
Les sept jours de la création. Donald Jackson, 2003. Saint John’s Bible (photo © Saint John’s University).
Les jours de la Création
Erwan Chauty | 25 mars 2024
On nous en rebat les oreilles : la lecture du premier chapitre de la Genèse a participé à la construction d’une culture où l’humanité, se croyant l’égale de Dieu, se permet de dominer la nature comme s’il s’agissait d’un autre qu’elle, avec les conséquences gravissimes de l’Anthropocène. Mais est-ce vraiment cela dont parle Gn 1 ? J’aimerais pour y voir clair réfléchir au rôle que jouent les sept « jours » dans la structure de ce récit de création.
La lettre du texte de Genèse 1 est bien différente du souvenir un peu vague demeurant dans notre culture. Essayons, à titre d’exemple, de reconstituer un tel récit : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre, le soleil et la lune, les étoiles. Puis il fit émerger la terre sèche en la séparant de la mer. Il créa alors tous les végétaux, herbes, plantes et arbres, puis les poissons, les oiseaux, et tous les animaux terrestres. Enfin il créa l’être humain à son image, homme et femme, et lui dit : “Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-la, soumettez tout ce qui est vivant.” ».
Or le vrai récit de Gn 1 ne cesse de parler de « jours » : « il y eut un soir, il y eut un matin, ce fut le premier jour ». Faut-il y lire une durée, comparable à vingt-quatre heures ? Deux faits s’y opposent. D’abord, les trois premiers jours sont comptés avant la création du soleil ; on se demande bien comment un « soir » et un « matin » temporels sont possibles : même l’ancien nomade hébreu savait bien que le soleil « se couche » pour donner place à la nuit. De plus, les durées ne sont pas vraiment perceptibles dans ce récit : pourquoi cela prendrait-il la même durée de créer toute la végétation (« troisième jour »), le soleil et la lune (« quatrième jour »), ou encore tous les animaux terrestres et l’être humain (« sixième jour »), ce dernier recevant un long discours.
Mais les « luminaires » qui « séparent le jour de la nuit » sont d’abord présentés comme des « signes » (v. 14). Ne pourrait-on voir dans ces sept jours de la Création, plutôt que des durées égales, un « signe » – une organisation mentale, une manière de classifier de manière logique tout le foisonnement que l’humain découvre dans le monde ? Les sept jours non plus comme « durée du travail divin », mais comme effort de l’auteur inspiré pour organiser l’infinie diversité des éléments du monde auquel il appartient ?
Dans cette ligne, s’il est bien clair que seul l’être humain est créé « à l’image et à la ressemblance de Dieu », et s’il est le seul que Dieu invite à « dominer et soumettre », il importe de repérer qu’il n’est pas créé dans un jour qui lui aurait été réservé. Apparu le sixième jour, il partage la condition des « bestiaux, petites bêtes, et bêtes sauvages ». À ce titre, habitant de la terre ferme, il partage avec les animaux ce qui le distingue des poissons et des oiseaux : créés le cinquième jour, ceux-ci peuplent les autres espaces, que sont les eaux et les airs « face au firmament du ciel ». L’être humain reçoit d’ailleurs de Dieu la même parole que les oiseaux, adressée à l’impératif : « Soyez féconds et prolifiques ».
Quant à la nourriture de l’être humain, elle partage des points communs avec celle des autres vivants. Certes, il est le seul à se nourrir de « tout arbre dont le fruit porte sa semence ». Mais, avec les autres créatures du sixième jour et les oiseaux créés le cinquième jour, il se nourrit aussi de « toute herbe ». Si les « arbres » ne sont pas les « herbes », on remarque cependant que tous ces végétaux nourrissants ont été créés le troisième jour. Ce troisième « jour » nourrit donc tant le cinquième « jour » que le sixième « jour ».
À travers ce récit, il apparaît donc une pensée subtile de la place de l’être humain dans l’univers. Il est certes le seul à se découvrir créé « à l’image et à la ressemblance de Dieu », affirmation d’autant plus forte qu’on ne traite pas ici d’une petite divinité locale ou secondaire, mais du créateur du ciel, de ses « luminaires », et de la terre. Il est la seule créature appelée à un rôle de gouvernement, ou d’intendance, sur l’ensemble du créé. Mais l’organisation du récit en « jours » permet d’articuler cette spécificité humaine avec tout le reste du créé, avec lequel il entretient des ressemblances et des différences de degrés, exprimées en « jours ». L’être humain partage beaucoup avec les animaux, un peu aussi avec les oiseaux ; et, comme tout ce qui l’environne – fruits, herbes, poissons des mers, lointaines étoiles – il est né de l’acte créateur de Dieu, sans lequel tout ne serait que « désert et vide ».
Erwan Chauty SJ est professeur d’exégèse biblique aux Facultés Loyola Paris (anciennement Centre Sèvres).