Gros plan sur Paul

 

Saint Paul

Introduction

1. Quelques notices biographiques

2. Un Pharisien zélé

3. La conversion de saint Paul

4. Paul, voyageur et fondateur

4.1 La stratégie de Paul

5. L'écrivain

6. Des thèmes importants de la pensée et de la pratique de Paul

6.1 La justification par la foi

6.2 Sagesse et folie

6.3 L'impuissance de l'être humain

6.4 Inculturer l'annonce de l'Évangile

7. Paul était-il misogyne ?

8. Paul, martyr de la foi

9. Application pédagogique: le procès de Paul

Bibliographie


 

Introduction

Le Nouveau Testament s'ouvre avec l'évangile selon saint Matthieu. Cependant, si l'on veut consulter le texte le plus ancien de ce recueil, il faut plutôt aller voir la Première Lettre aux Thessaloniciens, écrite par Paul.

Comment présenter Paul? Comme un homme à la forte personnalité? Comme un converti? Un grand voyageur? Un fondateur? Il est sûrement tout ça à la fois, et bien plus encore. Tant par l'abondance des écrits (lettres) qu'il a laissés, que par l'influence qu'il a eue sur l'Église des commencements, il est une figure incontournable du christianisme. Le dossier qui suit n'a pas l'intention de brosser un portrait complet de ce grand apôtre. Tout au plus veut-il en esquisser les traits les plus marquants.

1. Quelques notices biographiques

Paul est né à Tarse en Cilicie (actuelle Turquie), vers l'an 5 de notre ère, d'une famille juive. Sa famille appartenait donc à la diaspora juive. Depuis l'époque de l'exil à Babylone, des communautés juives étaient restées établies un peu partout autour de la Méditerranée. De sa famille on ne sait pas grand-chose, sinon qu'il avait au moins une sœur qui a eu elle-même un fils. En effet, il est question à un certain moment d'un neveu de Paul (Ac 23, 16). De Tarse, par contre, on sait que c'était une "ville prospère de 300.000 habitants, avec un port de commerce important et ce qu'on appellerait aujourd'hui une université" (Les Dossiers de la Bible no 24)

La famille de Paul était pratiquante et fervente et suivait les préceptes de la Loi juive. Le jeune Paul a été circoncis lorsqu'il avait huit jours. Il a reçu une solide formation sur la foi de ses ancêtres. Il a appris l'hébreu, la langue de la Bible. Il a aussi appris le grec, la langue commune du bassin méditerranéen à l'époque et la langue dans laquelle il écrira ses épîtres. Il a été initié à la rhétorique ou "art d'argumenter" cher aux philosophes grecs. On l'envoie parfaire sa formation à Jérusalem où, "aux pieds de Gamaliel" (la position du disciple face à son maître) il apprend ce qu'il faut pour devenir lui-même Pharisien (Ac 22,3). Saul ou Paul?

Quand il apparaît dans les Actes des Apôtres, notre héros est appelé Saul. Plus tard il devient Paul. Qu'en est-il? Il s'agit en fait de deux formes du même nom, l'une juive (Saul: nom du premier roi d'Israël) et l'autre romaine (Paulus, mais parfois grécisé en Paulos). Notre apôtre semble préférer la forme "Paul" dont il signe ses lettres.

À côté de sa formation religieuse, Paul apprend aussi un métier , celui de fabricant de tentes (Ac 18,3). Il aura l'occasion de l'exercer même durant sa vie missionnaire, lui qui ne "veut être à la charge de personne".

De plus, Paul est citoyen romain (Ac 22, 28). Ce titre, il l'hérite de sa famille. Cela lui donne droit à certains privilèges, dont celui d'être traité correctement et entendu par les autorités romaines en cas d'arrestation. Il ne craint pas de se servir de ce titre en cas de besoin.

Le tableau qui suit donne une chronologie de la vie de Paul. Comme les dates varient d'un auteur à l'autre, nous nous limitons à situer approximativement les événements de sa vie, en adaptant un tableau tiré de Brisebois (1984: 23), qui a comparé les données de plusieurs auteurs. Les intervalles mentionnés ne signifient donc pas que ces événements ont duré tout ce temps (ceux-ci pouvant être ponctuels et s'étaler sur quelques mois ou années), mais qu'ils ont eu lieu quelque part pendant ce laps de temps.

Chronologie de la vie de Paul

Naissance

entre 5 et 15

Conversion sur le chemin de Damas

entre 32 et 37

Premier voyage missionnaire

entre 45 et 49

Assemblée de Jérusalem

vers 48 ou 49

Deuxième voyage missionnaire

entre 49 et 52

Séjour à Corinthe

entre 49et 52

Rencontre avec Gallion

printemps 52

Troisième voyage missionnaire

entre 52 et 58

Séjour à Éphèse

entre 54 et 57

Dernier séjour en Macédoine

entre 54 et 58

Voyage à Jérusalem et arrestation

entre 55 et 58 (plutôt vers 57-58?)

Transfert à Rome

deux années (entre 57 et 63?)

Mort sous Néron

entre 60 et 67?

 

2. Un Pharisien zélé

La première fois que les Actes des Apôtres parlent de Paul, c'est pour dire qu'il approuvait le meurtre d'Étienne, le premier martyr chrétien. Il était d'ailleurs présent sur place et gardait les vêtements des bourreaux (Ac 7, 58). On dit ensuite de lui qu'il "ravageait l'Église" (Ac 8,3 ). Plus tard, Paul ne cherchera pas à camoufler son passé de pourchasseur zélé des chrétiens. Pour lui, ils étaient des menaces pour la foi juive. En homme passionné, Paul mettait donc beaucoup d'énergie à les combattre.

3. La conversion de saint Paul

Paul doit avoir pas loin de la trentaine (Mesters, 1992: 29) quand surviennent des événements qui vont bouleverser sa vie à tout jamais. Il est en route vers Damas. Il a en main des lettres du Sanhédrin lui permettant de procéder à  l'arrestation des chrétiens. Tout à coup, il se passe un phénomène étrange sur sa route. L'événement est raconté trois fois des dans les Actes des Apôtres (9,1-19; 22,6-16; 26,12-23). Ces trois récits présentent des variantes. Tantôt Paul seul entend une voix alors que ses compagnons voient seulement une lumière. Tantôt, au contraire, Paul voit mais les autres ne font qu'entendre. Ces divergences dans les trois textes, (le premier raconté par l'auteur des Actes, Luc l'évangéliste, les deux autres présentés par Paul dans un discours autobiographique), montrent le souci principal de ces récits: non pas donner une description journalistique de ce  qui est arrivé, mais essayer de traduire symboliquement une expérience à forte teneur spirituelle. Impossible, donc, de savoir exactement comment ça s'est passé. Chose certaine, Paul a eu la conviction d'avoir rencontré Jésus ressuscité sur sa  route. Cette rencontre allait le transformer à tout jamais. C'est là que Saul le persécuteur devient Paul l'apôtre, c'est-à-dire l'envoyé qui portera le message de la Bonne Nouvelle chez les païens. Après sa vision, Paul demeure aveugle. Il est conduit chez Ananias qui le baptise. Il reçoit ensuite l'Esprit Saint et recouvre la vue.  Le cheval de Paul

Pour décrire une expérience bouleversante, certains diront qu'ils sont "tombés de leur cheval, comme saint Paul". Pourtant, à lire attentivement les récits de la conversion de Paul, on ne trouve mention du cheval nulle part. La tradition de représenter saint Paul sur un cheval remonte au Moyen-Âge, à une époque qui glorifiait le chevalier. Or, que serait le chevalier sans son cheval?

(Voir Da Silva, 1999: 59-65)

 

Alors Ananie partit, entra dans la maison, imposa les mains à Saul et lui dit: "Saoul, mon frère, celui qui m'envoie, c'est le Seigneur, ce Jésus qui t'est apparu sur le chemin par où tu venais; et c'est afin que tu recouvres la vue et sois rempli de l'Esprit Saint."
Aussitôt il lui tomba des yeux comme des écailles, et il recouvra la vue. Sur-le-champ il fut baptisé;
  puis il prit de la nourriture, et les forces lui revinrent. Il passa quelques jours avec les disciples à Damas, et aussitôt il se mit à prêcher Jésus dans les synagogues, proclamant qu'il est le Fils de Dieu.

(Ac 9, 17-20)

Application à Venir à la foi en Jésus-Christ, c'est venir à la lumière. L'action du Souffle Saint fait tomber les écailles qui obscurcissent partiellement ou complètement le regard intérieur. L'ouverture à la foi et son envers, l'incapacité de croire, demeurent mystérieuses. Une expérience malheureuse, une vie encombrée, l'attrait de croyances ésotériques ou tout simplement l'absence de témoins crédibles, voilà autant "d'écailles" possibles. Chacun pourra nommer les siennes...

 

4. Paul, voyageur et fondateur

Après sa conversion, Paul a eu besoin d'un temps d'approfondissement et de réflexion. Ses repères théologiques étaient passablement ébranlés. Les Actes des Apôtres restent muets sur cette période de maturation de la foi, qui a peut-être duré 13 ans. Au début, bien sûr, les chrétiens étaient méfiants à son endroit. Grâce à Barnabé, Paul réussit à se faire accepter. C'est ce même Barnabé qui fait appel à lui pour la mission.

Commence alors pour Paul une période très active de sa vie. À partir de la ville d'Antioche en Syrie (centre chrétien important), il part trois fois en voyage dans le bassin méditerranéen, selon les Actes (dans les lettre de Paul, il est moins clair que ses pérégrinations se divisent en trois voyages distincts). Il va d'une ville à l'autre, fonde des communautés chez qui il séjourne parfois un certain temps.

Voyager au temps de Paul

Oublions les moyens de transport modernes! Paul a voyagé par terre et par mer. À pied ou à dos d'animal, il a parcouru des milliers de kilomètres, en affrontant bien des dangers: bandits de grand chemin, mauvaise température. Il ne voyageait jamais seul. Quant aux voyages en mer, on imagine facilement que les bateaux de l'époque n'avaient rien d'un luxueux paquebot de croisière. Les Actes des Apôtres (27, 9-44) racontent même une tempête et un naufrage. Paul précise (27, 38) qu'il y avait 276 personnes à bord.

Le site suivant (en anglais) permet de suivre la trace de Paul dans ses voyages: http://www.luthersem.edu/ckoester/Paul/main.htm

4.1 La stratégie de Paul

Quand Paul arrive dans une nouvelle ville, il se rend d'abord à la synagogue du lieu présenter son message. Notons que la rupture entre le judaïsme et le christianisme n'était pas encore consommée à l'époque. Le christianisme, à ses débuts, passait pour une secte juive parmi d'autres. Paul, donc, essaie de convaincre ses coreligionnaires que Jésus est le Sauveur attendu. Comme il n'a pas trop de succès, il se tourne ensuite vers les païens, qui accueillent mieux son message. Le passage à Antioche de Pisidie représente, à ce point de vue, un tournant décisif (Ac 13, 44-52).

Le sabbat suivant, presque toute la ville s'assembla pour entendre la parole de Dieu.
A la vue de cette foule, les Juifs furent remplis de jalousie, et ils répliquaient par des blasphèmes aux paroles de Paul. S'enhardissant alors, Paul et Barnabé déclarèrent: "C'était à vous d'abord qu'il fallait annoncer la parole de Dieu. Puisque vous la repoussez et ne vous jugez pas dignes de la vie éternelle, eh bien! nous nous tournons vers les païens. Car ainsi nous l'a ordonné le Seigneur: Je t'ai établi lumière des nations, pour faire de toi le salut jusqu'aux extrémités de la terre."
Tout joyeux à ces mots, les païens se mirent à glorifier la parole du Seigneur, et tous ceux-là embrassèrent la foi, qui étaient destinés à la vie éternelle. Ainsi la parole du Seigneur se répandait dans toute la région. Mais les Juifs montèrent la tête aux dames de condition qui adoraient Dieu ainsi qu'aux notables de la ville; ils suscitèrent de la sorte une persécution contre Paul et Barnabé et les chassèrent de leur territoire. Ceux-ci, secouant contre eux la poussière de leurs pieds, se rendirent à Iconium. Quant aux disciples, ils étaient remplis de joie et de l'Esprit Saint.

(Ac 13, 44-52)

Application à Les Juifs ont été choqué par les paroles de Paul. Ils ne pouvaient admettre la radicale nouveauté de la Parole de Dieu. Cette triste aventure a cependant ouvert de nouveaux horizons missionnaires. À vingt siècles de distance, les chrétiens se réunissent aussi pour entendre la Parole de Dieu. À défaut d'être choquante, celle-ci apparaît-elle encore neuve et bouleversante, au point de remplir de joie ceux qui la portent et ceux qui la reçoivent? 

 

5. L'écrivain

Paul était un prédicateur. Il a voyagé abondamment dans le bassin méditerranéen, séjournant des temps plus ou moins longs dans les communautés qu'il avait fondées ou accompagnées. Ses nombreux déplacements (avec les moyens de transport de l'époque) ne lui permettaient pas d'être aussi présent qu'il l'aurait souhaité. C'est pourquoi il se transforme bientôt en écrivain pour soutenir, encourager, enseigner ou même réprimander les Églises qu'il a dû quitter. Paul écrit ses lettres au fil des besoins et des problèmes qui surgissent (Charpentier,1992:47).

Le "corpus paulinien", ou ensemble des écrits traditionnellement attribués à Paul, compte 14 lettres. Aujourd'hui on pense pertinemment qu'elles ne sont pas toutes de la main de Paul. Il était courant, à l'époque biblique, d'attribuer à un personnage à l'autorité reconnue, la rédaction de divers ouvrages (ce qu'on appelle techniquement la "pseudépigraphie"). C'est notamment le cas des disciples poursuivant le travail de leur maître. Par ordre de longueur

De façon générale, les lettres du corpus paulinien sont classées par ordre de longueur, (et non chronologique), la plus longue, adressée aux Romains, apparaissant en premier. Cependant cette règle générale souffre quelques exceptions. L'épître aux Hébreux a été mise en dernier parce qu'on a eu depuis longtemps des doutes sur son origine paulinienne. Également, on a placé les lettres s'adressant aux communautés avant celles s'adressant à des individus. (voir Brisebois, 1984: 71-72).

Comment, alors, distinguer les "vraies" lettres de Paul des autres? Ce n'est pas toujours facile. Il semble pratiquement assuré que la lettre aux Hébreux soit postérieure à Paul. Il semble probable que les lettres pastorales (1 Timothée, 2  Timothée et Tite) soient de la main d'un disciple (ce qui n'annule aucunement leur valeur). Certains spécialistes entretiennent aussi des doutes sur d'autres lettres: Philémon, Colossiens, la deuxième épître aux Thessaloniciens, et/ou Éphésiens.

6. Des thèmes importants de la pensée et de la pratique de Paul

On pourrait remplir des bibliothèques complètes avec tous les ouvrages portant sur la théologie de Paul. Le présent dossier ne peut donc viser à faire le tour de la question. Il est forcément incomplet. Il aborde modestement quelques thèmes parmi ceux que Paul a traités… Ceux et celles que la question intéresse pourront compléter en lisant des ouvrages plus élaborés sur la pensée de Paul. Ils pourront découvrir d'autres thèmes chers à l'apôtre: l'Esprit, l'Église, le lien mort-résurrection, la vie et l'agir du chrétien, la liberté, la christologie, etc.

6.1 La justification par la foi

Dans la religion juive, la Loi (Torah) occupe une place centrale. Au cœur de la Loi, il y a les dix commandements reçus de Moïse. À cela s'est ajoutée une grande quantité de prescriptions et de règlements régissant la vie quotidienne et le culte jusque dans ses moindres détails (Le Mouël, 1993). À l'époque de Jésus, les scribes et les pharisiens insistent beaucoup sur l'observation méticuleuse de toutes ces règles, parfois au détriment de l'esprit de la Loi, qui visait au départ une libération de la personne en lui indiquant un chemin sûr à suivre.

Avant la venue de la foi, nous étions enfermés sous la garde de la Loi, réservés à la foi qui devait se révéler.
  Ainsi la Loi nous servit-elle de pédagogue jusqu'au Christ, pour que nous obtenions de la foi notre justification. Mais la foi venue, nous ne sommes plus sous un pédagogue. Car vous êtes tous fils de Dieu, par la foi, dans Christ Jésus. Vous tous en effet, baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ: il n'y a ni Juif ni Grec, il n'y a ni esclave ni homme libre, il n'y a ni homme ni femme; car tous vous ne faites qu'un dans le Christ Jésus.
(Gal 3, 23-28)

Paul s'élève donc contre cette pensée que le salut se mérite par une scrupuleuse conformité à la Loi. Celui qui sauve, c'est plutôt Jésus ressuscité. Ce qui est demandé, c'est la foi. Paul revient donc souvent sur cette question de la justification par la foi plutôt que par la Loi.

Sur cette question, on pourra lire également: Ac 15, 1-35; Galates 2, 16-17; 3, 23-29; Romains 2, 12-16; 3, 27-31; 4, 13-15; 14, 14-15; 15,1.

6.2 Sagesse et folie

Paul est conscient que le message chrétien ne correspond pas nécessairement aux recettes de bonheur données par les sagesses populaires. Le message chrétien peut même s'avérer choquant et n'en est pas à un paradoxe près. C'est ainsi que Paul s'entête à prêcher un messie crucifié.

Le langage de la croix, en effet, est folie pour ceux qui se perdent, mais pour ceux qui se sauvent, pour nous, il est puissance de Dieu. […] Dieu n'a-t-il pas frappé de folie la sagesse du monde? Puisqu'en effet le monde, par le moyen de la sagesse, n'a pas reconnu Dieu dans la sagesse de Dieu [c'est à dire dans les œuvres qui manifestent sa sagesse], c'est par la folie du message qu'il a plu à Dieu de sauver les croyants. Alors que les Juifs demandent des signes et que les Grecs sont en quête de sagesse, nous proclamons, nous un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens, mais pour ceux qui sont appelés, Juifs et Grecs, c'est le Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes. (I Cor 2, 18-25).

Application à Par ses choix de valeurs, par sa façon d'être et d'agir, le chrétien aussi peut passer pour "fou". Les publicités invitent à mettre sa confiance dans les cartes de crédits et les placements. Reconnaître qu'on mise sa vie sur le Christ crucifié, ça détonne forcément un peu... À moins que ça n'invite à passer à un autre niveau de profondeur, là où les apparences trompeuses se dissipent comme brume au soleil.

Le Dieu des chrétiens est en effet déroutant. Il se manifeste dans la faiblesse. Jésus pousse la fidélité à sa mission jusqu'au don de sa vie. Sa mission s'achève donc sur l'échec de la mort. Mais pour le croyant, c'est là que tout commence puisqu'il y a la résurrection…

6.3 L'impuissance de l'être humain

Paul apparaît comme un homme de feu, animé d'une passion qui le porte aux quatre coins du monde. Et en même temps, c'est un homme pleinement conscient de ses limites et de sa faiblesse comme être humain. 

En effet, nous savons que la Loi est spirituelle; mais moi je suis un être de chair, vendu au pouvoir du péché. Vraiment ce que je fais je ne le comprends pas: car je ne fais pas ce que je veux, mais je fais ce que je hais. Or si je fais ce que je ne veux pas, je reconnais, d'accord avec la Loi, qu'elle est bonne; en réalité ce n'est plus moi qui accomplis l'action, mais le péché qui habite en moi. Car je sais que nul bien n'habite en moi, je veux dire dans ma chair; en effet, vouloir le bien est à ma portée, mais non pas l'accomplir: puisque je ne fais pas le bien que je veux et commets le mal que je ne veux pas. (Rm 7, 14-19)

Application à Qui ne fait pas la même expérience? 

Tentez l'expérience: réexprimez la pensée de Paul en vos propres mots.

6.4 Inculturer l'annonce de l'Évangile

Paul et les premiers chrétiens étaient confrontés à un défi de taille. Ils réalisaient avec de plus en plus de clarté que le message de l'Évangile avait une portée universelle. Mais la foi chrétienne était née dans un milieu juif. Les premiers chrétiens (dont le groupe des Douze) étaient des Juifs qui ont continué, du moins au début, à fréquenter le Temple et à suivre les préceptes de la Loi juive. Une question se posait donc avec insistance: fallait-il imposer aux nouveaux convertis d'origine païenne les préceptes de la Loi de Moïse? Les chrétiens étaient divisés sur la question. Une certaine faction de l'Église répondait "oui" et aurait voulu imposer la circoncision et les autres pratiques à tout le monde. D'autres, dont Paul, croyaient que, puisque le salut était apporté par le Christ, ces pratiques devenaient secondaires. Il ne fallait donc pas les imposer (et ne pas non plus imposer à ceux qui y tenaient d'y renoncer). De nombreux passages des Actes des Apôtres ou des épîtres de Paul reflètent les débats sur ces questions: circoncision, consommation de la viande sacrifiée aux idoles, etc. La pensée de Paul s'approfondira au fil du temps, mais son souci de respecter les personnes et de discerner de qui était essentiel de ce qui était accessoire semble avoir été une constante. Le passage suivant illustre bien la mentalité de Paul.  Pour lui, ce qui compte d'abord, c'est l'Évangile. Grâce à lui, l'Église a pu ainsi s'ouvrir à sa mission universelle.

Oui, libre à l'égard de tous, je me suis fait l'esclave de tous, afin de gagner le plus grand nombre. Je me suis fait Juif avec les Juifs, afin de gagner les Juifs; sujet de la Loi avec les sujets de la Loi -moi, qui ne suis pas sujet de la Loi - afin de gagner les sujets de la Loi. Je me suis fait un sans loi avec les sans loi - moi qui ne suis pas sans une loi de Dieu, étant sous la loi du Christ - afin de gagner les sans loi. Je me suis fait faible avec les faibles, afin de gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous, afin d'en sauver à tout prix quelques-uns. Et tout cela, je le fais à cause de l'Évangile, afin d'en avoir ma part. (I Cor 9, 19-23)

Application à Le souci de chaque personne, en particulier les petits et les faibles, passe avant l'application rigide des règlements. Paul, avec souplesse, acceptait les compromis pour ne pas troubler ou scandaliser les personnes plus fragiles. Cette stratégie demeure tout à fait appropriée.

 

7. Paul était-il misogyne ?

Saint Paul a la réputation d'être un misogyne. N'est-ce pas lui, en effet, qui a écrit: "Que les femmes se taisent dans les assemblées, car il ne leur est pas permis de prendre la parole" (l Cor 14, 34), ou encore la phrase qui est demeurée célèbre "Femmes, soyez soumises à vos maris" (Col 3, 18)?

Sur la foi de ces deux témoignages, l'affaire pourrait être entendue et le jugement irrémédiablement prononcé: Paul, oui vraiment, est un affreux misogyne, un antiféministe. Et pourtant… Même sur ces textes, il faudrait peut-être entendre les explications des exégètes avant de se prononcer (voir l'encadré qui suit). 

Des textes qui accusent Paul? (Explication)


L'exégète Michel Gourgues (1995: 153-162) émet l'hypothèse que ce passage est une réponse de Paul aux Corinthiens, qui avaient adopté une position restrictive pour les femmes. Paul commencerait par reprendre la pensée des Corinthiens (1 Co 14, 33-35), pour ensuite les ramener à l'ordre: "Est-ce de chez vous qu'est sortie la parole de Dieu? Ou bien, est-ce à vous seuls qu'elle est parvenue?" (14, 36), et enfin, donner sa propre opinion: "Ainsi donc, mes frères, aspirez au don de prophétie, et n'empêchez pas de parler en langues" (14, 49). Évidemment, Paul nous aurait simplifié la tâche s'il avait dit clairement, "vous, les Corinthiens, vous dites que…".

Car Dieu n'est pas un Dieu de désordre, mais de paix, comme dans toutes les Églises des saints. Que les femmes se taisent dans les assemblées, car il ne leur est pas permis de prendre la parole; qu'elles se tiennent dans la soumission, selon que la Loi même le dit. Si elles veulent s'instruire sur quelque point, qu'elles interrogent leur mari à la maison; car il est inconvenant pour une femme de parler dans une assemblée. Est-ce de chez vous qu'est sortie la parole de Dieu? Ou bien, est-ce à vous seuls qu'elle est parvenue? Si quelqu'un croit être prophète ou inspiré par l'Esprit, qu'il reconnaisse en ce que je vous écris un commandement du Seigneur. S'il l'ignore, c'est qu'il est ignoré. Ainsi donc, mes frères, aspirez au don de prophétie, et n'empêchez pas de parler en langues.
(1 Co 14, 33-39)


Selon l'exégète Marc Girard (1995, 163-196), il faut noter que, dans l'original en langue grecque, Paul apostrophe beaucoup plus directement les hommes que les femmes en utilisant des verbes à l'impératif. Et Girard, en utilisant une méthode d'exégèse appelée "l'analyse structurelle", montre que l'idée de soumission est équivalente à l'idée d'amour dans ce texte et définit un idéal pour tous les chrétiens, qu'ils soient hommes ou femmes.

En cliquant ici, vous avez accès à la version intégrale de l'article de Marc Girard dont il est question ici.

Soyez soumis les uns aux autres dans la crainte du Christ. Que les femmes le soient à leurs maris comme au Seigneur: en effet, le mari est chef de sa femme, comme le Christ est chef de l'Église, lui le sauveur du Corps; or l'Église se soumet au Christ; les femmes doivent donc, et de la même manière, se soumettre en tout à leurs maris. Maris, aimez vos femmes comme le Christ a aimé l'Église: il s'est livré pour elle, afin de la sanctifier en la purifiant par le bain d'eau qu'une parole accompagne; car il voulait se la présenter à lui-même toute resplendissante, sans tache ni ride ni rien de tel, mais sainte et immaculée. De la même façon les maris doivent aimer leurs femmes comme leurs propres corps. Aimer sa femme, c'est s'aimer soi-même. Car nul n'a jamais haï sa propre chair; on la nourrit au contraire et on en prend bien soin. C'est justement ce que le Christ fait pour l'Église: ne sommes-nous pas les membres de son Corps? Voici donc que l'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à sa femme, et les deux ne feront qu'une seule chair: ce mystère est de grande portée; je veux dire qu'il s'applique au Christ et à l'Église.
(Ep 5, 21-33)

De toute façon, d'autres textes de Paul méritent qu'on s'y attarde, car ils présentent un tout autre portrait. Par exemple, en 1 Co 7, 3-5, il parle de la réciprocité dans le don du corps. En 1 Co 7, 12-14, de la réciprocité dans le mariage d’un non-croyant. En 1 Co 7, 32-35, son appel au célibat s'adresse en toute égalité autant aux femmes qu'aux hommes. Le texte de Ga 3, 26-28, cité plus haut,  est assez clair: "Car vous êtes tous fils de Dieu, par la foi dans le Christ Jésus. Vous tous en effet, baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ: il n'y a ni Juif ni Grec, il n'y a ni esclave ni homme libre, il n'y a ni homme ni femme; car tous vous ne faites qu'un dans le Christ Jésus." Voilà qui affirme avec éloquence l'égalité de l'homme et de la femme.

De plus, dans les faits, Paul a travaillé en collaboration avec des femmes à diverses reprises. En Rm 16,3, il nomme Prisca avant son mari Aquila, ce qui semble mettre l'accent sur son rôle particulier. Et Paul envoie la "diaconesse" (le mot grec est le féminin de "serviteur") Phoebe à Rome à la tête d’une délégation (Rm 16,10). Plusieurs autres femmes sont mentionnées dans ses écrits.

Par ailleurs, à diverses reprises, les mots choisis par Paul dans ses épîtres laissent transparaître son côté maternel et féminin. Par exemple, il dit aux Galates: "Mes petits enfants que, dans la douleur, j'enfante à nouveau, jusqu'à ce que le Christ soit formé en vous." (Ga 4, 19) Ou encore: "C'est du lait que je vous fais boire, non de la nourriture solide: vous ne l'auriez pas supportée". (1 Co 3,2)

En conclusion… Lorsqu'il est question de Paul et des femmes, mieux vaut éviter les jugements à l'emporte-pièce. Une vision plus nuancée s'impose. Paul a vécu à une époque et dans un contexte culturel qui l'ont certainement marqué. Les juifs pieux ne récitaient-il pas chaque matin cette prière: "Seigneur, je te rends grâce de ne m'avoir fait naître ni esclave, ni païen, ni femme" (Provost, 2001)? Paul a été tributaire de son époque et a été influencé par cette mentalité. Mais en même temps, il fait preuve envers la femme d'une ouverture étonnante pour son époque. En regardant sa pensée, il faut savoir discerner entre ce qui est particularité culturelle et ce qui est message à portée vraiment universelle.

8. Paul, martyr de la foi

Le Nouveau Testament ne nous dit rien de la mort de Paul. La tradition, par contre (écrits postérieurs aux textes du Nouveau Testament, souvent de la main des Pères de l'Église), soutient que Paul a été exécuté, et même décapité par les Romains, peut-être dans le cadre de la persécution sous Néron, l'empereur qui a imputé aux chrétiens l'incendie de Rome (dont il était peut-être personnellement coupable). On ne sait pas dans quelles circonstances il a été arrêté, et rien non plus sur le procès qui a dû suivre. Le fait que Paul ait été décapité semble indiquer qu'il a dû subir un procès en bonne et due forme, de par sa qualité de citoyen romain (Légasse, 1995:243-245).


Bibliographie

BRISEBOIS, Mireille, 1984, Saint Paul; Introduction à saint Paul et à ses Lettres, Montréal / Paris, Éditions Paulines et Médiaspaul, 172

CHARPENTIER, Etienne, 1992, Pour lire le Nouveau Testament , (Édition originale, 1982), Paris, Cerf, 129.

DA SILVA, Aldina, 1999, Ce que la Bible ne dit pas, (Coll. Mosaïque), Beauport, MNH / Anthropos, 96.

DRANE, John, 1981, Saint Paul sa vie son œuvre, Paris, Le Centurion, 127.

GIRARD, Marc, 1995, "L'amour-soumission, idéal chrétien pour le mari comme pour la femme", dans: Des femmes aussi faisaient route avec lui: perspectives féministes sur la Bible, (Coll. Sciences bibliques), Montréal, Médiaspaul, 163-196.

GOURGUES, Michel, 1995, "Qui est misogyne: Paul ou certains Corinthiens",  dans: Des femmes aussi faisaient route avec lui: perspectives féministes sur la Bible, (Coll. Sciences bibliques), Montréal, Médiaspaul, 153-162.

HUBAUT, Michel A., 1989, Paul de Tarse, Paris, Desclée, 143.

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