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31e dimanche ordinaire A - 5 novembre 2017
 

Quand J├ęsus apostrophe les pharisiens

Le Christ et les pharisiens

Le Christ et les pharisiens
Anthony van Dyck, début du 17e siècle
Esquisse au crayon et à  l’encre, 15,2 x 21,5 cm
MET Museum, New York

Jésus juge les scribes et les pharisiens : Matthieu 23, 1-12
Les lectures : Malachie 1, 14b - 2, 1.2b.8-10 ; Psaume 130 (131) ; 1 Thessaloniciens 2, 7b-9.13.
Les citations bibliques sont tirées de la Traduction liturgique officielle.

Le début du chapitre 23 de l’Évangile selon Matthieu permet une très belle réflexion sur l’humilité et le danger de l’hypocrisie religieuse. Cependant, la suite de ce chapitre part de ces exhortations adressées aux pharisiens pour verser dans l’insulte et la malédiction. Pour comprendre les paroles surprenantes de Jésus au chapitre 23, il est nécessaire de situer l’Évangile selon Matthieu dans son rapport complexe avec le judaïsme.

Le rapport complexe à Israël

Matthieu a souvent été qualifié d’évangile « le plus juif ». En effet, le premier chapitre s’ouvre avec une liste d’une quarantaine de noms de personnages de l’histoire d’Israël. Le récit de l’origine de Jésus est en fait une synthèse de l’histoire d’Israël. Puis, dans le récit de sa naissance, on retrouve cinq citations qui indiquent comment les événements accomplissent les paroles des prophètes. La suite de l’évangile révèle le lien étroit entre cet écrit et la tradition juive.

En même temps, il y a des versets qui distancient l’auditoire de Matthieu des personnes qui fréquentent « leurs synagogues ». On retrouve même des passages qui ont donné lieu à des interprétations antisémites comme les insultes violentes de Jésus proféré contre les scribes et les pharisiens au chapitre 23 : Serpents, engeances de vipères, comment pourriez-vous échapper au châtiment de la géhenne? (Mt 23,33) Comment comprendre ce rapport paradoxal entre Israël et l’Évangile selon Matthieu?

Qui forme la communauté de Matthieu?

Traditionnellement, les exégètes affirmaient que la communauté de Matthieu était composée de Juifs devenus chrétiens. Cette façon de présenter les choses n’est pas fausse, mais elle est un peu anachronique. Au premier siècle, le mot « chrétien » n’était pas encore utilisé et le mot « Juif » était une référence plutôt nationale que religieuse. Les découvertes de Qumrân ont montré que l’identité juive était très fragmentée à cette époque. Tout laisse croire que les premiers auditeurs de l’Évangile selon Matthieu suivaient Jésus comme Christ et se considéraient comme faisant partie d’Israël. En fait, ils se considéraient même comme le véritable Israël puisqu’ils ont su reconnaître le Messie de Dieu.

Avec son interprétation créative des traditions théologiques d’Israël, la communauté de Matthieu affirme qu’ils sont les seuls garants légitimes de ces traditions. La caractérisation d’Hérode dans le récit de la naissance de Jésus, celle des scribes et des pharisiens au cours du ministère de Jésus ainsi que celle des autorités juives de Jérusalem lors de la passion mène les lecteurs à développer un regard négatif sur ceux-ci. En quelque sorte, l’ecclésia remplace les autorités d’Israël.

L’usage des Écritures par Matthieu est un moyen par lequel sa communauté s’identifie avec l’histoire d’Israël. Indirectement, ce processus dépouille ses adversaires juifs de cette identité puisqu’ils ne partagent pas la conviction que Jésus est le Messie, le point culminant de l’histoire de la relation entre Dieu et son peuple. Ce renversement permet à la communauté de Matthieu de relire le passé à la lumière d’un présent qui a radicalement changé avec la mort et la résurrection de Jésus.

Un conflit entre frères

C’est justement parce que la communauté de Matthieu se considère comme Israël qu’ils sont en conflit avec les autres façons « d’être Israël ». Le récit de Caïn et Abel (Gn 4) est une excellente métaphore pour montrer que la violence est potentiellement plus grande entre des personnes qui sont si proches qu’on pourrait dire qu’ils sont frères. Le sang d’Abel est justement évoqué à la fin du chapitre 23 pour associer les scribes et pharisiens au meurtre de Caïn.

De quels pharisiens parle-t-on?

Matthieu présente les pharisiens de façon extrêmement défavorable. Ils sont décrits comme des hypocrites demandant aux autres de suivre des observances minutieuses qu’eux-mêmes contournent. Ils semblent inflexibles dans leur application de la Loi. On y souligne aussi leur cupidité et leur orgueil.

Toutefois, historiquement il est probable que Jésus ait été proche de ce mouvement. Plusieurs ressemblances existent sur le plan de la foi entre Jésus et les pharisiens. Par exemple, ces derniers croyaient à la résurrection, à la vie éternelle et au retour du Messie, alors que d’autres Juifs, comme les sadducéens, n’y croyaient pas. Aussi, comme les pharisiens, Jésus était en conflit avec les autorités qui contrôlaient le Temple et qui participeront à sa condamnation à mort.

Après la destruction du Temple en 70, les pharisiens, au cœur du système des synagogues, prennent en charge le monde religieux juif. Au moment de l’écriture de l’Évangile selon Matthieu, sa communauté est prise dans un conflit avec ce groupe. Les pharisiens expulsent des synagogues les juifs suivant Jésus, et ainsi, enclenchent ce qui mènera à deux religions distinctes. Les auteurs des Évangiles ont été touchés par cette tension. Ainsi, dans leurs récits, ils projettent sur les pharisiens des années 30 les tensions avec les pharisiens des années 70-90.

D’ailleurs, la description que fait le Nouveau Testament de l’interprétation sèche et minutieuse de la Loi par les pharisiens est réfutée par le vaste corpus de littérature juive qui montre, au contraire, que ceux-ci portaient un souci réel de l’interprétation de la Torah dans la vie de tous les jours. Malheureusement, la mauvaise réputation des pharisiens est restée, et leur nom a servi à désigner les hypocrites religieux, ce qui n’a aucun lien avec le véritable esprit pharisien.

Scribes et pharisiens du 21e siècle

Le chapitre 23 de Matthieu interpelle les personnes qui lisent et entendent ce texte aujourd’hui à garder certaines exigences éthiques. Il est fréquent que les politiciens cherchent à se faire voir et d’avoir les premières places dans les événements publics. Sont-ils au service de leurs concitoyens ou au service de leur image? La réflexion vaut aussi pour notre Église. Alors que les textes de l’Antiquité montrent qu’entre eux, les chrétiens s’appelaient frères et sœurs en prenant les indications de l’Évangile de façon plus littérale, nous n’avons pas de problème de nos jours à donner une série de titres honorifiques qui ont été créés à la cour pontificale du Moyen Âge et de la Renaissance. Ces différents titres sont une façon pour l’Église de récompenser les bons et loyaux services. L’important n’est pas de dénoncer ces titres en appliquant littéralement les paroles de Jésus, mais plutôt de veiller à construire une communauté fraternelle dans notre Église. Bien entendu, la meilleure façon de le faire est sans doute de commencer par veiller à remettre en question nos propres hypocrisies.

Je termine par une note personnelle. J’aime beaucoup le chapitre 23 de Matthieu. Loin des catéchèses des années ‘80 qui présentaient un Jésus aseptisé comme mon « ami », ce chapitre permet de prendre conscience de la radicalité d’un Jésus qui dérange. Si Jésus meurt crucifié, c’est parce qu’il a osé dénoncer les pratiques qu’il jugeait inacceptables. Au lieu d’être surpris par la colère de Jésus, peut-être que nous devrions nous inquiéter de notre difficulté à nous indigner?

Sébastien Doane

Source : Le Feuillet biblique, no 2549. Toute reproduction de ce commentaire, à des fins autres que personnelles, est interdite sans l'autorisation du Diocèse de Montréal.

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