Simon de Cyrène et Jésus portant la croix. Vitrail par Sieger Koder de la chapelle du cimetière des Jésuites de Pullach, en Allemagne (©Zvonimir Atletic / 123RF).

Passer par la croix… pour aller vers la vie

Jeanine Deshaies RoyHélène Pinard | 29 mars 2021

En cette semaine sainte, nous relisons les textes de la Passion. Dans la discipline du Récitatif biblique, l’option a été prise de porter particulièrement le récit offert par Luc. Une des raisons de ce choix a été que cet évangéliste priorise la relation personnelle avec le Christ, ce qui touche davantage les chrétien.e.s de notre temps.

La péricope choisie est celle de Luc 23,26-32 : « Quand ils l’emmenèrent… » [1] La structure concentrique, présentée par Roland Meynet [2], permet de faire ressortir des éléments intéressants.

Les personnages du récit

La péricope présente d’abord Jésus et Simon de Cyrène (v. 26). Ces deux personnages sont à mettre en parallèle avec les deux malfaiteurs du v. 32 : « ils amenaient aussi deux autres malfaiteurs… » Non pas que Jésus et Simon de Cyrène soient des malfaiteurs, mais ils sont mis au rang des malfaiteurs selon ce que dit l’Écriture (Lc 22,37 = Is 53,12).

Simon « porte la croix derrière Jésus » (v. 26). Luc a déjà mentionné cette attitude du disciple : « Celui qui veut marcher derrière moi… qu’il prenne sa croix et qu’il me suive » (Lc 9,23). Dès le début de la procession vers le Calvaire [3], le lecteur est invité à agir comme un disciple : prendre sa croix comme Simon de Cyrène et suivre Jésus.

Au verset 27, on découvre les autres personnages qui font partie de la procession : « une multitude nombreuse du peuple le suivait ainsi que des femmes qui se frappaient la poitrine et se lamentaient sur lui. » Luc se réfère sans doute à ce beau texte de l’Ancien Testament: « Il adviendra, en ces jours-là… je répandrai sur la maison de David et sur les habitants de Jérusalem un esprit de grâce et de supplicationQuand à celui qu’ils ont transpercé, ils feront sur lui la lamentation comme on le fait sur le fils unique. » (voir Za 12,10-14). Pour l’évangéliste, le peuple qui suit Jésus se montre favorable à celui qui a été injustement condamné.

Le discours de Jésus

La structure concentrique permet de mettre le v 28 : « Se retournant vers elles, Jésus dit : Filles de Jérusalem ne pleurez pas sur moi, plutôt sur vous-mêmes pleurez et sur vos enfants » en parallèle avec le v. 31 : « Car si avec le bois vert, ils font cela, avec le sec, qu’arrivera-t-il? » Ainsi, on comprend que Jésus se compare au bois vert alors que les filles de Jérusalem sont comparées au bois sec.

Mais qui sont les filles de Jérusalem? Cette expression, présente dans le Cantique des cantiques, identifie les auditeurs et spectateurs. Ici, ce sont les personnes qui font route, témoins de la condamnation d’un innocent. « Jésus révèle à ces femmes que leurs larmes vont beaucoup plus loin qu’elles ne le pensent : elles pleurent, en effet, sur le refus opposé à l’Envoyé, comme lui-même l’avait fait lors de son approche de la ville (19,41) ; par leurs larmes, elles entrent dans sa propre lamentation. » [4]

La partie centrale du texte (v. 29-30) intensifie le message : « Car voici que viennent des jours où on dira : heureuses les stériles, et les ventres qui n’ont pas enfanté, et les seins qui n’ont pas nourri. » Le problème de la stérilité dans nos vies, les nombreux refus d’entrer dans l’Alliance, font perdre cœur. « Cette stérilité n’est-elle pas une souffrance qui stimule à rechercher du sens à la vie et à se tourner vers le Vivant? » En fait, la vie du chrétien aujourd’hui, comme celle du peuple en Exode ou en Exil, n’est pas un long fleuve tranquille. Le peuple passera par la mort (montagnes : tombez sur nous) et l’ensevelissement (collines : couvrez-nous) avant de goûter à la Vie nouvelle.

Cette partie du texte est eschatologique, c’est-à-dire qu’elle tourne le regard vers la fin du temps. En effet, l’expression biblique : « voici que viennent des jours » ou « dans les derniers jours » réfère au jugement final, national pour le peuple juif d’abord, puis personnel et universel. Comment peut-on en parler sans signaler les souffrances du temps présent? Les images utilisées par Luc font peur. « Alors on se mettra à dire aux montagnes : tombez sur nous, et aux collines : couvrez-nous (v. 30) ». Elles suggèrent des catastrophes qu’il faut comprendre à la lumière de l’histoire de l’Exode. Pour le peuple, comme pour Jésus, cet exode – cette Pâques – débouche sur la libération, la Résurrection. Luc choisit ce style d’écriture pour rappeler la nécessité de la conversion à tous ceux qui suivent, qui regardent, qui participent au crucifiement. Nul n’est exclu, pas même le malfaiteur sur la croix qui se tournera vers lui avec confiance.

Une promesse d’avenir

Tous font l’expérience, un jour ou l’autre, de cette souffrance que l’on voudrait pourtant bien éviter, oublier. Les récits de la Passion, qui prennent une place importante dans les quatre évangiles, rappellent qu’un autre chemin est possible. Jésus n’a pas refusé la mort, il marche librement vers ce destin. Il arrive que le poids qui charge nos épaules, ces croix qui sont impossibles à fuir, ces souffrances qui s’ajoutent parfois les unes aux autres dans nos vies puissent écraser et faire perdre espoir. La mort paraît alors un soulagement. Mais elle n’est pas la fin.

La Passion de Jésus propose une avenue incroyable : même quand la souffrance nous réduit à réclamer la mort (montagnes : tombez sur nous; collines : couvrez-nous), Dieu, qui veut la vie, promet un avenir dans la relation d’intimité avec Lui par la Résurrection. Quel saut dans la compréhension du sens de la vie! Toute souffrance, aussi absurde qu’elle puisse paraître, prend un sens de salut, de libération, quand on ose la procession jusqu’au Calvaire avec le Christ, quand on cesse de la subir et qu’on l’embrasse.

C’est ce que partageait une autre récitante : « On ne veut pas passer par la souffrance et la mort, mais combien de fois, après les larmes, j’ai expérimenté une libération, un bonheur qui me suit maintenant malgré les difficultés qui continuent de jalonner ma vie. » Cette longue quête de bonheur trouve sa réponse dans le choix de vivre ces moments en relation avec le Ressuscité.

Voilà me semble-t-il l’espérance cachée que nous révèlent les récits de la Passion. La fin de nos vies humaines est inéluctable. À la suite des disciples qui ne cachent rien de la mort de leur maître, mais la lisent à la lumière de la résurrection, une incroyable nouvelle est parvenue jusqu’à nous : la souffrance et la mort ne sont pas les derniers mots de nos vies, mais bien le bonheur construit dans une relation avec Dieu qui refait l’être humain à son image et à sa ressemblance.

Hélène Pinard, FCSCJ, est bibliste et transmetteure de l’Association canadienne du récitatif biblique.

[1] Toutes les citations bibliques de la péricope Luc 23, 26-32 proviennent du récitatif créé par Louise Bisson, 2002.
[2] Roland Meynet, Avez-vous lu saint Luc? Guide pour la rencontre, Paris, Cerf (Lire la Bible), 1990, p. 112.
[3] Expression utilisée par Philippe Bossuyt et Jean Radermakers, Jésus, Parole de la Grâce selon saint Luc, tome 2, lecture continue : Institut d’études théologiques, 1981, p. 497.

[4] Idem, p. 498.

Jousse

Récitatif biblique

L'Association canadienne du récitatif biblique propose une chronique mensuelle pour comprendre la discipline spirituelle qui rassemble ses membres. Axée sur la Parole et sur son effet sur l'ensemble de la personne, le récitatif biblique est une forme de méditation où tous les sens sont sollicités.