(aisvri / Unsplash)

Du cœur impie au Dieu très-haut : le Psaume 36 (35)

Jean GrouJean Grou | 30 septembre 2024

Lire le psaume (version liturgique)

Le Psaume 36 (35) commence sur une note assez peu réjouissante. Il enfile, en effet, une série de critiques à l’endroit de « l’impie », sans lui proposer quelque recommandation pour s’amender ou retrouver le juste chemin. Heureusement, il n’en reste pas là, enchaînant rapidement avec un propos beaucoup plus lumineux. Exploration d’une hymne présentant d’étonnants contrastes.

Le ton peu réjouissant des premiers versets de ce psaume expliquerait-il sa si faible présence dans les recueils bibliques de la liturgie de l’Église catholique romaine? Il n’apparaît nulle part, en effet, dans le lectionnaire dominical, une seule fois dans le férial et jamais dans le sanctoral. Il figure une fois dans la séquence de la liturgie des Heures, à l’office du matin du mercredi de la semaine I. Quoi qu’il en soit de cette apparente « impopularité », le Psaume 36 (35) mérite notre attention pour plusieurs raisons.

Deux écrits indépendants?

Une lecture un peu rapide de ce psaume pourrait laisser presque indifférent. Son vocabulaire et les thèmes qu’il aborde s’apparentent, en effet, à ceux de bien d’autres passages bibliques. Mais un regard un tant soit peu attentif percevra un étonnant contraste déjà évoqué d’entrée de jeu. En effet, aux versets qui critiquent sévèrement « l’impie » succède, sans transition aucune, une louange éclatante au Seigneur de l’univers. On passe d’un extrême à l’autre, au point où il y aurait lieu de se demander si ce psaume n’a pas déjà circulé en deux parties distinctes. Nous ne le saurons vraisemblablement jamais, aucune preuve étant susceptible d’appuyer cette supposition. Cela dit, le ton résolument différent entre les deux portions de ce psaume lui donne un certain équilibre, ce qui le rend plus abordable d’une certaine façon.

Une tendance à combattre

Ainsi, la première partie (v. 1-5) critique très sévèrement un archétype appelé ici « l’impie ». Les « défauts » ou les torts énumérés sont nombreux, mais on pourrait les englober dans la tendance à tout centrer sur soi, à se refermer sur sa propre personne, sans considération pour les autres, y compris Dieu. Le premier reproche concerne d’ailleurs le « cœur ». Dans l’anthropologie biblique, cet organe n’est pas d’abord associé aux émotions, comme c’est le cas dans la culture occidentale. Il est plutôt considéré comme le siège de la volonté et de la détermination, là où les décisions se prennent et où elles s’enracinent pour leur réalisation. Affirmer, comme le fait le psalmiste ici, que « le péché […] parle au cœur de l’impie » (v. 2) renvoie donc à une attitude non pas d’insouciance ou d’égarement passager, mais affirmée et pleinement consciente de commettre des actes répréhensibles.

Ces quelques lignes étaient peut-être récitées lors de ce qu’on appelle « la liturgie du seuil ». À l’entrée du temple de Jérusalem, on proclamait les conditions qui pouvaient vous empêcher de vous approcher du lieu sacré, celui de la présence divine. Il s’agissait de montrer patte blanche, pour ainsi dire. Dans le cas présent, le message est clair : la personne dont le cœur n’est pas adéquatement disposé n’est tout simplement pas la bienvenue.

Le regard braqué sur Dieu

À partir du verset 6, changement radical de ton. En fait, le regard se détourne de l’impie pour contempler Dieu « dans les cieux » (v. 6). Les motifs de louange se succèdent. Ainsi, la justice divine est comparée à « une haute montagne » et ses jugements à un « grand abîme ». On passe du sommet (la montagne) à une insondable profondeur (l’abîme), procédé littéraire typiquement hébraïque pour exprimer la totalité.

Puis, le psalmiste s’intéresse plus concrètement à tout ce que réalise le Seigneur pour les êtres humains. Il les sauve – ainsi que « les bêtes » (v. 7) –, les aime, les abrite, les nourrit de mets savoureux et étanche leur soif. On peut reconnaître ici une évocation de la protection divine en faveur d’Israël durant sa migration dans le désert.

Le verset 10 exprime sans doute le cœur de cette louange : « En toi est la source de la vie ; par ta lumière, nous voyons la lumière. » Qui dit « source » dit « eau ». L’eau et la lumière, deux éléments essentiels à la vie. Une façon de dire qu’en Dieu repose toute vie. D’après l’évangéliste Jean, Jésus reprendra à son compte ces deux métaphores. Il s’identifie, en effet, à la source d’eau vivre, dans l’épisode de la Samaritaine (cf. Jean 4,13-15), et à la lumière, à la suite du récit de la femme adultère (cf. Jean 8,12).

Pour conclure sa série d’éloges, le psalmiste lance un appel au Seigneur : « Garde ton amour à ceux qui t’ont connu, ta justice à tous les hommes droits. » Amour et justice ont déjà été mentionnés plus haut (v. 6) comme deux caractéristiques qui englobent tout ce qu’on pourrait dire de Dieu.

Retour à la critique

Assez curieusement et sans transition, les deux derniers versets reprennent le ton des cinq premiers, à savoir une critique de quiconque ne respecte ni Dieu ni son prochain. On aurait pu souhaiter que le psaume se termine sur une note plus positive. Il aurait peut-être conquis les cœurs de ceux qui ont procédé à la sélection des passages bibliques pour le lectionnaire dominical!

Jean Grou est bibliste et rédacteur en chef de Vie liturgique et Prions en Église.

Psaumes

Psaumes et cantiques

Trésors de la prière juive et chrétienne, les psaumes n'en demeurent pas moins des textes qui demandent parfois d'être apprivoisés. Cette chronique propose une initiation aux psaumes et à la prière avec les psaumes.