La parabole du semeur (Mc 4, 1-20

Introduction
3- Pistes d'application à aujourd'hui
Voilà une histoire toute simple dont Jésus lui-même donne l'explication. Le lecteur, pour peu qu'il soit avide de la Parole et désireux de la voir croître en lui, se sent tout de suite interpellé. Certains versets cependant, peuvent susciter l'étonnement. Pourquoi, par exemple, au verset 12, Jésus semble-t-il craindre que certains se convertissent et reçoivent le pardon? Étrange, non? Il vaut peut-être la peine de donner quelques explications avant de regarder comment cette parabole résonne en nos vies, aujourd'hui.
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Avant de commencer l'explication de ce texte, nous vous invitons à consulter le dossier "Qu'est-ce qu'une parabole?".
Marc 4, 1-20 se sépare facilement en deux sections. Jusqu'au verset 9, il s'adresse à la foule et leur raconte une parabole. Au verset 10, il quitte la foule pour s'en aller à l'écart avec ses disciples. Notons qu'il s'agit des Douze et de "ceux de son entourage" (10), donc un groupe plus large que celui des seuls intimes. Avec eux, il peut aller plus loin et il prend le temps de le souligner (versets 10-12). Ensuite, il leur donne l'explication proprement dite de la parabole.
L'évangéliste Marc prend bien soin de faire remarquer que Jésus dispense deux types d'enseignements: pour les disciples, et pour ceux "du dehors". S'agit-il de la foule? Le contexte immédiat pourrait le laisser croire. Cependant, Delorme préfère ne pas conclure trop vite et considérer plutôt l'ensemble de l'évangile, où la foule n'est pas repoussée par Jésus et semble inclure plusieurs sympathisants. Ceux du dehors seraient ceux qui "restent en-dehors de la foi". Ils ne sont pas prêts à vraiment pénétrer le sens de l'enseignement de Jésus. Mieux vaut s'adresser à eux dans un langage imagé, comme celui des paraboles, sans leur fournir la clé d'interprétation. Le secret du Royaume est donné en cadeau à ceux qui, comme les disciples, acceptent de croire.
Bon. Mais cela ne suffit pas pour expliquer la citation d'Isaïe mise dans la bouche de Jésus (v. 12): "afin qu'ils aient beau entendre et ils ne comprennent pas, de peur qu'ils ne se convertissent et qu'il ne leur soit pardonné". Les évangélistes Matthieu et Luc, postérieurs à Marc, n'ont pas retenu cette citation. Peut-être les mettait-elle mal à l'aise? Delorme (1972, 43) risque une explication, tout en faisant remarquer qu'elle ne rallie pas tous les exégètes.
| Targum. Ce mot
veut dire "traduction ou interprétation". Au temps de
Jésus, les Juifs ne parlaient plus l'hébreu biblique mais
l'araméen. On s'est donc mis à traduire les textes de la Bible
hébraïque en araméen, afin que les gens puissent comprendre les
Écritures, lors du culte à la synagogue. Cette traduction, d'abord
orale, était assez libre; on ne se gênait pas pour paraphraser et
interpréter le texte. Par la suite, entre les Ier et IIIe
siècles, certains de ces textes ont été mis par écrit, de sorte
qu'on a pu les conserver. Il existe plusieurs targumîm (pluriel
de targum), dont le targum palestinien. Des targumîm ont
été découverts dans les grottes de Qumrân.
(voir Quesnel et Gruson, 2000: 582; Association Biblia, 1999: 264-265. |
Il note tout d'abord que la citation d'Isaïe ne correspond ni au texte de la Bible hébraïque (Bible en hébreu), ni à la version traduite en grec, (la Septante), habituellement citée par les évangélistes. En fait, la version citée ressemble beaucoup plus au texte du Targum palestinien (voir encadré). Marc aurait donc utilisé un matériau provenant d'un milieu juif de la Palestine. Selon la mentalité, il n'est pas facile de départager ce qui revient à Dieu et ce qui revient à l'homme. Tout s'intègre dans le plan de Dieu, même les choses mauvaises. Ainsi, à partir de la constatation que certains ne veulent pas se convertir, ne veulent pas entendre et comprendre les paroles de Jésus, ne veulent "rien savoir" de son pardon, on retourne la situation en déclarant, après coup, que c'était Dieu qui voulait ça et qu'il avait tout prévu. Autrement dit,
"parce que ils ne veulent pas se convertir, Jésus leur parle en paraboles"
devient: "Jésus leur parle en paraboles pour qu'ils ne se convertissent pas".
Il ne faut pas oublier, non plus, qu'au moment où Marc écrit son évangile (vers 70 de notre ère?) de nombreux juifs ont refusé d'y adhérer. Cela a pu influencer Marc et sa manière de raconter les choses. Il fallait qu'il trouve une explication aux réticences à croire du peuple juif, et que cela s'intègre dans la volonté de Dieu. Il s'agit d'une théologie assez primitive, mais qui nous dit tout de même quelque chose d'intéressant: "on ne peut pas cataloguer, dans nos actions, la part de Dieu et la part de l'homme. [...] Nous pensons que nous agissons seuls, jusqu'au moment où nous ne pouvons plus avancer, et Dieu vient alors à notre aide. Un Dieu "bouche-trou" de nos manques et de nos insuffisances. Mais ce dieu-là, aujourd'hui, est mort" (Delorme, 1972: 44). Comme toujours quand on lit la Bible, il ne faut pas, comme lecteur, isoler un verset et l'absolutiser comme "Parole de Dieu". (Comparer par exemple Mc 3, 33-34, où Jésus annonce "la Parole selon qu'ils pouvaient l'entendre").
2.2 La parabole et son explication
| Inclusion (ou inclusion sémitique). Procédé littéraire qui consiste en la répétition, à distance, des mêmes termes (mots, expressions). Ce procédé, courant dans la Bible, sert à souligner un élément important d'un texte. |
Jésus encadre son enseignement à la foule d'une double invitation à écouter (versets 3 et 9) qui forme inclusion (voir encadré). C'est la première fois, chez Marc, qu'il raconte une parabole (Hervieux, 1991: 65). Celle-ci, comme plusieurs autres, porte sur le Royaume. Trois terrains défavorables à la croissance de la semence (la Parole) sont d'abord décrits: le bord du chemin, un terrain rocheux, un lieu planté de ronces. Puis enfin, le semeur trouve un terrain favorable, une bonne terre meuble et fertile. Jésus a sans doute une expérience pratique des situations qu'il décrit. Le semeur de la Parole, c'est lui. Et même si sa mission est à peine entamée, il a déjà rencontré tous ces types de sols. Il a été confronté à des esprits mauvais (1, 23); il a eu quelques discussions difficiles avec les scribes (2, 6), il a subi leurs calomnies (3, 22). Mais il a aussi appelé les Douze et ils ont accepté de tout laisser pour le suivre (3, 13-19).
Jésus lui-même explique la parabole aux disciples. Ses explications sont assez claires pour que nous n'ayons pas besoin de les commenter ici. Nous en ferons plus loin une relecture actuelle. Notons cependant qu'avant de donner son explication, Jésus souligne l'aveuglement, ou le manque de foi des disciples (13). On a beau avoir suivi Jésus, cela ne veut pas dire qu'on soit automatiquement prémuni contre toute difficulté à croire. Ça prend du temps pour que la Parole (autrement dit l'Évangile), pénètre en profondeur dans les coeurs.
3. Pistes d'application à aujourd'hui
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Le bord du chemin. Hier
comme aujourd'hui, le Mal s'oppose à l'accueil de la Parole et à la
croissance du Royaume. Il se présente sous plusieurs visages, parfois
séduisants. Le péché pousse des racines profondes dans le coeur
humain. Et quand celui-ci veut faire le bien, il se trouve toujours
quelque rapace pour être dérangé et tout faire pour que le croyant ne
vienne pas embêter les autres avec sa foi, sa morale ou ses valeurs.
Le sol rocailleux. Dans l'Église, dans les
mouvements ecclésiaux (comme d'ailleurs dans les organismes
communautaires ou les mouvements sociaux), on rencontre parfois de ces
personnes qui débarquent un beau jour dans le groupe, gonflées à
bloc. Elles ont rencontré le Seigneur! Ou elles viennent de découvrir
la Bible, ou la justice sociale, ou quoi d'autre. Leur enthousiasme
débordant culpabilise un moment les habitués du groupe qui se sentent
tout à coup un peu mesquins de peser le pour et le contre d'une action
à poser. Devant tant de générosité, comment ne pas être un peu
admiratif! Et face à une ferveur exprimée de façon aussi expansive,
comment ne pas soupirer devant la timidité de sa propre foi? Et puis le
vent semble tourner. La foi leur apparaît moins évidente. Elle n'a pas
effacé les difficultés de la vie. Le côté fastidieux de l'engagement
leur apparaît. Un nouveau chant de sirène résonne à leurs oreilles
et les attire vers d'autres rivages. Sans trop donner d'explications ils
disparaissent aussi vite qu'ils étaient venus... Les ronces. On pourrait noircir des pages et des pages de toutes les ronces qui risquent d'étouffer la Parole. Les abonnés de la société de consommation sont submergés par les invitations à acheter, à posséder, à dépenser. L'éventail des biens consommables s'étend même aux personnes; lisez, à titre d'exemple, la formulation de certaines petites annonces où des gens recherchent un partenaire d'un moment. Et puis, il y a aussi l'abondance des loisirs et des divertissements, toutes choses bonnes, en général, mais dont on peut pervertir l'usage en les transformant en absolus. Ceux qui sont dehors. Selon Delorme (1972), la frontière entre le dedans et le dehors "passe au coeur de chacun d'entre nous" (44). Il est trop facile de se considérer du dedans et de reléguer les autres à l'extérieur, sous prétexte que leur foi n'est pas aussi raisonnée, adulte, solide, profonde, sincère (ajoutez le qualificatif que vous voulez!) que la nôtre. En réalité, qui peut se vanter d'avoir une foi parfaite? Nous sommes tous menacés par des aveuglements passagers ou plus durables, par la paresse spirituelle, la lassitude ou le durcissement du coeur. Une relecture psychanalytique (Extrait de Bonneau, 2001: 35-36). " [...] Poésie des profondeurs, de l'abîme de l'inconscient, les paraboles parlent de l'âme humaine. Elle y est représentée par un terrain. En elle, une graine d'éternité a été plantée. Mais il semble que, dans ce terrain complexe et diversifié, un semeur lunatique ait ensemencé la grain un peu au hasard. C'est à chacun de voir à sa croissance. Refoulées au fond de l'âme, les passions risquent de dévorer la semence. Comme dans un mauvais rêve, des oiseaux de malheur se précipitent sur les grains et, dans un croassement rauque, assourdissant, traumatisant, ils en font leur festin. Ou encore, c'est le désert. Que des rochers. Pas moyen pour la plante de développer ses racines en profondeur. Trop peu de terre. Le soleil a tout brûlé. C'est la sécheresse de l'âme. La vie est pauvre. Il arrive aussi que la plante pousse au milieu des ronces. Les mauvais penchants de l'être humain étouffent la vie. Soucis du monde, séduction des richesses et autres convoitises, toutes ces épines de l'âme empêchent la plante de croître jusqu'à maturité. Elle reste sans fruit. Ce n'est qu'un fois ensemencés dans la bonne terre que les grains lèvent, se développent et donnent du fruit. La parabole du semeur invite à reconnaître que ce qui se trouve enfoui au fond de l'âme, le refoulé, peut nuire à notre croissance et à notre développement. Se confronter au refoulé, c'est s'engager dans une démarche thérapeutique fructueuse. [...] La thérapie passe par une prise de parole, suivie d'une écoute. "Qui a des oreilles pour entendre, qu'il entende!" (4, 9.23). Entendre en vue de comprendre, de se comprendre. Celui qui porte du fruit en portera davantage: la semence est dans le fruit. Mais pour celui qui refuse de sonder les recoins de son âme, non seulement ne goûtera-t-il pas à la guérison, mais son état s'en trouvera aggravé [...]." |
ASSOCIATION BIBLIA, 1999, Explorer la Bible. Vademecum pour le lecteur des Écritures, Les Éditions du Cerf / Médiaspaul, Paris / Montréal, 308.
BONNEAU, Guy, Saint Marc: nouvelles lectures, Cahiers Évangile no 117, septembre 2001, Paris, Cerf, 68.
DELORME, Jean, Lecture de l'Évangile selon saint Marc, Cahiers Évangile no 1/2, 1972, Paris, Cerf, 124.
HERVIEUX, Jacques, 1991, L'Évangile de Marc, Paris / Outremont, Centurion / Novalis, 240.
QUESNEL, Michel et GRUSON, Philippe, (sous la direction de), 2000, La Bible et sa culture: Jésus et le Nouveau Testament, Desclée de Brouwer, Paris, 606.
TROCMÉ, Étienne, 2000, L'Évangile selon saint Marc, Genève, Labor et Fides, 413.