
Le paradis terrestre et la chute d’Adam et Ève. Jan Brueghel l’Ancien et Pierre Paul Rubens, c. 1615.
Huile sur panneau, 74,3 x 114,7 cm. Mauritshuis, La Haye (Wikipédia).
Avant la malédiction : Adam et Ève acquièrent l’intelligence...
Jean Duhaime | 23 février 2026
Le récit de la « chute originelle » (Genèse 2,7-9 ; 3,1-7a) est lu à la messe du 1er dimanche de carême (année A) en compagnie d’un passage de la lettre de saint Paul aux Romains (5,12-19) et du récit des tentations de Jésus selon l’Évangile de Matthieu (4,1-11).
Lu dans ce cadre, le texte raconte la transgression par le premier couple humain de l’interdiction, faite par Dieu, de manger (du fruit) de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, sous peine de mort (Gn 2,17). Paul l’utilise pour soutenir que le salut de toute l’humanité est donné en un seul homme, Jésus Christ, de même que la mort est entrée dans le monde « par la faute un seul » (Rm 5,17). Chez Matthieu, le récit des tentations de Jésus montre comment le « nouvel Adam » contrairement au premier, a résisté au tentateur.
Il est cependant possible de lire le texte de la Genèse autrement. Dans un article publié récemment [1], Tyler Moser, doctorant à l’Université du Texas à Austin, avance que la deuxième moitié du récit sur l’Éden (Gn 2,25-3,24) comporte en fait deux strates rédactionnelles reflétant des points de vue différents.
La première (Gn 3,1-7.22-23) constituerait un récit distinct montrant de manière dramatique comment les humains sont devenus un peu comme des dieux en acquérant « le discernement » (3,6), sur le conseil du serpent, malgré l’interdit divin.
Un argument qui peut supporter ce point de vue est l’ambiguïté du mot hébreu ‘aroum en 3,1. On l’emploie pour décrire le serpent comme le plus « rusé » des animaux. Cela semble approprié, puisqu’il chercherait à tromper la femme par une question qui ne correspond pas à la réalité. Mais le même terme est utilisé aussi à quelques reprises dans les Proverbes dans le sens de « habile », « avisé », en opposition au « fou », au « sot » (Pr 12,16.23 ; 13,16 ; etc.).
On peut par ailleurs rapprocher ‘aroum et ‘érom « nu », un mot qu’on trouve immédiatement avant (2,25), pour décrire l’homme et la femme qui sont « nus » dans le jardin d’Éden, sans pour autant être « honteux » (ou « humiliés ») l’un en face de l’autre. Le mot revient aussi en 3,7 : après avoir mangé le fruit de l’arbre, les yeux de l’homme et de la femme s’ouvrent et ils se rendent compte qu’ils sont « nus ».
Est-ce par pudeur, pour cacher leur honte qu’ils cousent des feuilles de figuier et s’en font des pagnes (Gn 3,7b –– omis de la lecture du 1er dimanche du carême)? Ne serait-ce pas plutôt pour réagir à leur fragilité, pour se protéger? En agissant de la sorte, ils quittent « un état de nudité et de naïveté, en viennent à incarner une sorte de savoir divin, et le manifestent en se fabriquant des vêtements ». Fragiles, mais avisés?
Dans cette version du récit, le couple sera éloigné du jardin d’Éden (Gn 3,22-23) pour ne pas avoir aussi accès à l’arbre de vie qui en ferait des dieux plus complets, dotés à la fois d’intelligence et d’immortalité. C’est seulement à la lumière de la deuxième version du récit (3,8-19.21.24) que, selon Moser, « la scène de 3,1-7 est comprise comme rapportant une grave erreur ou une transgression » de la part du premier couple. Le récit final incorporerait ces deux points de vue opposés sur la place du ou des commandements de Dieu dans la poursuite de la sagesse.
Jean Duhaime est professeur émérite d’interprétation biblique de l’Université de Montréal. Il a enseigné à la Faculté de théologie et de sciences des religions de 1976 à 2013.
[1] Tyler M. Moser, « Before They Were Cursed: A Literary (Re-)Assessment of the Eden Narrative », The Catholic Biblical Quarterly 87/3 (2025) 397-414.
