
L’ânesse de Balaam. Rembrandt, circa 1626. Huile sur toile, 65 x 47 cm.
Musée Cognacq-Jay, Paris (Wikipédia).
Quand l’ânesse parle : une leçon divine dans un récit improbable
François Doyon | 10 février 2025
Parmi les récits insolites de la Bible, celui de Balaam et de son ânesse, tiré du livre des Nombres (22,21-35), occupe une place singulière. L’image d’un animal qui dialogue avec son maître semble emprunter davantage aux contes fantastiques qu’à un texte sacré. Pourtant, ce passage, souvent perçu comme comique ou absurde, révèle une profondeur symbolique et théologique qui mérite d’être explorée.
Un contexte de tension spirituelle
L’histoire s’inscrit dans un épisode où Balaam, devin convoité par Balak, roi de Moab, est sollicité pour maudire Israël, peuple élu de Dieu. Or, Balaam hésite, car Dieu lui-même l’a averti de ne rien dire qui ne soit conforme à sa volonté. Déjà ici, la tension entre la volonté divine et les intérêts humains s’installe.
Alors que Balaam prend la route avec les émissaires du roi, Dieu envoie un ange pour barrer son chemin. Étrangement, Balaam, censé être un homme spirituel et visionnaire, est incapable de percevoir cette manifestation divine. C’est son ânesse, humble monture, qui discerne la présence de l’ange. Face à l’invisible, Balaam apparaît aveugle, tandis que l’animal manifeste une perception spirituelle supérieure.
Un animal qui parle : satire ou message sérieux ?
Lorsque l’ânesse, à force d’être battue, s’exprime, le récit atteint son apogée étrange : « Que t’ai-je fait pour que tu me battes par trois fois ? » (Nombres 22,28).
Ce dialogue inattendu pourrait prêter à sourire. La scène semble défier toute logique rationnelle et s’apparente davantage à une fable, où les animaux prennent la parole pour enseigner une leçon. Ici, l’humour biblique joue un rôle essentiel : il met en évidence l’aveuglement spirituel de Balaam par un contraste saisissant avec la sagesse de son ânesse. Loin d’être un simple effet comique, ce moment invite à une réflexion sur l’humilité et l’écoute des signes de Dieu, même lorsqu’ils viennent de sources inattendues ou dévalorisées.
L’ânesse : figure d’humilité et de médiation divine
Dans le contexte biblique, l’âne est souvent associé à la simplicité et à l’humilité. Ce même animal portera plus tard le Christ lors de son entrée triomphale à Jérusalem (Matthieu 21,1-11). L’ânesse de Balaam, par sa docilité et son rôle d’intermédiaire, préfigure cette symbolique : Dieu choisit fréquemment les plus humbles pour accomplir ses desseins.
En outre, l’intervention divine par le biais de l’ânesse souligne que la parole de Dieu peut s’incarner dans des médiums inattendus, voire méprisés. Le choix de cet animal souligne que la révélation divine n’est pas réservée à l’élite ou aux puissants, mais qu’elle peut émaner de ce qui semble ordinaire, voire insignifiant.
Une satire de la religiosité hypocrite
Certains exégètes interprètent ce passage comme une critique implicite de Balaam. Bien qu’il soit présenté comme un prophète capable de bénédictions ou de malédictions, son incapacité à discerner l’ange de Dieu met en lumière l’écart entre son statut et sa réelle connexion spirituelle. La Bible souligne ainsi que la sagesse ne réside pas dans le titre ou la fonction, mais dans l’attitude de foi et d’écoute. L’ânesse devient alors un miroir de l’humanité : parfois, ceux que nous considérons comme inférieurs ou dénué d’intelligence révèlent des vérités que nous sommes incapables de percevoir.
Une leçon intemporelle
Le récit de Balaam et de son ânesse rappelle que Dieu agit souvent par des voies inattendues, déjouant les attentes humaines. Il nous invite à adopter une attitude d’humilité face à ce qui semble insignifiant ou absurde. Dans un monde où les certitudes rationnelles prévalent, ce texte déplace notre regard pour nous rappeler que la sagesse divine dépasse notre compréhension.
Ainsi, l’ânesse de Balaam, loin d’être une simple curiosité biblique, devient une figure universelle : celle qui, dans sa modestie, nous montre la voie vers une perception plus juste du divin. Par son dialogue improbable, elle résonne comme un appel à ne pas sous-estimer les instruments par lesquels Dieu nous interpelle, même lorsqu’ils nous semblent incongrus.
François Doyon détient un doctorat en philosophie de l’Université de Montréal. Il est présentement doctorant en théologie à l’Université Laval (Québec).
