Le jardin de Gethsémani (photo © Mauro Gottardo / CTS).

Gethsémani, lieu de combat

Claire BurkelClaire Burkel | 6 février 2023

Aucun groupe de pèlerins ne manque de visiter la basilique de Gethsémani, là où l’histoire de Jésus affleure sur le rocher de sa dernière prière. Le lieu est très impressionnant et méritera une station prolongée.

Comme en de nombreux sites de pèlerinage du pays, la basilique actuelle de Gethsémani commémore un événement lié à la personne du Christ ; elle est, avec l’Anastasis et la Nativité, le troisième édifice qui situe de façon authentique une page d’évangile. Elle fut bâtie en 1924 sur les ruines d’une église croisée, elle-même remplaçant une basilique byzantine de la fin du IVe siècle. Quelques modifications de plans apparaissent parfois au fil de ces reconstructions, comme ici où la deuxième élévation avait son chœur tourné un peu plus au sud alors que la troisième recouvre exactement la première. Des plaques de verre, aujourd’hui posées au-dessus d’anciennes mosaïques primitives, donnent à voir ces vestiges. Un panneau exposé à gauche du portail d’entrée de l’édifice fournit des plans très clairs.

Il a toujours paru de la première importance aux différentes époques chrétiennes de marquer dans l’architecture les lieux où Jésus est né, a enseigné, guéri, souffert sa Passion, est mort et a été enseveli. Les pèlerins de tous les temps ont voulu se recueillir et méditer les Évangiles non seulement sur la terre de son élection, mais sur les lieux mêmes, si possible, où les faits marquants de sa vie se sont déroulés. Pour la plupart, ces villes, collines ou puits ont une ancienneté plus grande et confortent le choix que fait Dieu de cette terre de toute éternité. Le Père préparait le terrain !

chapelle

L’intérieur de la chapelle en contrebas du domaine (rparys / 123RF)

Nous entrons dans un jardin à peu près carré planté d’oliviers vénérables ; les vieux troncs encore très prolifiques sont entourés de multiples rejets ; des grappes de jasmin embaument toute la coursive. Il n’est pas possible d’y venir de nuit pour prier à la fin du jour comme le Christ après la Cène, mais une petite grotte en contrebas du domaine, à côté du Tombeau de la Vierge tenu par l’Église orthodoxe, peut être réservée pour les groupes qui souhaitent vivre « l’Heure sainte ».

le rocher de Gethsémani

À l’intérieur de la basilique, le rocher entouré de sa barrière de bronze (adriatikus / Wikimedia).

À Bible ouverte

Entrons Bible en mains pour pénétrer tout le mystère de la basilique de l’Agonie à Gethsémani. Le rocher qui affleure, lieu de la vénération, a été entouré en 1936 d’une barrière de bronze en forme de couronne d’épines aux pointes hérissées. L’autel, orienté à l’est, et vrai centre des célébrations, est juste au-delà du rocher nu. Lequel affleurement n’est pas le seul témoin de la solidité du site, tout le mur Est est adossé au flanc rocailleux de la montagne. L’édifice entier est volontairement plongé dans la pénombre ; les fenêtres en minces feuilles d’albâtre ne laissent filtrer qu’une faible lumière. Tout est agencé pour rappeler la prière du Christ en son agonie, c’est-à-dire l’heure du combat spirituel, solitaire, la plus intense prière à son Père et son accueil de sa volonté pour le Salut du monde. Clair-obscur aussi pour favoriser la méditation, le recueillement, la prière personnelle des pèlerins. Les guides ne prendront la parole qu’à l’extérieur. Que vont-ils expliquer? C’est là, dans ce jardin, dont le nom signifie « pressoir à huile » au pied des oliveraies du mont, que Jésus avait l’habitude de se reposer, maintenant une certaine distance avec la fervente et bouillonnante Jérusalem ;  « Jésus sortit et se rendit comme de coutume au mont des Oliviers. » (Lc 22,39) « Judas qui le livrait connaissait aussi ce lieu, parce que bien des fois Jésus et ses disciples s’y étaient réunis. » (Jn 18,2) C’est là qu’il fut arrêté par une troupe armée conduite par le douzième apôtre, puis emmené sur la hauteur de la ville dans la propriété du grand-prêtre.

façade de la basilique

La façade de la basilique (Yosarian / Wikimedia)

Pressoir, agonie, jugement

Le nom de tout le domaine demeure Gethsémani qui maintient la tradition attachée aux textes de l’Agonie, mais le surnom de la basilique qui domine la vallée se rapporte aux Nations. Il y a un rapport avec le profond ravin qui sépare Jérusalem du mont des Oliviers et dans lequel s’infiltre le Cédron, qui est dit encore « Vallée de Josaphat ». On comprendra que ce n’est pas un nom de personne quand on saura que le terme vient du verbe hébreu saphat « juger » ; on a voulu voir ici le lieu du jugement qu’ont évoqué maints prophètes. « Cherchez le Seigneur, vous tous les humbles de la terre… cherchez la justice, cherchez l’humilité, peut-être serez-vous à l’abri au jour de la colère du Seigneur » (So 2,3) ; « Je rassemblerai toutes les nations, je les ferai descendre à la vallée de Josaphat et là j’entrerai en jugement avec elles au sujet d’Israël mon peuple… » (Jl 4,2) ; « Publiez ceci parmi les nations… » (Jl 4,9) ; « Que les nations s’ébranlent et montent à la vallée de Josaphat. C’est là que je siégerai pour juger toutes les nations à la ronde… Venez, foulez, le pressoir est comble, les cuves débordent tant leur méchanceté est grande! » (Jl 4,12-13)

Le même prophète l’appelle aussi « vallée de la Décision » : « Foules sur foules dans la vallée de la Décision ; il est proche le Jour du Seigneur dans la vallée de la Décision » (Jl 4,14). Zacharie, lui, retient plutôt la notion de combat comme pour un jugement ultime sur Jérusalem, le peuple d’Israël ainsi que les nations : « J’assemblerai toutes les nations vers Jérusalem pour le combat, alors le Seigneur sortira pour combattre les nations… » (Za 14,2-3) ; « Le Seigneur sera roi sur toute la terre, le Seigneur sera unique et son nom sera unique» (Za 14,9) Au verset suivant, il mentionne les pressoirs du roi.

Ce qu’ont annoncé les prophètes évoque une lutte, et c’est celle que mène Jésus dans son instante prière à Dieu son Père. Le mot « agonie » signifie en effet combat en grec. Jésus va donner sa vie pour sauver la multitude, c’est-à-dire toutes les nations, les fils d’Israël comme les païens. Quand la milice le ramènera sur les hauteurs de Sion, on le fera comparaître devant les instances juives, le sanhédrin, puis devant Pilate, l’autorité romaine d’occupation ; tous ont part à ce jugement et à la condamnation, les autorités juives dans leur refus et leur colère, le pouvoir romain dans sa lâcheté. Les oracles parlent aussi de pressoirs et de jus qui s’écoule comme la vie pressée du Christ dont le sang est répandu pour la réconciliation et l’alliance : « C’est lui qui est notre paix, lui qui des deux peuples – les juifs et les nations n’en a fait qu’un, détruisant la barrière qui les séparait, supprimant en sa chair la haine. » (Ep 2,14)

Qu’aujourd’hui notre prière à Gethsémani se tourne vers une demande de justice, non pour que nous soyons exemptés de jugement, mais pour que nous recherchions la justice, nous engagions à être justes. Alors peut-être serons-nous à l’abri…

Claire Burkel est professeure d’Écriture sainte à l’École cathédrale de Paris.

Source : Terre Sainte magazine 675 (2021) 6-11 (reproduit avec autorisation).

Caravane

Caravane

Initiée par Chrystian Boyer, cette chronique a été ensuite partagée par plusieurs chroniqueurs. Messieurs Boyer et Doane livrent leur carnet de voyage en Terre Sainte. Ensuite, une série d’articles met en scène un personnage fictif du premier siècle qui raconte ses voyages dans les villes où saint Paul a entrepris ses voyages missionnaires. Et plus récemment, la rubrique est alimentée grâce à une collaboration de Terre Sainte magazine.