« Il le regarda et il l’aima. » Détails d’un tableau de Carole Harvey inspiré de Mc 10, 21 (photo : Hélène Boudreau).

Le regard qui transforme

Jeanine Deshaies RoyHélène Boudreau | 26 octobre 2020

Dans les Évangiles, les auteurs nous font découvrir le regard que Jésus porte dans diverses circonstances de vie. Trois récitatifs vont accompagner ma réflexion sur des regards qui transforment.

Jésus observe la foule

S’étant assis en face du trésor, il regardait comment la foule mettait de l’argent dans le trésor. (Marc 12,41).

Dans le récit du don offert au Temple par une veuve pauvre (Mc 12,41-44), Jésus commente son geste même s’il s’agit d’un don minime en termes de valeur monétaire. En récitatif, le geste intensifie notre sensibilité. Ainsi, pour « Il regardait » : les mains semblent émerger de l’intérieur de la personne pour s’ouvrir grand autour des yeux. Jésus invite à regarder d’une façon nouvelle. De fait, quelques versets plus tard, il interpelle ses disciples en déclarant : « Cette veuve pauvre a mis plus que tous … elle, c’est de son indigence, tout ce qu’elle avait, elle l’a mis, sa subsistance entière » (v. 43-44).

Ceci me révèle que rien n’est insignifiant au regard de Dieu. Cette transformation du regard m’invite à laisser de côté opinions et perceptions personnelles pour ouvrir mon cœur à de nouvelles perspectives.

Jésus regarde les lépreux

Et voyant, il leur dit : « Allez vous montrer vous-mêmes au prêtre. » (Luc 17,14a)

Dans ce récit de guérison des dix hommes lépreux, Jésus porte tout d’abord son regard sur eux. Le geste du récitatif qui correspond aux mots « Et voyant » est celui des deux mains qui encadrent les yeux, orientant le regard vers ce qui est important. C’est l’intention de porter son regard vers une situation présente, de ne pas se laisser distraire.

                                                                                                                            

Pour ma part, en faisant ce geste, mon regard intérieur est mis en mouvement. En dirigeant ainsi mon attention, mon intention intérieure se modifie, se renouvelle. Je vois ce que je n’avais pas vu. Dans ce verset 13, je découvre ma lèpre personnelle, la détresse qui me rend intérieurement semblable à ces hommes lépreux. Le regard de bonté de Jésus m’invite à m’accueillir, dans mes faiblesses et mes manques, à ne pas nier ou fuir cette réalité humiliante. Alors, comme les hommes lépreux, je me mets en route. Lorsque je constate ma guérison, je peux faire demi-tour et revenir vers le Seigneur avec joie.

En récitant cette péricope des dix hommes lépreux avec les gestes, le regard s’ajuste tout au long du récitatif. Lorsque je me laisse guider par ces différents points de vue, d’autres sens subjectifs émergent. Au moment de chanter : « Il ne s’est trouvé pour revenir rendre gloire à Dieu que cet étranger » (Lc 17,18) la main gauche dirige le regard vers le Samaritain guéri et reconnaissant qui est tombé sur sa face aux pieds de Jésus.

Quand je fais ce geste, quand j’ai ce regard vers le « Samaritain », mon cœur se remplit de compassion. Et je me reconnais dans ce Samaritain indigne, guéri et reconnaissant. En faisant l’arrêt sur geste, c’est comme si pour quelques instants, j’arrive à me voir comme Jésus me voit, et par le fait même, je ressens tout l’Amour qu’Il a pour moi. Sous le regard du Seigneur posé sur moi, je sens qu’il connaît ma situation, mais surtout qu’il me voit d’abord et avant tout comme une personne.

Le Samaritain le vit et fut pris de pitié

Et il [le prêtre] le [l’homme] vit, et passa plus loin. Et  un lévite arriva aussi à cet endroit là,et il le vit, et passa plus loin. Mais un Samaritain, qui était en voyage, arriva près de lui. Et il le vit, et fut pris de pitié. (Luc 10,31-33, traduction Louise Bisson)

C’est souvent par le regard que s’entame la relation, le dialogue avec l’autre personne. Dans cette troisième péricope, le Seigneur invite à voir au-delà des apparences, à aller plus loin que les prescriptions de la Loi.

Le récitatif de la parabole du bon Samaritain (Luc 10,30-37) suggère deux regards possibles face à une même situation.

Dans un premier temps, l’évangéliste parle du passage du prêtre et du lévite. Il utilise les mots : « par ce chemin-là, … arriva aussi à cet endroit-là ». Les deux personnages font face à la même situation et appliquent rigoureusement ce que prescrit la Loi, préservant la distance requise. Dans ces deux versets, quand je fais le geste pour « il le vit », ma nuque est raide, mon dos est droit, presque rigide, tout le reste de mon corps est plus tendu.

Au contraire, les mots employés dans le verset 33, « Mais un Samaritain qui était en voyage arriva près de lui » initient une relation. Les mots qui suivent : « et il le vit et fut pris de pitié » transforment mon regard. Ceci rend possible un agir ajusté à la situation de l’autre.

Quand je refais le même geste pour « il le vit », cette fois-ci, tout mon corps s’assouplit, mon bas ventre fond. Et de mes « entrailles » part le mouvement associé aux mots « et il s’approcha… ». Mon regard intérieur voit la personne dans la situation difficile. Selon les occasions, je suis en lien avec des personnes qui subissent de l’injustice, quelqu’un de mon entourage qui souffre, ou encore une partie blessée de moi qui appelle mon regard, mon attention. Du regard au mouvement intérieur de compassion suivi de l’agir vers cet « autre », tout s’enchaîne et coule de source, à la fois dans les gestes et dans l’élan de mon cœur.

Ces trois récits ne sont que quelques exemples de péricopes dans lesquelles le regard tient un rôle déterminant. Mon choix aurait pu se porter sur « Venez les bénis de mon Père… » (Mt 25,34-40), « Et ils virent et ils firent connaître la Parole qui leur avait été dite au sujet de cet enfant » (Lc 2,17) etc… Offrir ou recevoir un regard d’amour touche au plus profond de l’être. Avec l’accueil d’un regard neuf peut s’amorcer une guérison, une réconciliation, un pas de plus vers le Royaume de Dieu.

Hélène Boudreau est transmetteure pour l’Association canadienne du récitatif biblique.

Jousse

Récitatif biblique

L'Association canadienne du récitatif biblique propose une chronique mensuelle pour comprendre la discipline spirituelle qui rassemble ses membres. Axée sur la Parole et sur son effet sur l'ensemble de la personne, le récitatif biblique est une forme de méditation où tous les sens sont sollicités.