Marie-Madeleine au tombeau. Alexandre Cabanel, 1875. Huile sur toile, 90,8 x 74,9 cm (Wikiart).

Quand survient l’inouï

Anne-Marie ChapleauAnne-Marie Chapleau | Résurrection du Seigneur (A) – 5 avril 2026

Le tombeau vide : Jean 20,1-9
Les lectures : Actes 10,34a.37-43 ; Psaume 117 (118) ; Colossiens 3,1-4 
Les citations bibliques sont tirées de la Traduction liturgique officielle.

L’inédit de la résurrection provoque de multiples secousses dont la liturgie de ce dimanche de Pâques rend bien compte. Tout d’abord, la radicale nouveauté de la résurrection suscite chez les disciples perplexité et questionnements. Le chemin vers le croire se parcourt à différents rythmes (Évangile). Une fois accueillie la réalité de cet événement inconcevable vient, pour les premiers témoins, le temps de l’annonce, laquelle déborde bientôt les frontières culturelles et religieuses juives (première lecture). La posture des croyants de tous lieux et époques suppose une profonde reconfiguration intérieure au Christ ressuscité (seconde lecture). Elle s’accompagne d’un esprit de louange puisque, dans la résurrection, la mort et l’oppression sont vaincues (Psaume). Tous sont conviés, au fil des siècles, à réaffirmer constamment leur foi au Christ ressuscité et à placer en lui leur espérance (séquence de Pâques).

Trois manières de réagir à l’inouï

À travers les personnages qu’il met en scène, ce texte tiré de l’Évangile selon Jean illustre diverses réactions et postures possibles devant l’inouï. Celles-ci passent par divers types de « voir » ; l’usage de trois verbes différents permet d’en préciser la portée. Tout cela nous renvoie à notre propre manière de contempler ce qui nous dépasse.

Une femme seule au tombeau

Tous les évangiles reconnaissent en Marie Madeleine le premier témoin de la résurrection ; dans les Synoptiques, d’autres femmes l’accompagnent. Jean choisit de la placer seule sous le feu de son projecteur, faisant de son expérience le modèle du retournement à vivre pour passer de la période pré à la période post-pascale (v. 11-18). Mais la péricope de ce dimanche ne montre que l’amorce de son parcours (v. 1-2). Le texte insiste sur le moment de sa visite au tombeau. Le premier jour de la semaine, comme le huitième également (20,26), indiquent le déplacement du point de mire du sabbat (samedi) vers le dimanche, Jour du Seigneur. Les ténèbres, tout autant celles de l’absence de croire [1] que celles d’une aube timide, règnent encore. Contrairement aux trois autres évangiles où les femmes viennent avec des aromates pour embaumer Jésus, Marie poursuit un seul but, retrouver son Seigneur (voir v. 15). Le constat de l’enlèvement de la pierre qui obstruait l’entrée du tombeau — premier verbe voir, blepô — la pousse à aller aussitôt alerter deux piliers de la communauté : Simon-Pierre, son chef incontesté, et le disciple que Jésus aimait, jamais nommé dans tout l’Évangile. Marie saute bien vite aux conclusions quand elle leur déclare, sans avoir procédé à aucune vérification, qu’« on a enlevé le Seigneur du tombeau » (v. 2). En exprimant au pluriel son déficit de connaissance — « nous ne savons pas » — elle laisse entrevoir la présence d’autres femmes, volontairement gommées du récit.

Deux hommes face au mystère

Voilà donc Pierre et l’autre disciple partis pour le tombeau après la déclaration étonnante de Marie Madeleine (v. 3). L’autre disciple, plus rapide que Pierre, arrive le premier, aperçoit les linges — même verbe blepô qui désigne une simple prise de contact visuelle — sans que l’on sache si ou de quelle manière cette vision l’affecte (v. 4-5). Il s’efface pour laisser entrer en premier celui dont il reconnaît la préséance, Pierre.

Simon-Pierre voit à son tour les linges — verbe theôreô, examiner —, regarder avec attention. Le texte en décrit avec précision leur disposition (v. 6-7) ; ceux qui enveloppaient le corps de Jésus sont soigneusement posés à plat tandis que le suaire qui entourait sa tête est roulé, mis « à sa place », donc sans doute là où avait reposé sa tête. Le texte ne transmet aucune réaction de Pierre. Mais les lecteurs que nous sommes s’interrogent sur cette abondance de détails au sujet des linceuls. Un enlèvement précipité du cadavre est assurément à exclure. Mais leur disposition rappelle celle des anges que rencontrera Marie Madeleine à son retour au tombeau (v. 12). Assis à la tête et au pied de l’espace occupé par le corps de Jésus, ils esquissent, avec les linges, le contour d’une absence et constituent en quelque sorte un signe à lire. Pierre, pour sa part, ne peut pour l’instant se prêter à cette lecture.

Mais l’autre disciple entre à son tour dans le tombeau (v. 8). Une formule lapidaire résume son accès au mystère insondable : « il vit et il crut ». Voir et croire s’équivalent ici, car chez Jean, cette troisième forme de voir — le verbe oraô — désigne une capacité spirituelle à percevoir l’invisible. Si les disciples n’ont pu saisir jusqu’ici la nécessité inéluctable du relèvement de Jésus d’entre les morts [2], c’est, commente la narration, par incompréhension des Écritures. La visite du disciple bien-aimé au tombeau semble bien avoir ouvert son intelligence au sens profond de celles-ci.

Pierre, témoin du Ressuscité

Lire tout le chapitre 10 des Actes des apôtres permet de comprendre comment Pierre a pu dépasser son attachement aux traditions juives de pureté rituelle pour, littéralement poussé par l’Esprit Saint, se retrouver quelque temps plus tard dans la maison d’un païen, celle du centurion romain Corneille (v. 34). Le voilà qui annonce le Christ ressuscité. Il retrace le parcours de Jésus de Nazareth en insistant avant tout sur la présence agissante de Dieu auprès de lui (v. 37-38). Revêtu de sa puissance et de l’onction de son Esprit Saint, il a pu faire le bien partout. Pierre insiste pour dire que lui et les frères qui l’accompagnent ont été « témoins » de tout cela (v. 39). Curieusement, Pierre passe sous silence l’activité d’enseignement et d’annonce de la Bonne Nouvelle par Jésus, pourtant bien illustrée dans l’Évangile de Luc [3]. Si Jésus proclamait le Royaume de Dieu, il est maintenant devenu le sujet de la prédication apostolique. Pierre poursuit son témoignage en parlant de la Pâque de Jésus (v. 39b-40), donc de sa mort aux mains de gens que Pierre n’associe aucunement à ses interlocuteurs romains, puis de sa résurrection par Dieu, qui l’a de plus gratifié de la capacité à se manifester à ses proches (v. 41), eux aussi choisis par Dieu et que ce dernier envoie maintenant en mission (v. 42). Le témoignage des témoins va jusqu’à inclure le double rôle perpétuel du Ressuscité établi comme Juge universel et dont le nom, autrement dit sa personne elle-même, est source de pardon pour ceux qui croient en lui (v. 43 ; voir Lc 24,47-48). Leur voix rejoint désormais celle des prophètes qui continuent à rendre témoignage à Jésus dans l’éternel présent des Écritures (v. 43a).

Les pieds sur terre, le cœur avec le Christ

Les quatre versets tirés de la Lettre aux Colossiens pourraient laisser l’impression de dévaluer la vie concrète et quotidienne pour valoriser une existence spirituelle quelque peu désincarnée. Lire toute la lettre permet très vite de dépasser cette première impression. À plusieurs endroits dans son épitre, Paul mentionne des dimensions pratiques de la réalité de ses destinataires de Colosses et les exhorte à produire de bonnes œuvres (Col 1,10-12).

L’enseignement de Paul vise plutôt à induire chez les Colossiens une profonde reconfiguration de leur vie en Christ. Pour lui, la résurrection change tout ! Elle signe déjà la victoire totale sur le mort et le mal, même si la pleine manifestation de cette dernière reste à venir. Par leur baptême (v. 3a), ceux qui croient au Christ l’ont déjà accompagné dans sa plongée dans la mort et dans sa résurrection. En apparence, rien n’est changé (v. 3b), mais en réalité, tout est métamorphosé. La vie acquiert une profondeur secrète qui en renouvelle totalement le sens ; elle se passe avec le Christ, même au cœur des réalités les plus prosaïques. Il nous appartient alors de vivre en cohérence existentielle avec cette vérité cachée et de nous tourner vers lui de toute notre intelligence et de tout notre cœur, sans cesser pour autant de nous atteler dans ce monde à des tâches dignes de notre espérance. Car un jour, promet Paul, nous paraîtrons avec le Christ (v. 4), et la relation vitale qui nous lie à lui sera enfin révélée au grand jour.

La pierre rejetée

La liturgie a retenu quelques-uns seulement des versets du Ps 117 (118), un drame de libération qui donne la parole à un opprimé. Persécuté, cerné de toutes parts, il est passé par mille angoisses avant d’être sauvé et libéré par celui dont il chante maintenant les louanges. Quoi de mieux que de reprendre l’hymne d’un affligé pour exprimer notre gratitude étonnée face au mystère de la résurrection? La pierre rejetée par les bâtisseurs — le Crucifié — est bel et bien devenue celle par qui triomphe l’amour éternel de Dieu. Oui, c’est « merveille devant nos yeux » !

La résurrection, au fondement de la foi, toujours et partout

À mi-chemin entre l’époque de l’Église primitive et la nôtre, des croyants ont composé un chant À la Victime pascale que nous reprenons encore à Pâques. Il exprime de façon remarquable la foi pascale qui fonde le christianisme. Il sollicite le témoignage primordial de Marie Madeleine, qui nous parle encore à nous aussi et soutient notre propre espérance.

Conclusion

Les textes liturgiques de ce dimanche croisent de multiples voix et parcours qui témoignent du choc de la résurrection, de sa portée insondable, des renversements qu’elle opère, de son pouvoir d’humanisation, des engagements qu’elle sollicite. Tout, absolument tout, nous concerne ici. Puissions-nous « voir et croire » à notre tour !

Anne-Marie Chapleau, bibliste retraitée au Saguenay, était formatrice au diocèse de Chicoutimi.

[1] L’Évangile selon Jean préfère toujours le verbe croire, plus dynamique, au substantif foi.
[2] En effet, il le « fallait » selon les Écritures, donc selon la volonté divine que celles-ci expriment.
[3] Qui constitue la première partie de l’ouvrage en deux tomes constitué par Luc-Actes.

Source : Le Feuillet biblique, no 2928. Toute reproduction de ce commentaire, à des fins autres que personnelles, est interdite sans l’autorisation écrite du site interBible.org.

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