Au bord des fleuves de Babylone. Evelyne De Morgan, entre 1882 et 1883. Huile sur toile (photo : Wikipedia)

Quel bonheur d’écraser la tête de bébés de prier de façon authentique!

Sébastien DoaneSébastien Doane | 22 janvier 2018

Les psaumes sont à la fois des prières, des poèmes et des chansons. Ils véhiculent des émotions humaines très vives. Voici un psaume contenant une prière pour le moins dérangeante.

1 Là-bas, au bord des fleuves de Babylone,
nous restions assis tout éplorés
en pensant à Sion.
2 Aux saules du voisinage
nous avions pendu nos lyres.
3 Là, nos conquérants nous ont demandé des chansons,
et nos ravisseurs des airs joyeux :
« Chantez-nous quelque chant de Sion. »
4 Comment chanter un chant du SEIGNEUR
en terre étrangère ?
5 Si je t’oublie, Jérusalem,
que ma droite oublie… !
6 Que ma langue colle à mon palais
si je ne pense plus à toi,
si je ne fais passer Jérusalem
avant toute autre joie.
7 SEIGNEUR, pense aux fils d’Edom,
qui disaient au jour de Jérusalem :
« Rasez, rasez jusqu’aux fondations ! »
8 Fille de Babylone, promise au ravage,
heureux qui te traitera
comme tu nous as traités !
9 Heureux qui saisira tes nourrissons
pour les broyer sur le roc ! Psaume 137 (136)

Ce psaume fait référence à la destruction de Jérusalem, en 587 av. J.-C., et à l’exil qui a suivi. Le psalmiste se présente comme l’un des exilés qui est au bord des fleuves de Babylone. Le début du texte met en opposition les airs joyeux demandés par les Babyloniens et les émotions de tristesse et de mélancolie du psalmiste. Après un passage consacré à la mémoire de Jérusalem, le psaume tourne son attention vers les Édomites, une nation voisine d’Israël qui s’est jointe aux Babyloniens, lors du pillage de la ville (Abdias 11). Les derniers versets, carrément cruels, s’attaquent directement aux Babyloniens. À cette époque, le massacre de bébés était une pratique courante, lors du pillage d’une ville conquise. C’était une façon symbolique et bien réelle de tuer l’avenir d’un peuple. On peut supposer que les habitants de Jérusalem ont vu leurs propres enfants subir ce sort. C’est pourquoi, ironiquement, aux chants de joie demandés par les Babyloniens, le psalmiste répond par une béatitude si macabre : Heureux celui qui saisira les bébés des Babyloniens pour leur faire ce qu’ils nous ont fait!

Prier à partir de ses émotions

Je vous avoue que j’aime beaucoup lire ce psaume. Ce n’est pas que je sois sadique : j’aime le lire parce qu’il m’invite à avoir une prière vraie et authentique. Je suis de tradition catholique et, trop souvent, on nous a habitués à une prière si ritualisée qu’elle n’a rien à voir avec nos émotions. La lecture des psaumes m’enseigne que lorsque l’on est en colère, on n’a pas à faire semblant que tout est beau dans le meilleur des mondes. Lorsque je suis en colère, je peux prier sans refouler cette émotion. J’ai même le droit d’être en colère contre Dieu. Le Psaume 21 (22), cité par Jésus sur la croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? » montre même de façon paradoxale que l’on peut présenter à Dieu son sentiment d’être abandonné de lui.

Combien de fois ai-je entendu des alléluias dits du bout des lèvres ou des psaumes, pourtant chargés d’émotions, proclamés de façon monotone? Les psaumes peuvent nous permettre de mettre des mots sur toute la gamme des émotions humaines et de les lancer vers Dieu. Tâchons de rendre au moins un peu de ces émotions dans nos liturgies!

Le Psaume 137 est souvent récité, lors des célébrations à l’église, mais il est toujours amputé de ses derniers versets. On prétexte qu’ils exigeraient trop d’explications. C’est vrai que ces versets demandent des éclaircissements, mais une fois ces éclaircissements faits, la fin du psaume peut nous donner l’occasion d’apprendre à prier à partir de nos vraies émotions.

Sébastien Doane est bibliste et responsable de la rédaction.

Extrait de : Sébastien Doane, Zombies, licornes, cannibales… Les récits insolites de la Bible, Montréal, Novalis, 2015.

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