(Miles Peacock / Unsplash)

Accueillir l’humanité de l’autre

Pierre LeBelPierre LeBel | 16 février 2026

C’est la chose qui parait la plus simple au monde, mais en réalité la plus difficile pour tant de gens, pour ne pas dire tout le monde, que d’aimer son prochain comme soi-même. Les filtres d’autoprotection, d’évaluation (et de comparaison) culturelle et d’acceptation sociale que nous avons reçus dès notre entrée dans le monde, qui nous ont formés et que nous avons modifiés, ajustés et créés, individuellement et collectivement, au cours de nos vies et avec lesquels nous sommes aux prises, sont d’autant d’obstacles à notre accueil du prochain.

La suspicion, le mépris et la méfiance à l’égard de l’autre qui ne nous ressemble pas ne sont-elles pas les fruits de l’esprit du monde ? (1 Corinthiens 2,12) Le jugement n’est-il pas une pratique universelle ? Pourtant, Jésus nous demande de ne pas juger, de laisser tomber nos filtres, qui ne sont en fait que des formes de censure pour justifier l’exclusion, afin que notre amour puisse inclure même nos ennemis. Ce qui est à changer avant tout est notre façon de regarder et de voir. Metanoïa, repentez-vous, ouvrez vos yeux pour voir différemment ! (Matthieu 4,17) Ces mots sont les premiers attribués à Jésus dans le Nouveau Testament.

La mesure du jugement

« Ne jugez point », dit Jésus (Matthieu 7,1 ; Luc 6,37), car, nous apprend Matthieu, celui que vous jugez est votre frère (nommé comme tel à trois reprises aux versets 3, 4 et 5). De plus, quand vous jugez, la mesure que vous employez est subjective et, par le fait même, biaisée. Vous mesurez à partir de vous-même. Vous vous pensez être vous-même la juste mesure. Vous êtes vous-même la poutre coincée dans l’œil. En fait, vous avez une vision trop élevée de vous-même. Vous vous surévaluez. C’est pour cette raison que Jésus a placé la pauvreté de l’esprit comme fondement des béatitudes pour accéder au royaume.

Peut-être avez-vous peur de ceux qui pourraient compromettre la mesure de votre lignée culturelle et collective, même religieuse. Mais la lignée de l’humanité provient de la même source, celle du premier couple, dont nous partageons le sang. Notre fraternité est universelle. Elle comprend les autochtones (plus de 5000 groupes distincts dans le monde) comme les réfugiés (plus de 42 millions) et les demandeurs d’asile (8 millions) au sein de la « grande foule que personne ne pouvait compter, de toute nation, de toute tribu, de tout peuple, et de toute langue ». (Ap 7,9) Accueillir l’humanité de l’autre, de notre prochain, de notre frère ou sœur, c’est pratiquer l’hospitalité.

S’aimer soi-même en aimant l’autre

Accueillir l’humanité de l’autre, c’est plus que simplement accepter sa personne, sa culture, sa langue, sa famille et son peuple dans les circonstances qui sont les siennes. C’est aussi accueillir l’être qu’il est au plus profond de lui-même. Pour Jésus, la mesure selon laquelle vous devez accueillir l’humanité de l’autre est l’amour que vous avez pour vous-mêmes : « tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Matthieu 22,39).

La première mesure selon laquelle vous jugez l’autre est superficielle, elle est extérieure, elle juge selon les apparences (Jean 7,24). Mais, l’accueil de l’autre trouve sa source dans l’amour que vous avez pour vous-même. Quels sont le degré et la qualité de votre amour propre qui vous permettent de vivre avec vous-même, de vous accepter, et vous pardonner vos propres défauts ? Quelle est la qualité de relation que vous entretenez avec vous-même dans votre intimité la plus profonde ? Quelle miséricorde vous offrez-vous que vous ne puissiez offrir à l’autre ?

C’est ce même niveau et profondeur d’affection que vous devez nourrir pour l’autre, peu importe qui il est, quelle que soit sa classe sociale, son appartenance culturelle, son orientation sexuelle, sa croyance religieuse ou son absence de foi. Il faut avouer que cette qualité d’amour a rarement été transmise en raison de l’appartenance religieuse des gens. Nier à l’autre cet amour, c’est se la nier à soi. L’amour pour l’autre dépasse de loin le respect ou le consentement à sa présence. L’amour reconnaît en l’autre comme en soi la potentialité de la plénitude de la communion divine. De ce fait, notre considération de l’autre se doit d’être un brin révérenciel, car on voit en lui et l’on fait appel à l’image de Dieu caché en lui ; on fait appel au meilleur de son humanité même quand il en est lui-même incapable. Est-il possible que l’accueil révérenciel de l’autre puisse éveiller en lui la conscience de sa propre vie et valeur ? Enfin, accueillir l’autre, c’est s’accueillir soi-même.

Pierre LeBel est chercheur associé à l’IERTIMM (Institut d’étude et de recherche théologique en interculturalité, migration et mission).

Le furet biblique

Bible et migration

La question des migrations est de plus en plus présente dans les enjeux et débats de société. La présente rubrique cherche à mettre en évidence l’importance de cette thématique dans les différents textes bibliques et souhaite offrir des pistes, à partir des Écritures, afin de réfléchir sur des enjeux contemporains. Nous y explorons la littérature biblique, parfois extrabiblique, et des réceptions anciennes et actuelles de cette littérature.