Le récitatif biblique


Introduction

1. Qu'est-ce qu'un récitatif biblique?

1.1 Le texte biblique
1.2 Le balancement corporel
1.3 La mélodie rythmée
1.4 Les gestes

2. Aux sources du récitatif biblique

2.1 La tradition orale précède l'écriture des textes bibliques
2.2 Décoder les lois de l'expression humaine
2.3 Une passion pour l'Évangile
2.4 Les lois du style oral... et leur application au récitatif biblique

2.4.1 Première loi: le bilatéralisme humain
2.4.2 Deuxième loi: les gestes expressifs du mimisme
2.4.3 Troisième loi: le formulisme
2.4.4 Quatrième loi: le rythmo-mélodisme

2.5 La pédagogie du geste

3. L'Association canadienne du récitatif biblique

3.1 Historique de l'Association canadienne du récitatif biblique
3.2 Les activités de l'Association canadienne du récitatif biblique

3.2.1 La création de nouveaux récitatifs
3.2.2 La diffusion des récitatifs

3.3 Comment apprend-on un récitatif?

3.4 Qui peut pratiquer le récitatif biblique?

Bibliographie


Introduction

La Bible nous ouvre à la Révélation d'un Dieu qui se découvre dans l'histoire humaine. Ce Dieu s'intéresse d'ailleurs tellement à l'être humain qu'il décide de prendre chair. Jésus Christ, Verbe de Dieu, devient ainsi Parole incarnée, Parole faite chair.

Cette Parole de Dieu qui le révèle, n'est-il pas normal de vouloir l'accueillir avec tout notre être, corps y compris? La Bible définit le corps comme la capacité de relation de la personne. Il correspond à la personne globale; le dualisme corps - âme hérité de la pensée grecque demeure étranger à la pensée biblique. Notre corps ne serait-il pas alors le lieu privilégié de la relation à la Parole, de la relation à Dieu?

Le récitatif biblique, en retrouvant les modes d'expression propres à la tradition orale, permet d'approcher la Parole d'une façon différence, par la médiation du corps et de tous les sens. Ce dossier invite à découvrir une pratique relativement peu connue.

1. Qu'est-ce qu'un récitatif biblique?

Un récitatif biblique est un passage intégral de la Bible qu’on inscrit dans le coeur par le balancement, la mélodie et le geste. 

(http://www.recitatifbiblique.com/info.html)  

C'est un ensemble de versets que l'on imprime en soi à l'aide d'une technique de mémorisation sollicitant tout l'être, y compris le corps.

(Bisson, 1985: 12).

C'est une façon de laisser s'imprimer en soi un texte biblique. La personne tout entière se laisse toucher, pénétrer et transformer par une Parole qu'elle chante et met en gestes. Elle entre en résonance avec une Parole qui se grave en elle, une Parole qu'elle transporte désormais partout en elle. Le récitatif biblique, autrement dit, consiste en une mise en mémoire et en une récitation des textes bibliques qui s'appuie sur les façons de faire de la tradition orale, dont les dessous anthropologiques ont été fouillés, entre autres, par Marcel Jousse. Le récitatif permet la structuration d'un univers imaginaire, il met en place les conditions pour que s'active la mémoire intégrale afin que l'on puisse retenir ce qu'il y a de plus précieux: la Parole.

Le récitatif se définit par trois éléments fondamentaux: un contenu (les versets bibliques), un but visé (l'impression de la Parole en soi) et un outil (une méthode de mémorisation qui implique tout l'être) (Bisson, 1985). Ces divers éléments seront décrits dans les sections qui suivent. En abordant un peu plus loin les travaux du père Marcel Jousse s.j. (section 2), nous comprendrons mieux l'origine et le pourquoi de chacun de ces éléments.

1.1 Le texte biblique

Au départ du récitatif, il y a bien sûr le passage du texte biblique à réciter, un passage qu'on conserve intégralement. Il existe de multiples traductions du texte biblique. Toutes ne se prêtent pas à la pratique du récitatif biblique. Il faut une traduction dont le rythme, la sonorité et la longueur des phrases respectent les rythmes de la tradition orale. On préparera un texte qui restitue le mieux possible le rythme du texte original hébreu ou grec, tout en respectant le génie de la langue dans laquelle se fait la récitation (dans notre cas, le français), avec ses accents toniques et ses caractéristiques propres.  

Le texte est rédigé de façon à s'accorder avec la respiration. On parle de "bouchées de souffle"; la longueur d'une unité de sens (verset ou portion de verset) doit s'ajuster au souffle, à ce qui peut tenir dans une respiration. Le texte s'apprend ainsi lentement, verset par verset (Morisette, 2000: 15).

1.2 Le balancement corporel

Celui qui récite le texte, debout, un pied en avant de l'autre,  se balance  lentement dans un mouvement rythmé et régulier, d'avant en arrière. Ce mouvement ressemble à celui d'un bercement; le récitant se berce et berce la Parole qu'il accueille. À moins qu'il ne soit lui-même accueilli par la Parole? Ce balancement favorise la mise en mémoire du texte, mais aussi le recueillement; il induit un état d'abandon à la Parole

1.3 La mélodie rythmée

Le texte biblique est chanté sur une mélodie sobre, dépouillée, adaptée  au texte. Cette mélodie, comme les autres éléments du récitatif, en favorise la mise en mémoire et la remémoration.

1.4 Les gestes

Le sens du texte s'exprime dans des gestes simples mais signifiants, des gestes ancrés dans une anthropologie très ancienne et profonde. Quelques exemples: "le haut et la droite correspondent au Royaume de Dieu, à l'adoration; le bas et la gauche, à la géhenne, au mal, au péché" (Morissette, 2000: 15).

2. Aux sources du récitatif biblique

L'observateur qui regarde pour la première fois des personnes réciter un texte biblique selon la méthode du récitatif biblique peut en être étonné. Voilà des personnes qui, au rythme du balancement de leur corps, chantent les versets d'un passage biblique tout en l'accompagnant de gestes à la fois simples et précis. D'où cela sort-il? Quelle est cette nouvelle invention?

2.1 La tradition orale précède l'écriture des textes bibliques

Manger la Parole. Dans les travaux de Jousse, tout comme dans la documentation sur les récitatifs bibliques, il est souvent question de "manducation" de la Parole, de "manger" la Parole.  On rejoint là la perspective de la lectio divina  (voir notre dossier sur la question).  Manger à nos tables humaines, manger la Parole à la Table de la Parole et manger le Pain de Vie à la Table eucharistique relèvent tous de la même expérience symbolique profonde.

En fait, si la pratique du récitatif est plutôt récente - elle date, d'une façon plus structurée, d'environ vingt-cinq ans  au Canada - ses fondations sont très anciennes puisque ce sont celles-là mêmes qui ont donné naissance à la Bible écrite, c'est-à-dire la tradition orale. Le Père jésuite Marcel Jousse, anthropologue, a consacré sa vie à l'étude de la communication humaine, de la tradition orale et de la mémoire. Si la pratique des récitatifs bibliques existe aujourd'hui, c'est grâce au travail de ce pionnier. Il a véritablement établi les fondements anthropologiques sur lesquels s'appuient les récitatifs. Ces fondements,  fruits d'une étude minutieuse et prolongée de la tradition orale, situent les récitatifs comme pratique authentique et anthropologiquement juste.

Il ne saurait être question de donner ici une présentation détaillée de l'œuvre complexe du Père Jousse. Nous nous limiterons à en partager quelques intuitions et à donner les grandes lignes de sa pensée. Nous puiserons principalement, pour ce faire, aux ouvrages de Gabrielle Baron (1981, 1982), une fidèle collaboratrice de Jousse à qui nous devons le rayonnement et la diffusion des travaux du spécialiste. Son ouvrage de 1982, en particulier, vulgarise les travaux de Jousse, dans une perspective d'application aux évangiles.

2.2 Décoder les lois de l'expression humaine

(Jousse, 1969; Baron, 1982)

La mémoire. Une société de tradition orale s'appuie nécessairement beaucoup sur la mémoire pour conserver ses traditions, son patrimoine religieux et culturel. D'instinct et d'expérience, elle  a identifié les gestes et les procédés qui permettent une mémorisation efficace. Les travaux de Marcel Jousse ont permis de nommer ces procédés. En les mettant à jour, il donne aux personnes qui vivent le récitatif biblique aujourd'hui la possibilité de se "rebrancher" sur une expérience humaine fondamentale et très ancienne. Notre culture moderne s'est coupée de certaines de ses racines en confiant sa mémoire à des disques durs d'ordinateurs ou à des banques de données extérieures à la personne. Mais ceux et celles qui le désirent peuvent toujours choisir de se réapproprier leur mémoire! 

Très tôt dans sa carrière, Jousse s'est intéressé aux lois qui régissent l'expression humaine.  Il a cherché à retrouver les lois anthropologiques qui demeurent universelles et valables, au-delà de toutes les influences culturelles. Pour ce faire, il a observé des milieux où cette expression était la plus spontanée et naturelle possible:  le foyer maternel, les peuples spontanés et les cliniques psychiatriques (Jousse, 1969: 11). 

Mais qu'entendons-nous par "expression"? L'être humain s'exprime par de nombreux langages dont les formes sont plus ou moins sophistiquées, l'écriture étant, par exemple, un langage élaboré. Jousse a cherché à retracer les origines des langages et des formes d'expression. Il a décodé le langage des gestes intuitifs. Il a déduit les règles de mémorisation, les rythmes associés à ces langages. Il faut savoir que l'expression gestuelle précède le langage oral, lequel en est une transposition vocale (orale). Le langage des gestes est proche de la vie et le Père Jousse  a fait du "respect de la vie et [du] respect de l'individu" les deux pôles de son anthropologie (Jousse, 1969: 13). 

Tradition de style oral. "Transmission d'éléments vivants préalablement reçus et séculairement élaborés à l'intérieur d'un milieu ethnique. La Tradition, en soi, est chose vivante puisqu'elle s'élabore à même la vie." (Baron, 1981: 271)

Ce qui nous intéresse ici surtout, c'est de savoir que les travaux de Jousse lui ont permis de saisir comment les peuples de tradition orale se transmettaient leur savoir et des récits parfois très longs, de génération en génération. Il a découvert qu'il y avait des "lois du style oral" (Baron, 1982: 8) qui permettaient une sollicitation efficace et intégrale de la mémoire. La pratique des récitatifs bibliques se fonde sur ces lois, d'où son caractère d'authenticité. En vivant un récitatif, on ne cherche pas à créer de toutes pièces une belle chorégraphie. On cherche plutôt à retrouver, en profondeur, les gestes qui ont accompagné l'éclosion des textes bibliques et qui sont intimement associés à leur sens, les gestes mêmes qui font entrer la personne en résonance avec le texte biblique lui-même. On retrouve par le fait même la tradition où s'est accomplie la gestation des textes. 

2.3 Une passion pour l'Évangile

(Voir surtout Baron, 1982: 7-8)

"Avec Israël, il faut toujours en revenir à la mémorisation de la Parole. Le témoin, c'est la bouche de l'appreneur qui répète en écho exact ce qu'il a reçu de la bouche de son enseigneur et qui s'en nourrit par la répétition. Il faut bien comprendre que cette parole n'est pas une prédication, pas davantage un discours ou une conversation. Elle est véritablement "construite" pour pouvoir être mémorisée et transmise exactement". 

(Baron, 1982: 8)

Croyant passionné, amoureux du Christ, le Père Jousse a appliqué ses travaux aux Écritures et à l'Évangile et, de façon particulière, à ses sources orales. Jésus de Nazareth, que Jousse se plaisait à désigner par son nom araméen Ieshoua de Nazareth (p. 7), a vécu dans une société précise, à une époque précise. Pour Jousse, il était important de connaître ce milieu et sa façon d'être et de s'exprimer. Jésus n'a rien écrit lui-même. Les évangélistes ont construit leurs témoignages en grec. Mais les évangiles, écrits quelques décennies après le passage de Jésus sur terre, sont précédés par la vie de Jésus. Les paroles qu'il a prononcées ont été dites en araméen. Elles étaient teintées par la culture de la Palestine du début du premier siècle. Son enseignement, ses paroles, le témoignage de ses disciples a été porté par une tradition orale avant d'aboutir dans des écrits qui les fixaient. Tous les textes de la Bible, pareillement, ont été engendrés par une tradition orale qui a précédé leur mise par écrit. Israël, comme les autres peuples de l'antiquité proche-orientale, était un peuple de tradition orale. Les évangiles, comme d'ailleurs tout le Nouveau Testament, sont précédés de l'expérience deux fois millénaire du peuple de la Révélation, une expérience à la fois anthropologique et ethnique qui a permis la gestation des textes sacrés (Baron, 1981: 270).  

L'application de ses travaux aux évangiles a permis à Jousse de retracer Jésus l'enseignant et ses leçons. Jousse comparait celles-ci à des perles et parlait de "perles-leçons" qui, enfilées comme les perles d'un collier, formaient des "récitations ordonnées" (Jousse, 1969: 36-37). Il a étudié minutieusement la formation de ces "perles-leçons d'abord purement gestuelles qui, par transposition du mécanisme expressif, deviendront orales". Jousse appelait "cristallisation" ce processus qui s'élabore selon les lois du style oral que nous allons maintenant décrire.

2.4 Les lois du style oral... et leur application au récitatif biblique

Les patients travaux de Jousse - 60 années de recherche - ont permis de découvrir "les mécanismes gestuels d'une annonce faite oralement" (Baron, 1982: 8). Les diverses lois du style oral existent simultanément et s'interpénètrent. Dans le récitatif biblique, on applique les découvertes de Jousse.

2.4.1 Première loi: le bilatéralisme humain

(Voir surtout Baron, 1982: 9-10)

L'être humain est bilatéral: il a deux bras, deux jambes, un côté gauche, un côté droit. Il marche. Quelles conséquences faut-il tirer de ce bilatéralisme?  L'être humain fonctionne en termes de "gauche et droite, "avant et arrière", et "haut et bas". Cette alternance entre deux dimensions ou deux directions le structure plus profondément qu'on pourrait le croire à première vue. Sa pensée elle-même en est affectée dans son fonctionnement.

Par instinct, en tradition orale, la projection de la pensée dans une parole s'accompagne d'un balancement du corps, qu'il soit de gauche à droite, ou d'avant en arrière. "Car le mécanisme de la mémoire a besoin pour se déclencher du mouvement du corps. C'est pour cela que l'enfant qui a une leçon à réciter, tandis qu'il récite avec sa bouche, tend à balancer tout le corps" (Baron, 1982: 10). Le balancement du corps devient un moyen mnémotechnique efficace. On pourrait ici donner l'exemple de ces rabbins juifs qui récitent par cœur la Tôrah en s'accompagnant d'un balancement rythmique du corps.

Parallélisme. Les auteurs bibliques aiment exprimer une idée unique par l'emploi de termes ou d'expressions équivalentes (parallèles). Ce procédé peut s'opérer à des échelles plus ou moins grandes: au niveau de mots, de phrases ou d'ensembles plus grands. 

Hendiadys. Techniquement, on appelle ainsi ce procédé quand l'idée unique est exprimée par deux termes (le plus souvent des synonymes) reliés entre eux par une conjonction de coordination ("et") (voir le lexique pour un complément d'explications).

Le parallélisme dans les textes bibliques

Le balancement corporel trouve  son pendant dans "le parallélisme des formules verbales qui, accolées à chacun des balancements, traduisent rythmiquement la pensée soit en se complétant [...], soit en s'opposant" (Baron, 1982:10). Dans le cas qui nous intéresse ici, c'est-à-dire la Bible, l'affection de ses auteurs pour les formules parallèles (voir encadré: parallélisme) trouverait donc sa source dans la tradition orale qui a précédé le texte écrit.

2.4.2 Deuxième loi: les gestes expressifs du mimisme

(Voir Baron, 1982: 11-14)

Le geste signifiant

Mimisme. Mot qui décrit la propension de l'être humain à mimer. Aristote lui-même, disait que "l'homme est le plus mimeur de tous les animaux" (Jousse, 1969: 15). Ce terme rend compte de l'intuition la plus fondamentale de Marcel Jousse (Baron, note au lecteur, Jousse 1978: 7), qui a passé sa vie à analyser et approfondir cette caractéristique de l'être humain. Celui-ci ne se limite pas à "mimer" ses semblables; il reprend également "toutes les actions des êtres vivants, toutes les attitudes des êtres inanimés qui l'entourent. L'Anthropos, c'est le microcosme qui "réfléchit" en miroir et en écho, le macrocosme" (Jousse, 1969: 15). Le mimisme suppose donc l'interaction avec le monde. Jousse va même jusqu'à dire que la pensée découle d'une prise de conscience liée au mimisme, phénomène spontané, largement inconscient, à distinguer de l'imitation qui, elle, demeure sous le contrôle de la volonté (Jousse, 1969: 57).

Mais ce balancement du corps n'est pas comme tel signifiant. Il s'agit d'une motion purement physiologique. Le sens se trouve plutôt dans le geste qui s'intègre à ce mouvement. On reconnaît trois types de gestes signifiants, qui sont d'ailleurs combinés dans les récitatifs (Baron, 1982: 11):

De cette présentation un peu technique, il importe de retenir que le récitatif est une expression globale de la Parole. Les gestes du récitatif ne sont pas choisis au hasard, ni ajoutés arbitrairement à l'expression orale. Ces gestes sont signifiants parce que justes.  Dans notre culture moderne, nous avons certes à apprendre ces gestes. Mais ils finissent par nous toucher en profondeur parce qu'ils correspondent à de très vieux modes d'expression pratiquement inscrits dans notre humanité. La pratique permet, dit Baron (1982: 12), de libérer "la spontanéité expressive refoulée du récitant". Les gestes finissent par "faire corps avec lui, en donnant au texte ainsi mémorisé une force et un approfondissement extraordinaires". 

" Dans ces "mimodrames" expressifs, l'homme rejoue le réel concret. Par l'analogie et le symbole, il tente de leur faire exprimer jusqu'au réel invisible" (Baron, note préliminaire au lecteur dans Jousse, 1975: 7).

2.4.3 Troisième loi: le formulisme

"On peut dire que le Formulisme est la tendance biologique, mystérieuse mais irrésistible, à la stéréotypie des gestes de l'Anthropos [...]. C'est par [cette tendance] que se crée l'armature de la trame qui fait le lien entre les générations et qui constitue les mentalités et les cultures". (Jousse, 1969:17).

Les formules stéréotypées qui mettent en jeu des répétitions de mots et de tournures de phrases favorisent la mémorisation. Pour les peuples de tradition orale, ces formules verbales deviennent traditionnelles, à force d'être répétées et utilisées. Elles sont imbriquées dans leurs discours et les aident à le charpenter, ce qui leur permet de réciter de très longs textes par cœur (Baron, 1982: 14-15). Le récitatif misera donc lui aussi sur la répétition de formules stéréotypées. 

Il ne faudrait pas conclure que l'emploi de formules toutes faites appauvrit le discours. Baron (1982: 15) compare ces formules aux couleurs de la palette d'un peintre; il peut les combiner à sa guise pour exprimer une vaste gamme d'émotions. Le formulisme n'est pas exclusif à la Bible. On le retrouve partout où vit la tradition orale.

Dans le cas des évangiles, Jousse a dû "retrouver les formules araméennes sous-jacentes" (p.15) dissimulées sous le texte écrit en grec. Le travail de Jousse, comme celui des exégètes qui traduisent de nos jours des textes pour les récitatifs bibliques, a consisté ensuite à décalquer ces formules araméennes "en formules condensées "à la française", [à] les élaborer d'après les méthodes de la phonétique expérimentale afin d'avoir un texte clair, exact, facile à articuler et donc à mémoriser (p. 15). Comme on le voit, on ne peut s'improviser du jour au lendemain "rédacteur de récitatifs bibliques". La traduction du texte à réciter est un travail délicat et spécialisé.

2.4.4 Quatrième loi: le rythmo-mélodisme

(Voir Baron, 1982: 16-18)

"Portés par la tradition orale, les enseignements de Jésus ainsi que les textes de l'Ancien Testament ont été construits de manière à ce que leur transmission, de bouche à oreille, soit facile. "Les textes bibliques avaient un rythme, précise Mme Bisson, et ils ont été mis par écrit avec le rythme dans lequel ils étaient dits, transmis les uns aux autres". C'est ce qu'a découvert le Père Marcel Jousse au début du siècle dernier". 

(Morissette, 2000: 14).

Chez les peuples de tradition orale, le récit ou le texte à communiquer n'est pas simplement "parlé", il est en quelque sorte "chanté" sur une mélodie au rythme particulier. Dans les récitatifs, on parle d'une "mélodie rythmée". Le rythme et la mélodie s'unissent aux autres éléments déjà mentionnés (balancement, geste, formule) pour aider à mémoriser ce qu'on veut réciter. De nos jours encore, les peuples orientaux utilisent ces mélodies, transmises fidèlement depuis des temps immémoriaux. Jousse note que la mélodie et le rythme choisis doivent être adaptés à la langue de la récitation. La sonorité et le rythme du français sont différents de ceux de l'araméen. Il faut en tenir compte. Le rythme de la mélodie, le rythme du balancement  et le rythme propre à une langue donnée doivent s'accorder. Ce critère respecté, le rythmo-mélodisme facilite la mise en mémoire (emmagasinage des récitatifs dans la mémoire) et la remémoration (extraction des récitatifs de la mémoire). "Le rythme mène la mémoire. [...] La mélodie est suscitée par les gestes et les paroles" (p.17).  Il y aura donc des différences entre,  par exemple, les parties narratives d'un récit, et la reprise des paroles de Jésus ou celles d'un prophète.

2.5 La pédagogie du geste

Savoir par cœur, mais savoir par cœur en comprenant, c'est la seule façon de savoir.

Marcel Jousse (cité par Baron, 1982: 21)

(Voir Baron, 1982: 21-25)

Chez Marcel Jousse, le chercheur se double d'un fin pédagogue qui a constamment veillé à diffuser ses découvertes et leurs applications. Pour élaborer ses  nombreux récitatifs bibliques et  transmettre leur mémoire, il a mis sur pied un laboratoire d'Anthropologie du geste et du rythme où il travaillait avec de vraies personnes en chair et en os. La transmission des récitatifs se faisait uniquement oralement, comme il convient à une tradition orale. Il s'agit, en fait, "d'une méthode vivante de mémorisation globale, anthropologique" (p. 24-25).

3. L'Association canadienne du récitatif biblique

Divers mouvements, groupes ou personnes pratiquent le récitatif biblique. L'Association canadienne du récitatif biblique (ACRB) se distingue par le sérieux de son approche, par la compétence de ses responsables et par la diversité et la qualité des activités qu'elle propose (dont des activités d'intégration). Nous ne saurions trop vous encourager à aller visiter le site Web de l'Association: www.recitatifbiblique.com

3.1 Historique de l'Association canadienne du récitatif biblique

(Voir surtout Prince, 2001: 49-51; le site Web de l'ACRB)

L'ACRB voit le jour en 1986 grâce à la passion et à la détermination d'une jeune femme, Mme Louise Bisson. Passionnée par la Parole, elle découvre, dans les années 1970, les travaux de Marcel Jousse. Elle est séduite au point de se rendre en France pour recevoir une formation auprès de la Fondation Marcel Jousse. Il y apprend plusieurs récitatifs qu'elle rapporte dans ses bagages. De retour au Québec, elle commence, dès 1978, à faire connaître la pratique des récitatifs et à la développer. On lui doit d'ailleurs l'expression "récitatif biblique". Avant, on parlait plutôt de rythmo-catéchèse, un terme que l'on conserve en France où la pratique est aussi appelée "parole gestuée". Mme Bisson a véritablement accompli au Canada une oeuvre de pionnière. Elle a su s'entourer de personnes compétentes et enthousiastes. 

3.2 Les activités de l'Association canadienne du récitatif biblique

"Le récitatif n'est pas un spectacle, pas une mise en scène; ce n'est pas non plus un chant ni un "gestuel". Tout le travail de création vise un seul objectif: une appropriation du texte par la personne tout entière". 

(Prince, 2001: 51)

La mission de l'ACRC a deux volets: la création de nouveaux récitatifs et la diffusion de la pratique du récitatif.

3.2.1 La création de nouveaux récitatifs

Au cours de ses presque vingt-cinq années d'existence, l'Association a créé de nombreux récitatifs, toujours sous le leadership de Mme Bisson. Un des projets qui lui tient le plus à cœur est de "faire tout l'évangile de Luc" (Prince, 2001: 51). 

3.2.2 La diffusion des récitatifs

"Les divers éléments de l'apprentissage concourent à favoriser un contact de qualité avec les Écritures: la mélodie et les gestes impriment le texte au plus profond de l'être, le commentaire biblique favorise sa compréhension et fournit l'enracinement culturel et historique, les activités d'intégration favorisent la descente en profondeur du texte - et de sa dynamique! - dans la vie intérieure de chaque participant et participante".

(Prince, 2001: 51)

L'ACRB offre diverses activités d'apprentissage du récitatif. Ses ateliers prennent en compte les dimensions pédagogique, technique, exégétique, symbolique et psychologique. Des sessions sont offertes dans diverses régions de l'est du Canada, dont une session d'été qui s'avère particulièrement populaire. Le plus simple est de consulter le site de l'ACRB pour connaître le programme de ses activités: www.recitatifbiblique.com  Vous pouvez également contacter Mme Louise Bisson à l'adresse suivante: 8 Ratier, Gatineau, QC, J8V 2K1 (819) 246-4600 lbisson@videotron.ca

3.3 Comment apprend-on un récitatif?

"Il faut que chacun de nous se retrouve, avec tout son être de chair et de sang, c'est-à-dire avec son être total, dans la Parole de Dieu qui est la Geste de Dieu. Dans chaque récitant doit se reproduire une sorte d'incarnation individuelle". (Jousse, 1969: 187).

Le récitatif se rattache à la tradition orale. C'est dire qu'il se transmet. Il se reçoit d'autres personnes qui le connaissent déjà; il a donc implicitement une dimension communautaire. On ne peut donc pas décider, un beau jour, de s'improviser  "récitant" de textes bibliques. Nous ne voudrions surtout pas donner l'impression ici, dans ce dossier, qu'il suffit d'avoir assimilé quelques connaissances théoriques pour se lancer seul dans l'aventure. Nous vous invitons donc, si vous voulez faire l'expérience du récitatif biblique, à contacter l'ACRB qui saura vous informer de ses activités et vous donner, s'il y a lieu, le nom d'une personne-ressource de votre région. L'ACRB a développé une pédagogie appropriée dont la description vous est donnée sur son site: http://www.recitatifbiblique.com/info.html 

N.B. Pour les étudiants et étudiantes de la région du Saguenay - Lac-St-Jean, il y a possibilité d'organiser certaines activités d'initiation à la pratique du récitatif biblique. Renseignez-vous auprès de la personne-ressource responsable de votre cours...

3.4 Qui peut pratiquer le récitatif biblique?

Le projet JAC. L'ACRB a mis sur pied un projet orienté vers les jeunes. "JAC forme de jeunes transmetteurs en récitatifs bibliques et développe avec eux un jeune réseau d’appreneurs. Son orientation est claire: susciter, préserver et fortifier le lien de transmission biblique, vers les générations qui viennent". (Tiré du site de l'ACRB: http://www.recitatifbiblique.com/info.html)

Tout le monde peut pratiquer le récitatif biblique, du plus petit au plus grand, du moins instruit au plus savant. Puisque le récitatif se fonde sur une "anthropologie du geste" universelle, il permet à tout le monde de développer sa mémoire de la Parole. 

D'une façon particulière, le récitatif se vit dans le contexte de la catéchèse et de l'initiation sacramentelle, et dans celui de la liturgie. Plusieurs l'utilisent avec succès auprès des enfants (voir Pépin, 2001: 45-49). Il permet également de soutenir et de développer une spiritualité biblique ou de vivre un ressourcement spirituel.


Bibliographie

BARON, 1981, Mémoire vivante: vie et oeuvre de Marcel Jousse, Paris, Le Centurion, 310.

BARON, 1982, Introduction au style oral de l'évangile d'après les travaux de Marcel Jousse, Paris, Le Centurion, 70.     

BISSON, Louise, "Les récitatifs bibliques: quand le texte prend corps", 1985,  Parabole, 12.

JOUSSE, Marcel, 1969, L'anthropologie du geste , Paris, Gallimard, 389.

JOUSSE, Marcel, 1975, La manducation de la Parole: l'anthropologie du geste II, Paris, Gallimard, 287.

JOUSSE, Marcel, 1978, Le Parlant, la Parole et le Souffle: l'anthropologie du geste III, Paris, Gallimard, 329.

MORISSETTE, Chantal, "Les récitatifs bibliques au cœur de la tradition orale", Revue Notre-Dame du Cap, novembre 2000, 14-15.

PÉPIN, Monique,"Le corps à la fête de la Parole", Liturgie, Foi et Culture, volume 35, été 2001, 45-49.

PRINCE, Guylain o.f.m., "La Parole en récitatif. L'ACRB: l'un des secrets les mieux gardés", L'Église canadienne, Vol. 34, numéro 2, février 2001, 49-51.

 

Sites Web

Le site officiel de l'Association canadienne du récitatif biblique: www.recitatifbiblique.com

Le site de l'Association Marcel Jousse (anciennement la Fondation Marcel Jousse): http://www.recitatifbiblique.com/index.htm

Sur le site de l'UQAC, des textes de ou sur Marcel Jousse, disponibles en version électronique: http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/classiques/jousse_marcel/jousse_marcel_photo/jousse_marcel_photo.html