littéraires de la transposition symbolique, mais plutôt le style analogique, comparatif ou métaphorique. On note une triple occurrence du phénomène:
● au v. 23, sur la base d'un double emploi métaphorique du mot "tête";
● au v. 24, sur la base de l'idée de "soumission" [due à la "tête"];
● au v. 25, du point de vue de l'"amour" marital;
● au v. 29, du point de vue de la sollicitude qu'on a vis-à-vis de sa propre "chair".
À première vue, donc, il s'agirait de simple exemplarité, au moins aux v. 24, 25 et 29, qui relèvent à proprement parler de l'exhortation éthique plutôt que d'une théologie symbolique. L'apôtre recommande successivement trois attitudes: aux épouses, la soumission; aux époux, l'amour-don et le souci de subvenir aux besoins matériels et affectifs de leur conjointe. On pourrait probablement, par extrapolation, inclure le v. 23, surtout s'il faut comprendre le mot "tête" en un sens moral et sociologique [responsabilité] plutôt que d'y voir une indication anthropologique et philosophique sur la nature respective de l'homme et de la femme.
En termes stricts, donc, la sacramentalité du couple — c'est-à-dire le potentiel créatural qu'a la relation époux-épouse, en tant que symbolisant, d'évoquer le mystère de la relation Christ-Église [ou Dieu : Israël, Dieu : humanité] —, ne relève pas tout à fait de l'exégèse littérale d'Ep 5,21-33, mais plutôt de la réinterprétation et de l'approfondissement théologique du texte. Or, on y arrive sans peine même dans le cadre d'une théologie intra-biblique, puisque déjà, dans l'Ancien Testament, cette sacramentalité a été explicitement révélée: très certainement dans l'expérience conjugale du prophète Osée (Os 1-3), qui fonctionne strictement comme une "action symbolique", au sens le plus technique du terme; voire dans certaines allégories, comme Ézéchiel 16 ou, le cas échéant, le Cantique des cantiques, au moins au stade de l'utilisation canonique dans le judaïsme puis le christianisme. De soi, l'union du couple créé [le symbolisant] renvoie à l'au-delà d'elle-même: l'union de l'incréé et du créé au cœur même de l'histoire [le symbolisé]. Autrement dit, si Dieu a créé l'homme "mâle et femelle" (Gn 1,27), "comme son image et sa ressemblance" (1,26), c'est non seulement pour que celui-ci "se multiplie, emplisse la terre et la soumette" (1,28), mais pour qu'il découvre, à travers sa propre expérience conjugale, le chiffre secret et divin qui s'y cache, un mystère d'amour infini, un projet éternel de communion, de fécondité et de salut...
2.4 La portée morale de l'interpellation paulinienne
Revenons au ras de l'observable. Quelle sorte d'éthique se dégage des recommandations pauliniennes aux épouses et aux époux? Trois termes explicites émergent à ce propos: "soumission", "amour", "crainte". On peut légitimement ajouter le sens de la responsabilité, à partir de l'interprétation que nous avons donnée au mot "tête".
1° Force nous est, en toute logique, de traiter ensemble les deux premiers termes, rigoureusement mis en parallèle dans la maxi-structure. Nous allons donc parler d'une éthique conjugale de l'amour-soumission.
Rappelons les principaux points acquis, au terme de notre analyse technique: d'un côté, la soumission des femmes s'inscrit dans le cadre plus vaste de la soumission mutuelle de tous les chrétiens (v. 21); d'un autre côté, jusqu'à un certain point, il y a interchangeabilité et équivalence entre "soumission" (v. 22.24) et "amour qui se livre" (v. 25).
a) Pour éclairer sémantiquement le premier des deux points, une analyse du thème biblique de la "soumission" pourra servir, à partir des emplois du verbe hypotassein [soumettre]. L'Ancien Testament grec [LXX] ne fournit guère de données utiles à notre propos. Le Nouveau nous met sur des pistes un peu plus fécondes. Sur un total de 37 occurrences de hypotassein, 14 nous intéressent plus particulièrement, du fait qu'elles visent un statut social, soit en général, soit à l'intérieur de la communauté ecclésiale. Cette analyse nous permet de répertorier les principaux groupes de personnes réputées "soumises": dans la société, les femmes à leur mari, les serviteurs à leur maître, la population civile aux dirigeants de l'État; et dans l'Église, les "femmes", les jeunes et la communauté tout entière par rapport aux chefs spirituels.
Or, nulle part, ni dans l'Église ni dans la société civile, il n'est question de cautionner un pouvoir autocratique ni de recommander l'obéissance aveugle au doigt et à l'œil. Partout ou à peu près, on pourrait, sans édulcorer ni trahir le texte, traduire le mot "soumission" par l'idée de "respect". Bref, en matière sociale, socio-ecclésiale et morale-spirituelle, c'est-à-dire dans le cercle des rapports humains, hypotassein [soumettre] ne prend jamais le sens très fort d'assujettissement et de domination qu'il prend dans les énoncés théologiques et christologiques. Pour illustrer cette constatation, un exemple suffira: Lc 2,51. En Jésus, Dieu [le Fils] ne se formalise pas du tout de se "soumettre" à des humains, Marie et Joseph. Et pourtant, à ce moment-là, on n'a plus affaire à un enfant, mais à un Israélite mâle qui vient d'atteindre l'âge légal de la majorité! À plus forte raison, donc, les humains n'ont pas à se formaliser de se "soumettre" les uns aux autres (Ep 5,21), sans égard au statut social ni au sexe!
D'un point de vue plus thématique, cette affirmation de Paul n'est pas tout à fait insolite, d'ailleurs. Dans ses parénèses d'éthique communautaire, ne recommande-t-il pas aux chrétiens de ne pas "se surestimer" (Rm 12,3), et de toujours "estimer les autres supérieurs à soi" (Ph 2,3), en se basant sur le "vide de soi" [kenosis] auquel le Christ, Dieu fait chair, a lui-même consenti (2,5-8)? Il y a là tout un fondement pour une éthique et une spiritualité chrétiennes — absolument incontournables! — de la soumission.
b) Faisons un pas de plus. Peut-on prétendre que, pour Paul, la soumission est la forme chrétienne de tout amour? Du point de vue éthique, les deux termes sont-ils parfaitement interchangeables? Il importe de distinguer, de nuancer.
D'un côté, l'analyse maxi-structurelle d'Ep 5,21-33 démontre deux choses. D'abord, il y a un strict rapport à distance, de type inclusionnel, entre les v. 21 et 33: à preuve, la récurrence du mot "craindre" [substantif et verbe]; mais, plus globalement, "(être) soumis les uns aux autres" a pour pendant "aimer sa propre femme + craindre son mari". Ensuite, nous avons établi le parallélisme on ne peut plus strict entre "femmes soumises aux maris" (v. 22.24), d'une part, et, de l'autre, "maris aimant leurs femmes" suivant le modèle du Christ qui "s'est livré" (v. 25.28). L'hendiadys "aimer et se livrer soi-même pour..." atteste ce rapport, puisque l'exemplaire humano-divin s'est "soumis en tout" (cf. v. 24b) aux mains de ses adversaires et assassins.
Par ailleurs, au moins de par son inculturation, Paul ne pouvait pas, décemment, inverser les deux termes sans contrefaire sa pensée et même heurter les destinataires de son message. Jamais il ne lui serait venu la tentation d'écrire: "Maris, soumettez-vous à vos femmes et vous, femmes, aimez vos maris et livrez-vous à eux!" Pour ces dernières, il n'y aurait rien gagné, sinon encourager une situation de fait qui déjà exposait par trop la femme à l'exploitation machiste. Quant aux hommes, il ne pouvait pas, sans susciter la résistance ou tomber dans le ridicule, leur recommander directement de se "sous-mettre" à leurs épouses, à cause des stéréotypes sociaux, et peut-être aussi — nous y avons fait allusion — des stéréotypes proprement sexuels en matière de relations conjugales.
Somme toute, si les termes "soumission" et "amour", dans leur acception contextuelle concrète, ne sont pas parfaitement interchangeables, ils n'en expriment pas moins la même éthique conjugale d'abandon de soi, de renonciation à soi au profit du conjoint ou de la conjointe.
2° Paul trace aussi les linéaments d'une éthique conjugale de la crainte. Structurellement, le mot a beaucoup de poids: son double emploi détermine à lui seul la grande inclusion, laquelle unifie formellement la péricope et lui donne sa teinte sémantique dominante.
Pour nous aujourd'hui, le mot ne pose pas moins problème que le mot "soumission", tant s'en faut! Mais il faut le prendre au sens biblique. Surtout au v. 21, il reproduit toute la densité de la racine yr' dans l'Ancien Testament hébreu: craindre Dieu, ce n'est pas d'abord et avant tout éprouver à son endroit une peur morbide, mais bien développer envers lui une attitude religieuse, tout empreinte de respect, d'adoration, non moins que de prise de conscience des devoirs éthiques et cultuels. Pour Paul, la soumission mutuelle des croyants doit se pratiquer "dans la crainte de Christ", c'est-à-dire avec la pleine conscience qu'il s'agit d'une conséquence de l'engagement des baptisés dans la communauté ecclésiale. Aussi, à la toute fin de la péricope, Paul ne se formalise pas du tout de parler, pour la femme, de "crainte" du mari: il faut comprendre le terme au sens de respect, de vénération, toujours dans le cadre des relations humaines complètement renouvelées et approfondies par l'expérience de la foi au Christ.
Cela dit, convenons d'une chose: l'ensemble des commentateurs ne remarque pas suffisamment que, formellement, Paul ne fait pas du tout de la "crainte du mari" un impératif, une recommandation. D'ailleurs, nous l'avons vu dans notre étude de la première section (v. 22-24), nulle part Paul n'adresse un ordre aux femmes; il élude systématiquement tous les impératifs. D'une manière semblable au v. 33, la forme même de la phrase limite la recommandation à l'homme seulement [au subjonctif]: "(Que) chacun aime sa femme..., afin que la femme craigne (son) mari!" Le respect voué par l'épouse à l'époux ne fait pas l'objet d'un ordre formel; il se présente plutôt comme une conséquence de l'effort déployé par le partenaire masculin pour pratiquer l'amour-don, l'amour qui "se livre lui-même".
En fin de compte, malgré des nuances sémantiques un peu différentes, les termes "soumission", "amour" et "crainte" se complètent et se recoupent, pour qualifier les mœurs conjugales nouvelles — bien à contre-courant! — qui doivent spécifier et identifier les chrétiens.
3° Venons-en au dernier point: l'éthique conjugale de la responsabilité. Elle tient au double emploi du mot "tête" au v. 23, avec le sens bien précis que nous avons mis en relief. En surface du texte, on ne saurait douter que le terme s'applique exclusivement à l'époux, à partir de l'exemplaire qu'est le "Christ tête de l'Église".
Or, on trouve un peu la même idée aux v. 28-29. À refondre les éléments sous forme de syllogisme, on perçoit encore mieux l'argumentation paulinienne:
● qui aime sa femme aime sa propre chair (v. 28b);
● or, qui aime sa propre chair en prend soin (v. 29ab);
● donc, qui aime sa femme doit en prendre soin [conclusion implicite].
Rien de plus prosaïque, jusque là, en matière de responsabilité maritale!
L'introduction du paradigme christologique, certes, contribue à approfondir la réflexion éthique, mais au prix d'une certaine discontinuité, d'une brisure dans l'argumentation:
● celui qui aime sa propre chair en prend soin (v. 29ab);
● or, le Christ prend soin de son Église (v. 29c), qui est sa propre chair (v. 30);
● mais pourtant, le Christ n'a pas pris soin de sa propre chair puisqu'il "s'est livré lui-même pour" son Église jusqu'à subir l'horreur de la croix (v. 25bc)!
L'éthique humaine de la responsabilité implique qu'un mari "nourrisse" sa femme et la "garde au chaud". Toutefois, une éthique de la responsabilité transfigurée par la foi au Christ peut aller jusqu'à exiger une renonciation totale à soi, comme Jésus en a donné l'exemple. Tel pourrait être le faîte des exigences morales du mariage-sacrement.
Venons-en à la question cruciale: la responsabilité de chef ["tête"], à l'intérieur de la vie de couple, incombe-t-elle au seul mari? Avec ses schèmes sociologiques et culturels, Paul aurait tout probablement répondu oui. Mais, à notre avis, sa théologie n'implique pas forcément un tel durcissement. Pour le démontrer, il nous faut approfondir un peu le point de comparaison de manière à écarter toute possibilité de sophisme. Dans la réalité des choses, il n'y a pas du tout dichotomie entre la tête et le corps. De soi, la "tête" est intégrée au "corps", de sorte que le divin "sauveur du corps" (v. 23c) est par le fait même sauveur de la tête! Par ailleurs, les hommes-"têtes" aussi bien que les femmes, mariés ou non, font partie du "corps" du Christ (v. 30) et non pas de la tête! Enfin, s'il est vrai que, d'une part, "le Christ (est) tête de l'Église" qui est son "corps" (v. 23bc), et que, d'autre part, "un mari est tête de sa femme" (v. 23a), on ne saurait prétendre pour autant que la femme soit le corps de l'homme-tête! Nous l'avons dit, en stricte rigueur de micro-analyse, le parallélisme de la phrase se limite au v. 23ab; formellement, le v. 23c fait figure d'excroissance. On peut, sinon démontrer, du moins montrer par là à quel point l'attribution du leadership familial au mari plutôt qu'à la femme découle davantage du bagage culturel de Paul que de son intuition théologique.
Du reste, le v. 29 mentionne explicitement deux signes concrets d'amour-responsabilité: pourvoir à la nourriture et à la chaleur. Or, même dans les sociétés antiques, cette double tâche était partagée entre l'homme et la femme: le premier gagnait et apportait la nourriture, certes, mais c'est l'épouse qui l'apprêtait pour nourrir son mari et ses enfants; même chose pour les vêtements et le chauffage du logis, y compris le rayonnement de la chaleur affective...
3
Incidences pastorales
Nous ne voudrions pas mettre un terme à cette étude d'un texte clef sur le mariage chrétien sans atterrir de quelque manière dans l'expérience contemporaine de la vie de couple. Expérience sujette à de violents séismes, par les temps qui courent, et qui nous oblige à réviser un peu les problématiques classiques!
3.1 L'interchangeabilité des rôles à l'intérieur du couple
Depuis quelques décennies, la praxis concrète de la vie conjugale est venue remettre en question très sérieusement les schèmes culturels de Paul, sinon sa théologie même! Limitons-nous à trois points d'observation.
D'abord, l'augmentation vertigineuse du nombre de femmes "têtes" de famille [chefs]. Le phénomène, en soi, n'est pas complètement nouveau. Autrefois, il arrivait que des veuves en viennent là, encore que souvent l'aîné des garçons assumait tout naturellement la responsabilité du bien et du bien-être familial en lieu et place du père décédé. Ce qui est nouveau, c'est l'ampleur du phénomène. Non seulement les veuves, mais beaucoup plus couramment des femmes délaissées par leur conjoint ou libérées d'elles-mêmes d'une union étouffante assument pleinement le rôle de "tête". Dans une majorité de cas, le diagnostic de la maladie du couple révèle, à la source, l'absence ou l'insuffisance de l'amour-soumission, de l'amour-don et de l'amour-respect (cf. Ep 5,21-22.25.33), au profit de l'amour-de-sa-propre-chair absolutisé (cf. v. 28b.29).
Autre changement social important: le nombre de femmes qui maintenant travaillent à l'extérieur du foyer et apportent un deuxième gagne-pain, dans certains cas même, plus substantiel que celui de l'homme. Cela ne va pas non plus sans infirmer l'attribution métaphorique traditionnelle du mot "tête", surtout si on le définit, comme nous l'avons fait, en termes de responsabilité. Force nous est, dans bien des cas, de dédoubler l'image de la "tête": l'un est responsable de l'autre, l'autre, de l'un, et les deux, solidairement responsables des rejetons, sans qu'on arrive à délimiter aussi nettement que naguère les rôles respectifs. En pareil contexte, on pourra trouver éclairantes les nuances que nous avons apportées concernant la transposition du mot "tête" de la sphère christologique à la sphère socio-conjugale.
Enfin, l'affinement et la modernisation des conventions collectives de travail dans certains pays ont occasionné l'élaboration de clauses toutes nouvelles relatives aux congés de paternité: à la naissance d'un enfant, c'est le couple, et non seulement la mère, qui peut, sans perte de rémunération, se partager un certain nombre de semaines de présence auprès du bébé. Tout cela s'harmonise bien avec notre lecture structurelle du diptyque, dans Ep 5,21-33, selon laquelle amour-soumission (v. 21-24) et amour-don (v. 25-33) sont, à toutes fins utiles, deux termes passablement interchangeables.
3.2 La spécificité des rôles à l'intérieur du couple
Nonobstant les points d'observation qui précèdent, la psychologie tend à démontrer qu'il existe, à l'intérieur du couple parental, certains apports spécifiques à l'homme et à la femme dans le processus de l'intégration de la personnalité chez l'enfant. Par-delà les stéréotypes outrancièrement caricaturés — le père macho, pourvoyeur, autoritaire, image de la force, de la conquête, des rapports extérieurs avec le monde, et la mère douce, soumise, sensible, image de la protection, de l'affection, de la miséricorde, des rapports intimes —, tout enfant doit faire l'apprentissage irremplaçable d'une double relation distincte: relation au père et à la mère. En ce sens, les sciences de la personne peuvent éclairer la théologie et l'amener à définir éventuellement d'une manière plus nuancée et plus transculturelle le symbolisme homme-Christ et femme-Église sans verser dans l'oversimplification ou dans l'idéologie.
3.3 L'indissolubilité du mariage chrétien
Dans un contexte comme le nôtre où les séparations et les divorces pullulent à la manière d'une épidémie, les textes du Nouveau Testament qui affirment la stabilité du mariage font office de trouble-fête ou surviennent comme une douche froide. Et pourtant, la consigne remonte à Jésus lui-même qui, en cela, se démarque carrément de Moïse et des rabbins de son temps. Nulle péricope n'apporte à cette doctrine une justification théologique plus profonde que Ep 5,21-33. Comme nous l'avons vu, d'un bout à l'autre du texte l'apôtre ne comprend l'amour conjugal [le symbolisant] qu'en fonction du mystère du Christ [le symbolisé]. Sous trois aspects au moins, il approfondit considérablement le contenu théologique de Gn 2,24 qu'il cite mot à mot: d'un point de vue herméneutique, Paul innove en révélant le sens profond et caché du texte antique [typologie] (cf. Ep 5,31-32); du point de vue proprement christologique, le projet d'unité du couple humain doit refléter, symboliser et essayer de reproduire l'unité du Ressuscité avec l'humanité son épouse; d'un point de vue moral, par ailleurs, ce projet d'unité et de stabilité devient vite irréalisable tant que ne sont pas domptés les instincts naturels de domination ["se sur-mettre" plutôt que se "sous-mettre"] et d'égoïsme [l'amour qui accapare, possède et prend vers soi plutôt que l'amour qui se donne et "se livre pour..."].
Encore faut-il que l'homme et la femme concrets qui unissent leur destinée aient, à la base, un potentiel minimum de symbolisation! D'où l'importance de maintenir et de développer, dans l'Église, une pastorale auprès des couples mal engagés, afin de les libérer de mariages nuls, c'est-à-dire asymboliques, dont le prolongement dans le temps finit par créer des situations infernales et gravement préjudiciables non seulement pour le couple mais encore pour les enfants qui en sont nés.
3.4 La sainteté du mariage chrétien
Dans un monde où beaucoup banalisent l'infidélité conjugale, le paradigme du Christ qui, par ses noces avec l'Église, la sanctifie, peut apporter une solide matière à réflexion... et à conversion! Déjà Gn 2,24 présentait la relation conjugale sous le signe de la rupture. Paul emploie plutôt le langage de la mise à part et de la purification. On peut déduire de Ep 5,26-27 trois corollaires pratiques pour les couples mariés, qu'on peut présenter comme trois fruits du véritable amour-don [alias amour-soumission ou amour-crainte]:
● se "purifier" sans cesse en se plongeant dans le "bain" de la "Parole" proclamée et portée en Église de dimanche en dimanche;
● ne jamais laisser "tacher", "rider" ni vieillir l'amour mutuel;
● ne pas mettre son conjoint sur la voie de la "reprochabilité" en lui témoignant un amour imparfait, décevant et opposé au modèle christologique.
Conclusion
Comme ailleurs dans ses épîtres, Paul ici ne défonce pas à coups de bélier les murs édifiés par la culture et les usages de son époque; mais cela ne l'empêche pas du tout de faire écho, comme un héraut de tout premier calibre, à la nouveauté du message et de l'expérience du Ressuscité. L'étude fouillée de Éphésiens 5,21-33 nous aura permis de mettre le doigt sur quelques limites de l'expression paulinienne mais surtout d'intuitionner et de goûter le Souffle théologique et spirituel incommensurable qui animait l'apôtre pasteur.
Il serait dommage d'écarter, de la proclamation publique autant que de la réflexion théologique de pointe, un texte biblique aussi dense et aussi savamment structuré, qui pose mieux que tout autre les jalons principaux d'une théologie chrétienne du mariage sacramentel. Dans l'exégèse récente, du reste, on a tendance à mettre l'insistance sur l'idée de soumission et de subordination mutuelles des époux. Mais sans fonder rigoureusement le point de vue, comme nous avons cru bon de le faire, sur la composition structurelle très stricte de la péricope.
Pour nous, au terme de la recherche, il reste un point surtout qui accroche et qui mérite un approfondissement ultérieur: le symbolisme de la "tête" et du "corps". Voilà probablement une clef utile, sinon irremplaçable et incontournable, non seulement pour raffiner encore davantage la théologie du couple et de la famille, mais aussi pour soumettre à une analyse beaucoup plus articulée toute la problématique — combien actuelle chez nous — relative à l'accès ou au non-accès des femmes aux ministères ordonnés. On n'éclairera jamais suffisamment la pratique chrétienne des ministères si l'on table uniquement sur des considérations d'ordre anthropologique et sociologique, pour utiles qu'elles soient, ni si l'on réduit la démonstration à la seule exégèse technique de passages scripturaires dont aucun, il faut en convenir, n'aborde directement ces questions. La solution réside, du moins nous semble-t-il, dans l'émergence d'une véritable théologie symbolique, qui sache reconstituer dans sa mystérieuse unité le plan de la nature créée et le plan de la nature potentiellement achevée, en Jésus Christ "sauveur du corps" qui est l'Église (Ep 5,23). C'est là, dans ce "mystère grand" entre tous (5,32), que le couple chrétien homme et femme, en dynamisme d'incessante croissance, trouve sa véritable dignité, sa plénitude de sens et les sources de l'inédite éthique de liberté qui lui est propre.
*GIRARD, Marc, 1995, "L'amour-soumission, idéal chrétien pour le mari comme pour la femme", dans: Des femmes aussi faisaient route avec lui: perspectives féministes sur la Bible, (Coll. Sciences bibliques), Montréal, Médiaspaul, 163-196.
N.B. Le texte reproduit ici est amputé de tous les termes grecs originaux. Qui veut retrouver une démonstration appuyée sur le grec du Nouveau Testament n'aura qu'à consulter le livre lui-même.