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chronique du 14 février 2014
 

Quand Dieu se prend pour un humoriste

Woody Allen

Permettez-moi de commencer par une histoire biblique reprise par le grand réalisateur Woody Allan : le sacrifice d’Abraham.

Le manque d’humour du père des croyants

Et Abraham s’éveilla au milieu de la nuit et dit à son fils unique Isaac :
« J’ai fait un rêve où la voix du Seigneur m’ordonnait de sacrifier mon seul enfant, aussi habille-toi en vitesse. »
Et Isaac trembla et demanda :
« Alors, qu’as-tu répondu? Je veux dire quand il t’a annoncé tout ça?
— Que pouvais-je répondre? fit Abraham. Je suis là, à 2 heures du matin, en chemise de nuit, en face du Créateur de l’univers. Qu’est-ce que je peux dire? »
Isaac demanda des précisions :
« Il a bien dit qu’il veut que tu me sacrifies? »
Mais Abraham dit :
« Le croyant ne pose pas de question. Maintenant, allons-y parce que je n’ai pas que ça à faire! »

Alors Sarah, qui avait écouté sans mot dire le projet d’Abraham s’échauffa et dit : « Comment peux-tu être certain que c’était bien le Seigneur, et pas un de tes farceurs de copains? Car il est dit que le Seigneur déteste les farces de mauvais goût, et que tout homme qui fait des farces sera livré aux mains de ses ennemis, même s’il refuse de signer le récépissé! »
Sur quoi Abraham répondit sans se démonter :
« Je suis bien certain que c’était le Seigneur! Il avait une voix profonde, retentissante, bien modulée, et personne dans ce désert ne peut produire des hurlements comme ça! »
Alors Sarah dit :
« Et tu tiens à aller jusqu’au bout de ce projet ridicule? »
Mais Abraham rétorqua :
« Franchement oui, car mettre en doute la parole du Seigneur est la dernière chose à faire, avec la situation économique actuelle! »
Alors il emmena Isaac dans un endroit lointain et s’apprêta à le sacrifier, mais à la dernière minute, le Seigneur saisit la main d’Abraham et lui demanda :
« Comment peux-tu faire une chose pareille? » 
Abraham protesta :
« Mais, c’est Toi qui m’as dit…

  • Ne t’occupe pas de ce que je dis, énonça le Seigneur. Est-ce que tu avales tous les bobards qu’on te raconte?

  • Euh… hé bien... non, dit Abraham, honteux.

  • Alors, je te suggère par manière de plaisanterie que tu sacrifies ton propre fils, et toi, tu le fais aussitôt, sans discuter, sans te poser de question. »

Et Abraham tomba à genoux :
« C’est que, Seigneur, avec toi, on ne sait jamais quand Tu plaisantes. »

Le Seigneur tonna :
« Aucun sens de l’humour! C’est incroyable!

  • Mais cela ne te prouve-t-il pas que je T’aime? J’étais prêt à tuer mon fils unique pour Te montrer mon amour… »

Et le Seigneur parla en sa grande sagesse :
« Ça ne prouve qu’une chose : que les crétins suivront toujours les ordres, si imbéciles soient-ils, pour si peu qu’ils soient formulés avec une voix autoritaire, retentissante, bien modulée! »

Là-dessus, le Seigneur ordonna à Abraham de prendre quelque repos et de se pointer à son bureau le lendemain à la première heure. [1]

     Ce texte de Woody Allen reprend plusieurs des discussions rabbiniques autour du texte du sacrifice d’Abraham. Il pose la question de l’interprétation de la parole de Dieu. Comment doit-on interpréter ce qu’on dit de lui dans les textes bibliques? L’image de Dieu que l’on porte influence grandement notre interprétation. Est-ce que l’on croit à un Dieu autoritaire, qui parle avec une grande voix et demande des sacrifices comme l’Abraham de Woody Allen? Ou est-ce qu’on peut se permettre de lire la Bible en y découvrant des pointes d’humour d’un Dieu qui ne cesse de nous surprendre?

J’l’ai pas pogné celle-là

     L’humour est une façon de s’exprimer pour souligner le caractère comique, ridicule, absurde ou insolite de certains aspects de la réalité. Sa forme est diversement appréciée d’une culture à l’autre et même d’une personne à un autre. À tel point que ce qui est considéré par certains comme de l’humour peut être considéré par d’autres comme une banalité, ou même comme une insulte. Combien de fois ai-je dit un commentaire que je croyais drôle à ma copine qui ne l’a pas compris ainsi? De même, parfois dans un groupe, certaines personnes comprennent une blague alors que les autres non. L’humour est un exemple parfait d’ambiguïté sémantique : il y plusieurs sens possibles à une même affirmation selon qu’on la prend au pied de la lettre ou non.

     C’est là qu’entre en jeu l’interprétation de l’auditeur qui doit décider si ce qu’il entend est drôle ou non, s’il faut le prendre au premier degré ou non. L’humour emploie plusieurs procédés (ironie, métaphore, non-dits…) pour affirmer une chose et en même temps affirmer quelque chose de différent sur un autre niveau. On peut noter que l’humour cache souvent une note subversive en osant des questions impertinentes qui signalent le côté absurde de ce que certains tiennent pour des vérités théologiques. Par exemple, Élie qui utilise l’humour pour tourner en dérision les prophètes de Ba’al. Il leur dit « Criez plus fort, car c’est Dieu : il a des soucis ou des affaires, ou bien il est en voyage; peut-être dort-il et se réveillera! » (1R 18,27).   

     Au premier siècle, Quintilien affirmait qu’il y avait trois éléments pour reconnaître la présence d’une blague : la personnalité et le ton de voix de l’orateur, ainsi que la nature du sujet. Le problème, c’est que pour la Bible, comme pour tout texte, nous n’avons pas accès au ton de voix de l’auteur. Pour ce qui est de la personnalité des auteurs, sans les connaître, on leur prête des intentions religieuses et donc sérieuses. C’est ce que remet en question le texte de Woody Allan. Peut-être que nos à priori sont à vérifier?

[1] Woody Allan, Dieu Shakespeare et moi, Opus 1 et 2, Éd. Solar, trad. Michel Lebrun, p. 45.

Sébastien Doane

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Pourquoi maudire un figuier?