Statue de Quito (photo © Francis Lacharité)

Une femme enceinte lutte contre un dragon

Sébastien DoaneSébastien Doane | 22 octobre 2018

Le livre de l’Apocalypse est écrit dans un genre littéraire qui nous semble très étrange. La compréhension de ce texte est difficile à cause, notamment, de l’accumulation d’images, de symboles et d’allusions aux textes de l’Ancien Testament. Pourtant, ces éléments concourent justement à rendre ce mystérieux livre si attirant, même pour les non-croyants.

1 Un grand signe apparut dans le ciel : une femme, vêtue du soleil, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles. 2 Elle était enceinte et criait dans le travail et les douleurs de l’enfantement.
3 Alors un autre signe apparut dans le ciel : C’était un grand dragon rouge feu. Il avait sept têtes et dix cornes et, sur ses têtes, sept diadèmes. 4Sa queue, qui balayait le tiers des étoiles du ciel, les précipita sur la terre. Le dragon se posta devant la femme qui allait enfanter, afin de dévorer l’enfant dès sa naissance... (Lire la suite Apocalypse 12,1-17)

Qui est cette mystérieuse femme enceinte du livre de l’Apocalypse, vêtue de soleil, qui a la lune sous ses pieds et la tête couronnée de douze étoiles? Comme bon catholique, j’ai tendance à dire à haute voix : « C’est Marie ». Mais est-ce si évident ?

D’abord, notons qu’il y a certainement, dans ce passage, un lien avec le chapitre 3 de la Genèse où le narrateur promet à la descendance de la femme de remporter la victoire sur le serpent. La Bible commence avec un récit qui montre comment la femme a été trompée par le serpent et se termine par un autre où c’est la femme qui terrasse le dragon. 

Ensuite, il est aussi possible de voir la femme comme une représentation du peuple de Dieu, qui engendre le messie et les croyants. Tout comme le peuple qui a vécu l’exode, cette femme passe un temps au désert, guidée par la providence de Dieu. Les prophètes Isaïe (54 et 60) et Osée (2, 21-25) ont déjà utilisé la figure d’une femme pour présenter le peuple comme l’épouse du Seigneur. Ici, dans le contexte du Nouveau Testament, il pourrait s’agir d’une figure féminine représentant l’Église, peuple de Dieu.

Enfin, puisque cette femme est enceinte d’un enfant qui réalise un rôle messianique, on peut naturellement aussi y voir une représentation symbolique de Marie.

L’autre protagoniste, le dragon, est clairement identifié comme celui qui représente donc le mal. On le nomme aussi « l’antique serpent », puisqu’il symbolise les forces maléfiques primordiales.

Marie versus la femme de l’Apocalypse

Que signifie cette scène? L’Apocalypse fait le récit de visions perçues par Jean, un homme en exil sur l’île de Patmos. Par son compte-rendu rédigé dans un langage symbolique, il tente de dire l’indicible, c’est-à-dire des réalités inaccessibles au commun des mortels. Naturellement, le résultat en est un texte qui se prête à diverses interprétations. Peu importe alors l’identité de la femme, l’important est d’y voir la victoire de Dieu et la défaite du mal. On peut donc lire ce texte pour s’en inspirer, dans la lutte contre les diverses formes que prend le mal aujourd’hui.

Lors d’un voyage organisé avec mes élèves, en Équateur, nous avons vu l’une des célèbres représentations de la femme de l’Apocalypse. Elle trône sur le sommet de la plus haute colline de Quito, la capitale du pays. Elle est facile à reconnaître avec sa couronne de douze étoiles, le croissant de lune sous ses pieds et le dragon bien enchaîné qu’elle écrase. Cette grande dame de quarante-et-un mètres surplombe la ville comme un rappel symbolique de son importance pour la foi catholique.

La statue de Quito représente bien la grandeur et le rôle presque cosmique de la femme de l’Apocalypse. Mais représente-t-elle Marie de façon appropriée? Tout dépend de notre façon de voir la mère de Jésus. Pour ma part, j’avoue que ma représentation préférée de Marie est celle qui s’exprime dans le Magnificat de l’Évangile selon Luc (1,46-56). Avez-vous déjà porté attention au contenu de cet hymne? Marie y exprime toute sa joie devant les œuvres du Seigneur. Loin d’être une prière dans « les nuages », ce cri de joie contient un réel souci de justice sociale : « Il [le Seigneur] a jeté les puissants à bas de leurs trônes et il a élevé les humbles; les affamés, il les a comblés de bien et les riches, il les a renvoyés les mains vides. » (Luc 1,52-53) Dans ce passage, Marie est montrée comme une femme qui ose prendre la parole pour glorifier la justice de Dieu, une justice qui déstabilise le pouvoir économique et politique de son époque. Contrairement à la grande statue qui domine la ville de Quito, la Marie du Magnificat se présente comme une humble servante qui compte sur l’intervention de Dieu, face aux injustices perpétrées par les puissants.

Claude Lacaille, prêtre missionnaire dans la dictature du Chili, a redécouvert le visage de Marie avec un groupe de femmes. Elle avait un visage semblable à celui de ces femmes, travaillant comme domestiques pour des salaires de famine. Comme Marie, ces femmes vivaient du même espoir que le Seigneur détrône les puissants. Je vous invite à lire son article : « En marche! Vous n’êtes pas seules! »

Je ne suis pas une femme, je ne vis pas sous une dictature, je ne suis pas pauvre, mais j’ai des yeux assez clairs pour voir qu’il y a des situations inacceptables, dans notre monde et même au Québec. Je me tourne vers les paroles prophétiques de la Marie du Magnificat pour avoir le courage de dénoncer ce qui est inacceptable, pour lutter contre les dragons du mal de notre société.

Sébastien Doane est professeur d’exégèse biblique à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval (Québec).

Extrait de : Sébastien Doane, Zombies, licornes, cannibales… Les récits insolites de la Bible, Montréal, Novalis, 2015.

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