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Récitatif biblique

 

récitatif
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chronique du 16 décembre 2011

 

Par bouchées de Souffle

Il était un petit navire…
Ah vous dirais-je maman…
J’ai deux yeux tant mieux…

Pourquoi l’évocation des premiers mots de ces comptines déclenche-t-elle automatiquement le réflexe de continuer les phrases? Parce que nous les avons apprises par bouchées de souffle rythmées.

     Nous viendrait-il à l’idée d’écrire la chanson Ah vous dirai-je maman de la façon suivante : Ah vous dirai-je maman ce qui cause mon tourment! Papa veut que je raisonne comme une grande personne. Moi je dis que les bonbons valent mieux que la raison. Il faut que j’apprenne à lire, réciter, compter, écrire. Moi je dis que les chansons valent mieux que les leçons. Ah vous dirai-je maman ce qui cause mon tourment! Papa veut que je raisonne comme une grande personne. Moi je dis que les bonbons valent mieux que la raison.

     Non! La manière de placer les mots d’une comptine sur le papier facilite l’apprentissage de l’enchaînement des mots.

Ah vous dirai-je maman
Ce qui cause mon tourment
Papa veut que je raisonne, etc…

     Mais on ne commence généralement pas par lire une chanson ou une comptine. On la reçoit puis on copie ce que nous avons entendu. Le récitatif biblique reprend cette tradition qui a fait ses preuves. Il prend un récit de l’Ancien ou du Nouveau Testament et le découpe en petites tranches appelées « bouchées de souffle ». Cette expression s’entend de deux manières : 1) de petits extraits chantés qui ne nécessitent pas un grand effort respiratoire; 2) mais aussi des extraits des Écritures qui se reçoivent par petites bouchées du Souffle Saint qui nous habite.

     Pour mieux  comprendre  le principe de ces bouchées de Souffle, prenons l’exemple du récit de Luc 18,15-17. Lors de la messe du dimanche il est lu ainsi : On présentait à Jésus même les nourrissons, afin qu'il les touche. En voyant cela, les disciples les écartaient vivement. Mais Jésus les appela en disant : « Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent.  Amen, je vous le dis : celui qui n'accueille pas le royaume de Dieu à la manière d'un enfant n'y entrera pas. »

     En récitatif, le texte est retravaillé en tenant compte du sens porté par la langue grecque dans laquelle il a été écrit. Il s’ordonne ensuite comme une sorte de poème. Il est  présenté non par écrit mais appris par cœur par petites bouchées d’environ cinq à huit syllabes.  Ce qui donne pour notre exemple ci-haut :

Or on lui présentait
Même les tout-petits
Pour qu’il les touche.
Voyant cela les disciples
Les rabrouaient.

 

Mais Jésus
Appela à lui
Les petits en disant :
Quiconque n’accueillerait pas
Le Royaume de Dieu
Comme un petit enfant
N’y entrera pas.

     Approfondir ainsi les Écritures permet de remarquer les nuances apportées notamment par les petits mots du récit : or, et alors, et il advint, ainsi… pour ne citer que ceux-là. Toutes ces transitions nous avertissent. Attention, il y a un changement ici : soit dans l’attitude des protagonistes, soit dans leur réflexion, soit dans la manière dont Christ se positionne, etc.  Apprendre par bouchées de souffle permet de ne pas échapper de mots ou de phrases qu’on pourrait laisser pour compte.

     Ainsi par exemple dans le Cantique des Cantiques 2,14-15 : le bien-aimé fait l’éloge de sa belle qu’il appelle, elle dont la voix est suave et le visage charmant. Or, tout de suite après on nous parle des renards qui ravagent les vignes en fleurs. Ce qui semble n’avoir aucun rapport avec tout ce qui avait précédé. Mais à force d’avaler ces petites bouchées, on en arrive à être habités par ces petits renards. On ne peut les oublier, les omettre. Ils s’enchaînent automatiquement après « ta voix est suave et ton visage est charmant… Comme dans une comptine. Ils se gravent dans les muscles laryngo-buccaux. Force nous est donc d’y porter attention et de chercher à comprendre leur place dans le récit. 

     C’est l’une des grandes richesses du récitatif qui nous donne des pans entiers d’Écriture au lieu de quelques bribes par-ci par-là. Non que ces bribes soient négligeables. Bien au contraire. Elles nourrissent réellement la réflexion. Mais le récitatif biblique est une discipline spirituelle qui s’attache à l’impression en soi d’une Parole longue, soutenue, exprimée dans son entièreté. Et les bouchées de Souffle sont l’un des moyens privilégiés pour en goûter toute la saveur.

Jocelyne Hudon

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La manducation de la Parole : « Mange ce rouleau »