Le repas chez le pharisien. James Tissot, entre 1886 et 1894. Aquarelle et graphite, 12,2 x 20,6 cm. Brooklyn Museum, New York (Wikipedia).

7. Jésus invité à manger chez les pharisiens

Odette MainvilleOdette Mainville | 13 juin 2022

Découvrir Luc : une série d’articles où Odette Mainville examine l’œuvre de Luc (évangile et Actes) pour en présenter les grands thèmes.  Dans cet article, elle montre la manière très différente dont Luc et Matthieu dépeignent les scènes où Jésus est en présence des pharisiens. Alors qu’on observe une vive tension et des propos virulents dans l’évangile selon Matthieu, Luc décrit plutôt une atmosphère conviviale où les propos de Jésus suscite l’étonnement chez ses hôtes.

Le nom « pharisien », signifiant « séparé », aurait d’abord été un sobriquet accolé aux membres de ce groupe par leurs adversaires. Ils finiront toutefois par adopter, eux-mêmes, ce nom pour marquer leur distance par rapport aux impurs, alors qu’ils se faisaient défenseurs d’une observance scrupuleuse de la Loi et, en quelque sorte, arbitres de l’orthodoxie juive. Dans l’Évangile de Matthieu, les pharisiens ont essuyé de sévères reproches de la part de Jésus, qui alla jusqu’à les traiter d’hypocrites [1]. Les propos rapportés par Luc à leur endroit, sans être tendres pour autant, sont tout de même plus modérés.

Un lieu propice à l’évaluation de la qualité des rapports entre Jésus et les pharisiens dans l’Évangile de Luc est sans doute celui des repas qu’ils ont partagés.

Jésus à la table des pharisiens

Luc est le seul évangéliste à présenter de telles scènes où des pharisiens invitent Jésus à leurs tables, et ce, à trois reprises.

La première invitation est celle mentionnée en Luc 7,36ss. Il s’agit de l’épisode habituellement évoquée sous le titre « Jésus et la pécheresse ». Alors que Jésus participe au repas en compagnie de ce pharisien, dont on ignore le nom, et de ses invités (voir v. 49), une femme vient pleurer ses péchés à ses pieds. Le pharisien observe, étonné, scandalisé peut-être, se disant en lui-même : « Si cet homme était un prophète, il saurait qui est cette femme qui le touche… » Jésus, devinant ses pensées, lui adresse cette parabole du créancier qui remet les dettes à deux de ses débiteurs, amenant ainsi son hôte à cette déduction logique que le plus reconnaissant des débiteurs sera celui à qui la plus grosse dette aura été remise. Jésus lui fait comprendre ensuite que les gestes de la femme à son égard dépassent ceux-là même que lui, le pharisien, aurait dû lui prodiguer à titre d’invité, lesquels gestes d’accueil qu’il a même omis de lui prodiguer. Puis quand Jésus rassure la femme en lui disant que ses péchés sont pardonnés, les autres convives ne peuvent alors s’empêcher de s’interroger intérieurement : « Qui est cet homme qui va jusqu’à pardonner les péchés? » Oui, ils sont étonnés ; oui, ils se questionnent ; mais rien n’indique pour autant qu’ils nourrissent quelque hostilité envers lui. Pourrait-on alors penser que les propos de Jésus aient eu pour effet de susciter en eux le début d’une salutaire réflexion? En tout cas, rien d’agressif n’émane de l’attitude du pharisien et de ses invités à l’endroit de Jésus.
           
Le deuxième épisode confrontant Jésus et les pharisiens est largement développé également en Matthieu (23,1-36), mais dans un contexte physique tout à fait différent de celui de Luc. En Matthieu, Jésus s’adresse aux foules dans un milieu indéterminé, alors qu’en Luc (11,37-44), il s’exprime à l’intérieur d’un déjeuner auquel il a encore été invité par un pharisien. Dans les deux mises en scènes, les propos de Jésus sont sévères à l’endroit des pharisiens. En fait, dans les deux cas, il évoque différents lieux et différentes occasions où l’observance de la Loi par ces personnages est occasion d’afficher leur pratique religieuse avec ostentation. En Matthieu, le ton de Jésus à leur égard est particulièrement virulent, alors qu’il les traite carrément d’hypocrites, une accusation cependant absente en Luc.

En Luc, c’est l’étonnement du pharisien – encore là, non explicitement verbalisé – dû au fait que Jésus n’ait pas fait d’ablutions avant le déjeuner qui occasionne de sa part la série de reproches à l’égard des pratiques pharisiennes ostentatoires. Tout en défilant les occasions où s’affichent ces pratiques, Jésus déclare les pharisiens « malheureux » de se comporter ainsi. Certes, Jésus ne dilue pas ses reproches, mais la franchise de ses propos n’implique pourtant aucune invective. Il n’en demeure pas moins qu’au terme de ce repas, auquel avaient aussi participé des légistes – ayant également eu droit aux réprimandes de Jésus (vv. 45-53) –, ces derniers avec les pharisiens « se mirent à s’acharner contre lui et à lui arracher des réponses sur quantité de sujets, lui tendant des pièges pour s’emparer d’un de ses propos » (vv. 53-54). S’ils veulent tendre des pièges à Jésus jusqu’à vouloir sonder ses limites, on peut présumer que leur curiosité a justement été attisée par la sagesse même des propos de Jésus. On ne doute aucunement que celui-ci se soit d’ailleurs fort bien tiré de l’épreuve. Or, comme aucune conséquence néfaste n’est mentionnée dans la foulée de cette vive discussion, il est encore permis de penser qu’elle ait pu avoir pour effet d’amorcer une saine introspection chez ses interlocuteurs.

Le troisième repas en compagnie des pharisiens se déroule, cette fois, chez l’un de leurs chefs, et ce, un jour de sabbat (14,1-24). Luc précise que les invités « l’observaient » (v. 1). S’il est permis de penser qu’on a invité Jésus en vue de le piéger, on peut tout aussi bien supposer que c’est leur curiosité, voire leur intérêt, à son égard qui ait motivé leur invitation. D’ailleurs, ce repas sera, pour Jésus, une occasion de plus de leur livrer d’importantes leçons, dont la première consécutivement au fait qu’il ait guéri un malade hydropique en leur présence. Encore une fois, sans qu’aucun des convives n’ait dit mot au sujet de cette guérison, Jésus les interroge déjà sur ce que serait leur comportement si, éventuellement, leur fils ou leur bœuf tombait dans un puits le jour du sabbat. « Ne le hisserait-il pas aussitôt (même) en plein jour de sabbat? » Personne ne répond à cela. Jésus enchaine alors en leur proposant trois paraboles. Ayant remarqué qu’ils avaient choisi les meilleures places pour le repas, la première parabole offre une leçon d’humilité qu’il conclut par ces mots : « Tout homme qui s’élève sera abaissé et celui qui s’abaisse sera élevé » (v. 11). La deuxième parabole débouche sur l’importance d’inviter « des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles » (v. 13) quand on offre un festin. La troisième porte encore sur l’idée de remplacer par des pauvres les invités qui se défilent sous divers prétextes à l’invitation qui leur a été adressée à participer à un repas [2].

Rien n’indique encore que les auditeurs, pharisiens et légistes, aient été indignés par les propos de Jésus. Aucune réplique de leur part n’est, en effet, signalée. Ce mutisme peut à nouveau laisser entendre qu’une curiosité raisonnable de la part des pharisiens à l’égard de l’enseignement de Jésus ait motivé leur désir de s’attabler avec lui.
 
Enfin, on ne saurait clore ce texte sans faire mention de cette anecdote relatant la démarche des pharisiens venus prévenir Jésus, en route vers Jérusalem, du danger encouru de la part d’Hérode – « Va-t’en, pars d’ici, car Hérode veut te faire mourir » – (13,31), même si elle n’a pas à voir avec leurs repas en sa compagnie. Cet épisode propre à Luc témoigne une fois de plus d’une attitude favorable plausible des pharisiens à l’égard de Jésus.

Conclusion

Force est de conclure qu’en dépit des leçons explicitement adressées aux pharisiens par Jésus dans l’Évangile de Luc, ces derniers ne semblent pas avoir développé d’agressivité à son égard. Au contraire, ils sont plutôt curieux de l’entendre sur divers sujets.

On peut s’interroger, par ailleurs, au sujet du ton agressif en Matthieu qui ponctue effectivement les entretiens entre Jésus et les pharisiens. Les contextes socioreligieux fort différents dans l’un et l’autre des deux Évangiles peuvent fournir explication. Matthieu écrit son Évangile en milieu juif, vers 85-90, donc après la chute du Temple de Jérusalem. Consécutivement à cette catastrophe, les pharisiens deviennent en quelque sorte les piliers de leur religion en tant que rassembleurs du peuple et défenseurs des traditions et de ses pratiques. La foi chrétienne promue par Matthieu auprès des Juifs se serait alors heurtée à leur résistance. Or, un tel problème ne se pose pas dans le cas de l’Évangile de Luc, puisqu’il s’adresse à des gréco-romains vivant en dehors de la Palestine. Ainsi, cette agressivité attribuée à Jésus à l’égard des pharisiens dans l’Évangile de Matthieu refléterait les controverses entre chrétiens issus du judaïsme et les gardiens de la foi juive, plutôt que de réels affrontements qui auraient eu lieu entre Jésus et les pharisiens alors qu’ils se côtoyaient plus de cinquante ans plus tôt. 

Odette Mainville est auteure et professeure honoraire de l’Institut d’études religieuses de l’Université de Montréal.

[1] Voir Mt 23,12-15,23.
[2] La dernière partie de la discussion entre Jésus et les invités est également relatée en Matthieu (Mt 22,1-10), sans qu’elle soit cependant inscrite à l’intérieur d’un repas.

Comprendre la Bible

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Vous éprouvez des difficultés dans votre lecture des Écritures? Le sens de certains mots vous échappent? Cette section répond à des questions que nous posent les internautes. Cette chronique vise une meilleure compréhension de la Bible en tenant compte de ses dimensions culturelle et historique.