
(Joanna Kosinska / Unsplash)
En voyant le bien que vous faites
Bertrand Ouellet | 5e dimanche du temps ordinaire (A) – 8 février 2026
Le sel et la lumière : Matthieu 5, 13-16
Les lectures : Isaïe 58, 7-10 ; Psaume 111 (112) ; 1 Corinthiens 2, 1-5
Les citations bibliques sont tirées de la Traduction liturgique officielle.
Matthieu nous présente aujourd’hui Jésus « sur la montagne », entouré de ses disciples, à l’écart des foules qui le suivent (voir 5,1). La mise en scène, si l’on peut s’exprimer ainsi, évoque clairement l’image du Maitre, du Rabbi, qui éclaire, forme et enseigne ses disciples. Et voilà que Jésus, comme toujours, réussit à surprendre : Vous êtes le sel de la terre... Vous êtes la lumière du monde.
À qui Jésus d’adresse-t-il?
Qui ce « vous » désigne-t-il? Matthieu dit simplement les disciples de Jésus, sans préciser. Les spécialistes nous apprennent que le discours sur la montagne, dont ce passage est extrait, est en fait un recueil, une collection de paroles de Jésus, prononcées en des occasions différentes et conservées précieusement par les disciples. En les rassemblant ainsi en un discours inaugural au début de son livre, l’évangéliste fait en sorte que Jésus s’adresse directement à tous les disciples qui liront ou entendront le texte, à nous donc. Bref, le « vous », c’est nous.
Nous, les disciples ordinaires, à la foi parfois hésitante et à la conduite pas toujours parfaite. Nous, des croyants pas plus savants qu’il ne faut avec bien plus de questions que de réponses. Nous, des hommes et des femmes souvent bien terre à terre qui n’avons pas l’impression d’être des « lumières » pour ce qui est de refléter l’évangile. Nous, l’Église. Nous sommes le sel de la terre. Nous sommes la lumière du monde.
Le sel de la terre
Jésus choisissait des comparaisons simples, empruntant des éléments de la vie quotidienne : qu’on pense aux lys des champs, aux vieilles outres et aux outres neuves, à la porte étroite, à la paille et à la poutre, aux bons et aux mauvais fruits, etc... Des images qui avaient cette particularité de saisir l’esprit des auditeurs, de s’inscrire dans leur mémoire et ainsi de continuer par la suite à les faire réfléchir et progresser. Jésus déclenchait un processus de conversion du cœur et d’intériorisation qui allait se poursuivre « sous la mouvance de l’Esprit ».
Le sel fait toujours partie de l’existence quotidienne et, même si notre société stressée a su lui trouver des dangers et lui attribuer bien des problèmes de santé, il demeure une réalité essentielle : sans lui, bien des aliments nous sembleraient perdre leur saveur. C’est sans doute là le point de départ le plus utile pour interpréter l’interpellation de Jésus : Vous êtes le sel de la terre.
Nous, chrétiens ordinaires, sommes d’après Jésus ce qui donne du goût à la vie, ou ce qui devrait en donner, car la possibilité reste ouverte, pour le sel, de se dénaturer. Entendue rapidement à la messe du dimanche, cette parole peut être prise plus ou moins au sérieux, mais elle peut aussi nous entraîner bien loin...
Quelques pistes... De nombreux chômeurs désespèrent de l’avenir ; des travailleurs spécialisés voient leur métier disparaître à cause de changements technologiques auxquels ils n’ont pas été suffisamment préparés ; des citoyens prennent conscience du cul-de-sac vers lequel semblent se diriger les relations internationales ; d’autres perçoivent avec douleur l’abîme séparant ici les riches des pauvres, et à l’échelle planétaire, le Tiers-Monde de nous. Dans chaque cas, on se prend à douter de ce que la vie ait un sens, à craindre l’avenir, à perdre la confiance et le goût de continuer à vivre. On se réfugie dans l’illusion ou les faux paradis. On vit exclusivement dans le présent, profitant au maximum du moment qui passe. Dans chacune de ces situations, que nous rencontrons tous à un moment ou l’autre, sommes-nous capables d’aider l’espoir à renaître, de redonner confiance face au futur, de faire en sorte qu’on trouve le courage de puiser au fond de soi les énergies nécessaires pour transformer des situations inacceptables? Sommes-nous le sel qui donne du goût ou nous sommes-nous laissé emporter par le courant de l’opinion générale? Si nous nous sommes affadis, nous dit Jésus, nous ne sommes plus bons qu’à être piétinés.
Quelle impression laissons-nous dans notre famille, dans notre milieu de travail, dans nos contacts quotidiens ou occasionnels? Ceux et celles qui nous rencontrent repartent-ils avec un goût renouvelé de la vie? Jésus ne nous permet pas d’éviter cette responsabilité : elle est la mesure de notre foi.
La lumière du monde
Que votre lumière brille devant les hommes... En demandant ainsi à ses disciples d’être bien visibles dans le monde par leurs actes, Jésus ne contredit-il pas son appel à agir dans le secret, à l’insu des hommes mais seulement sous l’œil du Père? (voir Mt 6,1-4)
De fait, on s’en doute bien, il ne s’agit pas ici d’encourager l’ostentation ou le vedettariat car Jésus précise le but de cette visibilité publique : pour qu’en voyant ce que vous faites de bien, ils rendent gloire à votre Père qui est aux cieux. Comme Jésus qui ne vit que pour conduire l’humanité à son Père, ainsi ses disciples doivent par leur « luminosité » précéder leurs frères et sœurs sur la même voie. La responsabilité est claire : il s’agit essentiellement de continuer la mission de Jésus, d’assurer la permanence de l’annonce de la Bonne Nouvelle.
En désignant ainsi ceux qui le suivent comme lumière du monde, Jésus insiste sur une idée qui sera également un des thèmes fondamentaux de la pensée de Paul (voir la deuxième lecture) : sous la nouvelle alliance, ce sont les petits, les simples qui sont pour ainsi dire les « maîtres de sagesse ». Il ne s’agit plus d’accumuler connaissances et expériences et de discourir du haut d’une chaire pour être lumière du monde mais d’agir selon la Parole inscrite au fond des cœurs. Je te loue Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits (Mt 11,26). La sagesse de Dieu est accessible à tous, comme le Christ-Parole qui s’est fait proche même du plus petit. Dans la logique de l’Incarnation, Dieu parle par sa présence, d’abord en Jésus puis en ceux qui croient en lui. Ce sont leurs œuvres qui authentifient leur témoignage. L’ultime devoir des chrétiens, entrevu dans cette perspective, est donc très simple et peut être résumé par ces mots du prophète Michée : On t’a fait savoir, homme, ce qui est bien, ce que Yahvé réclame de toi : rien d’autre que d’accomplir la justice, d’aimer la bonté et de marcher humblement avec ton Dieu (Mi 6,8).
Bertrand Ouellet, bibliste, était directeur général de Communications et société au moment de la rédaction de cet article.
Source : Feuillet biblique 2020. Première parution : Feuillet biblique 1087, 5 février 1984. Toute reproduction de ce commentaire, à des fins autres que personnelles, est interdite sans l’autorisation écrite du site interBible.org.
