Nabuchodonosor. William Blake, 1795. Impression couleur, encre et aquarelle sur papier, 54 x 72 cm. Musée Tate Britain, Londres (Wikimedia).

Quand la conversion passe par une transformation végétale et animale

Sébastien DoaneSébastien Doane | 16 novembre 2020

Pour plusieurs auteurs bibliques, Nabuchodonosor est le Darth Vader de la Bible, l’incarnation même du mal puisqu’il est celui qui détruit Jérusalem, son temple et son palais, met un terme à la royauté judéenne et exile une partie de la population vers Babylone [1]. Pourtant, Daniel 4 présente une étrange conversion de ce roi étranger. Il passe par une transformation végétale et animale pour trouver l’humilité et reconnaître le Seigneur comme roi du ciel.

Le tout commence par un songe et des visions qui tourmentent le roi. Les sages de Babylone n’y comprennent rien, c’est alors que Daniel vient pour conseiller le roi. Voici ce qu’il lui dit :

Pendant que j’étais couché sur mon lit, voici les visions que j’ai vues : Au milieu de la terre se dressait un arbre immense. Cet arbre devenait toujours plus grand et plus puissant ; son sommet atteignait les cieux. Il était visible jusqu’aux extrémités de toute la terre. Son feuillage était magnifique ; il portait des fruits si abondants que tout être y trouvait de quoi se nourrir. Les bêtes des champs s’abritaient sous son ombre, les oiseaux du ciel faisaient leurs nids dans ses branches. Toute créature tirait de lui sa subsistance. Couché sur mon lit, je vis ensuite, dans les visions que j’ai eues, un être au service de Dieu, un veilleur, descendre des cieux.

Il cria d’une voix puissante et dit : Abattez l’arbre, coupez ses branches, dépouillez-le de ses feuilles et dispersez ses fruits ! Que les bêtes s’enfuient de dessous de lui et que les oiseaux abandonnent ses branches ! Mais laissez en terre la souche avec ses racines, au milieu de l’herbe des champs, entourez-la d’une chaîne de fer et de bronze. Qu’elle soit trempée par la rosée du ciel, qu’elle partage l’herbe de la terre avec les bêtes ; que sa raison cesse d’être celle d’un humain et soit remplacée par l’instinct d’une bête. Qu’elle demeure dans cet état pendant sept ans ! (Dn 4,7-13)

Daniel est d’abord confondu et troublé, puis affirme : « Eh bien, cet arbre, c’est toi, ô roi ! » (Dn 4,19) Nabuchodonosor est donc l’arbre le plus puissant qui atteint le ciel, mais qui est coupé. Remarquons que l’imagerie végétale cède sa place au monde animal. Au verset 13, la raison d’être ou littéralement le cœur de l’arbre/Nabuchodonosor est transformé en cœur de bête. La version grecque de ce récit souligne que le cœur à remplacer s’était « élevé dans l’arrogance » et qu’il a « désolé la maison du Dieu vivant ». Puis Daniel annonce au roi : « Tu seras chassé d’entre les humains! Tu vivras parmi les bêtes des champs, tu te nourriras d’herbe comme les bœufs, tu seras trempé par la rosée du ciel! Tu demeureras dans cet état pendant sept ans, jusqu’à ce que tu reconnaisses que le Dieu très-haut domine sur la royauté humaine et qu’il la donne à qui il veut. » (Dn 4,22) Daniel invite alors le roi à rompre avec ses péchés.

La prophétie ne s’accomplit pas tout de suite. Apparemment, Nabuchodonosaur n’a pas changé puisqu’un an plus tard une voix du ciel se fait entendre :

« Roi Nabucodonosor, écoute cette proclamation : Le pouvoir royal t’est retiré!  Tu seras chassé d’entre les humains! Tu vivras parmi les bêtes des champs et tu te nourriras d’herbe comme les bœufs! Tu demeureras dans cet état pendant sept ans, jusqu’à ce que tu reconnaisses que le Dieu très-haut domine sur la royauté humaine et qu’il la donne à qui il veut. » 

Aussitôt cette parole se réalisa : Nabucodonosor fut chassé d’entre les humains, il se mit à manger de l’herbe comme les bœufs, et son corps fut trempé par la rosée du ciel. Sa chevelure devint aussi longue que des plumes d’aigle, et ses ongles aussi grands que des griffes d’oiseau. (Dn 4,28-30)

La version grecque précise qu’en tant qu’animal, Nabuchodonosor peut prier : « J’ai donné mon âme à la supplication, et j’ai adressé une pétition au Seigneur, le Dieu du ciel, au sujet de mes péchés, et j’ai supplié le grand Dieu des dieux concernant mon ignorance. » (Dn 4,30 LXX)

Au bout du temps fixé, Nabuchodonosor retrouve la forme humaine, mais il est profondément transformé. Sa raison lui est rendue puis il bénit le Dieu très-haut et se mis à le louer et à proclamer sa gloire. Et, puisqu’il rend gloire à la souveraineté du Seigneur, sa propre royauté lui est remise.

La morale de cette histoire…

Le dernier verset de ce récit indique que le Seigneur est le vrai roi, qu’il a le pouvoir d’abaisser les orgueilleux et d’élever ceux qui se conduisent avec orgueil. Cette histoire a été transmise dans un contexte postexilique dans lequel Israël essaie de comprendre comment et pourquoi il a été détruit par l’armée de Nabuchodonosor sans que le Seigneur intervienne. Cette histoire donne une caractérisation créative au personnage du roi le plus puissant de cette région du monde. D’une part, il y a un regard sarcastique sur ce roi qui, en tant que grand arbre, est abattu et se retrouve à brouter l’herbe comme un bœuf. Celui qui a détruit Israël est abattu à son tour. D’autre part, sa conversion permet de le rendre sympathique aux auditeurs. Celui qui est habituellement présenté comme le plus terrible des personnages bibliques est humilié et découvre le vrai Dieu. Cette conversion est rendue possible par une transformation de son corps et de son cœur. Nombres 23 montre un récit insolite où un âne peut mieux discerner la présence de Dieu que le prophète Balaam. Il y a quelque chose de similaire ici. C’est par sa transformation en bête que Nabuchodonosor fait une expérience qui lui permet de saisir sa juste place et celle de Dieu.

Qu’en pensez-vous, est-ce que les animaux ont quelque chose à nous apprendre pour devenir de meilleurs humains?

Sébastien Doane est professeur d’exégèse biblique à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval (Québec).

[1] Grand merci à Pierre de Martin de Viviés. Cet article a été largement inspiré par sa présentation de ce passage dans le groupe de recherche « Bible, littératures et cultures antiques » de l’Université catholique de Lyon qui examine les relations entre l’homme et l’animal au regard des théologies de la création.

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