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Comprendre la Bible
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chronique du 18 février 2000

 

Dieu aurait-il enfermé tous les hommes dans la désobéissance (Rm 11,32) ?

QuestionQue veut dire « Dieu les a tous enfermés dans la désobéissance pour faire à tous miséricorde » (Rm 11,32)? À première vue, Dieu apparaît comme un « gros méchant ». Question de G.-A. Mathieu.

RéponseTrois remarques préliminaires doivent être formulées avant d'aborder le vif du sujet :

1) Qui est désigné par le pronom « les »?

     Il faut d'abord souligner que, dans ce passage, il y a une imprécision du terme « les » (ou « eux »): il pourrait désigner trois groupes de personnes: a) les Juifs (11,28ss), b) les Juifs et « vous les païens » (11,30-31), c) ou toute l'humanité (comme traduit la TOB). Il y a un flottement, un trou dans le texte que le lecteur doit remplir.

2) En arrière-fond, le drame du salut

     Pour bien comprendre la lettre aux Romains, il faut garder en tête toute l'histoire du salut, telle que se la représentait Paul à cette époque. Bien entendu, il a adapté cette vision pour l'ajuster à sa foi en Christ (on le voit aussi dans la lettre aux Galates). Voici un résumé de ce « scénario »:

     Depuis Adam, à cause de la responsabilité humaine, l'humanité s'éloigne de Dieu (Rm 1,18-31; 2,1-16; « Tu es donc inexcusable, toi, qui que tu sois... », Rm 5,12-21). Dans ces textes, l'humanité n'a pas Dieu pour maître, mais est l'esclave d'un dictateur nommé « Péché » et de son homme de main, son fier-à-bras, son valet, nommé « Mort ». L'humanité est sous l'empire de Péché et de Mort, comme en prison. Dieu a donné la Loi aux Juifs qui sont malgré tout pécheurs eux aussi (2,12-3,8, surtout 2,17): la Loi révèle la seigneurie du tyran Péché sans pour autant libérer les humains (Rm 6-7). Mais Jésus a libéré les esclaves, il les a affranchis (Rm 3,21-31 et Rm 6-7). Ce faisant, il devient le nouveau maître, le nouveau seigneur de l'humanité, lui qui est mort comme un esclave sur la croix! -- Paul aime les paradoxes!

3) Paul, un homme de son temps...!

     Dans l'Empire romain, lorsqu'un maître libérait un esclave, l'esclave devenait libre mais gardait une certaine forme de dépendance avec son maître; il devenait le client de celui qui le libérait et lui donnait un nom. Aujourd'hui, on parlerait d'un « supporteur  », prêt à rendre service à son « patron ». Paul reprend cette pratique sociale de son temps. Nous étions esclaves de Péché, mais un autre, Christ, nous a libérés de cet esclavage: Christ est devenu notre Seigneur, nous lui appartenons et nous portons son nom. Donc, Rm 11,32 peut se comprendre ainsi : « Dieu a permis que nous soyons esclaves de péché, pour que nous devenions libres à la suite du Christ, notre nouveau "boss". »

On peut et on doit interpréter le verset dans son contexte, à trois niveaux. Il y a le contexte immédiat (Rm 11,25-32 + 11,33-36), proche (Rm 9-11) et lointain (Rm 1,16-11,36). Hé oui, il faut prendre en compte tous ces éléments!

1) Contexte immédiat (Rm 11,25-32 et 11,33-36)

     Le contexte immédiat, c'est la conclusion de Rm 9-11 (voir plus loin). Deux groupes sont en présence: « vous » (les païens, les chrétiens?) et « eux » (Israël, les Juifs).

     D'abord, en Rm 11,25-31, Paul révèle un mystère qu'il présente comme une révélation: tout Israël sera sauvé -- malgré les apparences car tout Israël n'a pas adhéré à l'Évangile. Ce mystère est déjà difficile à saisir, mais Paul avance encore plus loin dans le paradoxe. En 11,28, il dit que « eux », les Juifs, sont en même temps ennemis et aimés, et les deux côtés de la médaille sont justifiés par l'amour! Les Juifs sont ennemis, dit-il aux frères, pour que vous puissiez vous-mêmes découvrir l'amour de Dieu dans l'Évangile (comme s'il y avait un lien entre le refus de l'Évangile de la part d'Israël et son acceptation de la part des païens, cf. 11,11-15). Les Juifs sont en même temps aimés de Dieu, car Dieu les a choisis jadis, et il ne revient pas sur ses choix. Le paradoxe devient encore plus grand aux versets 30-31, si le lecteur porte attention aux indices de temps:

     Hier, vous les païens, vous avez désobéis, et aujourd'hui, grâce à leur désobéissance, vous recevez la miséricorde. Aujourd'hui, eux -- les Juifs -- désobéissent, pour recevoir aujourd'hui la miséricorde. La désobéissance ET la miséricorde, c'est pour eux aujourd'hui. Les deux en même temps!

     Ensuite, la prière d'adoration de Rm 11,33-36 décrit bien l'attitude que le texte suggère au lecteur (pour lire tout Rm 9-11): les voies de Dieu sont impénétrables. Tout comme Job qui se dresse devant Dieu et qui, ultimement, reconnaît qu'il ne peut comprendre le sens de la création puisqu'il n'est qu'une créature.

     En bref, le verset 11,32 est un verset paradoxal au coeur d'une conclusion paradoxale.

2) Contexte proche (Rm 9-11)

     Rm 9-11 est une partie autonome de Rm, mais bien ancrée dans la lettre; elle développe une théologie de l'Élection -- paradoxale elle aussi! L'Élection, c'est le choix de Dieu de certains (Abraham, Isaac, Jacob, Moïse et Israël) et le rejet d'autres (Ismaël, Ésaü, Pharaon, les Égyptiens), mais toujours en vue du salut. Car Paul essaie toujours de concilier deux intuitions: 1) Dieu est libre et souverain et son agir ne regarde que lui; 2) l'agir de Dieu est teinté de miséricorde. La racine de « miséricorde » revient 4 fois au début de la section (Rm 9,14.16.18) et 4 fois à la fin (Rm 11,30.31.32). C'est dire son importance. Bien plus, l'articulation « rejet / choix » de l'élection est sujette à bascule, à renversement. Au début (Rm 9), Israël est élu et les païens rejetés, puis, c'est le contraire (Rm 9,30-33). Et Paul continue par la réintégration d'une partie d'Israël (Rm 11,1-10), puis de tout Israël (Rm 11,25-26). De même, dans la métaphore des oliviers (11,16-24), des branches sont coupées, d'autres greffées, mais celles qui sont coupées pourront être regreffées. D'où la conclusion de Rm 11,32 (je paraphrase): « Dieu endurcit tous pour sauver tous ».

3) Contexte lointain (Rm 1,16-11,36)

     Enfin, plusieurs spécialistes voient le verset 11,32 comme le sommet de tout Rm 1-11. Pour résumer Rm 1-3: maintenant nous sommes sauvés en Jésus (3,21); Dieu est juste et impartial envers tous les êtres humains (2,11). Pour montrer cela, Paul commence par peindre le côté sombre de la condition humaine. Il présente comme un fait que tous se sont mis sous la colère de Dieu. Sauf exception (ceux qui accomplissent la visée de la Loi: 2,13-15), tous sont pécheurs, ont tournés dos à Dieu, y compris les Juifs. Donc, ils sont sous la colère de Dieu, par leur propre faute. En 1,18-2,11, on dirait une description de l'humanité qui se coupe de l'amitié de Dieu; à partir de 2,17, on aurait l'examen du cas « juif »: même eux qui ont reçu les dix commandements de l'Alliance ont été infidèles. Mais Dieu est fidèle, lui, et en Jésus, maintenant (3,21), il nous sauve.

     Donc 11,32 serait la reprise de cela, mais exprimé autrement: tous ont péché (voir 3,9) et tous sont malgré tout appelés au salut (3,21-31).

Conclusion

     Bref, dans le verset Rm 11,32, les choses sont vues du côté de Dieu, sous l'angle de son libre amour. Dieu veut la miséricorde pour tous. D'autres versets doivent équilibrer celui-ci, en présentant les choses du côté de l'humain (Rm 1,18-3,20). C'est une question d'accentuation.

Alain Gignac

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Le nom et le pays d'origine des mages