Yaël. Gertrude Crête, SASV. Encres acryliques sur papier, 2000 (photos © SEBQ) 

Yaël : ruse et renversement des rôles

Anne-Marie ChapleauAnne-Marie Chapleau | 5 mars 2018

Lire : Juges 4,17-23 ; 5,6.24-31

Qui est Yaël? Le texte la présente comme « la femme de Héber le Qénite ». Mais on n’a presque rien dit en disant cela. Il y a bien plus à découvrir de cette femme au destin tout à fait singulier. Le livre des Juges nous offre deux portes d’entrée dans son histoire. Tout d’abord, au chapitre 4, le récit de sa geste guerrière. Puis, au chapitre 5, une bénédiction insérée dans le cantique de louanges de Débora et de Barak. Dans les deux cas, le texte joue avec les stéréotypes sexuels, tandis que les frontières entre les identités deviennent floues [1].

Le récit d’aventures (Jg 4,17-23)

Une fois de plus livrés à un ennemi pour s’être détournés du Seigneur, les Israélites sont toutefois bientôt secourus par leur Dieu qui demeure toujours fidèle à son alliance. Il suscite la juge Débora qui convainc le général Barak de livrer bataille aux ennemis. Celui-ci, soutenu par le Seigneur, les met vite en déroute. Leur chef Sisera s’enfuit et se retrouve dans les parages de la tente d’un allié, Héber le Qénite.  Sa femme Yaël sort et l’interpelle. Que lui offre-t-elle au juste? Peut-être tout simplement son secours et l’hospitalité de sa tente. Mais on pourrait aussi y voir une invitation à teneur sexuelle.  Ce faisant, elle ressemble à ces femmes étrangères que certaines pages de la Bible associent à la prostitution et à l’idolâtrie. Par contre, en recouvrant Sisera d’un tapis et en lui donnant à boire du lait, elle retourne à un rôle typiquement maternel. Pas pour longtemps. En lui donnant l’ordre de faire le guet à l’entrée de la tente, Sisera la traite comme l’un de ses soldats. En s’abandonnant à sa protection, il renverse lui-même les rôles. Il perd en masculinité ce que Yaël gagne de son côté.

Mais Yaël, une femme qui a décidément l’esprit d’initiative, a autre chose derrière la tête. Pour elle, Sisera est un ennemi à abattre. Tout ce qu’elle a fait jusqu’ici relève de la ruse. Il est maintenant temps de faire aboutir son projet en passant aux actes. Alors que Sisera s’est endormi, elle saisit un piquet de tente et, à l’aide d’un marteau, le lui enfonce dans la tempe. Le grand général meurt sur le coup, vaincu par un geste qui ne manque pas d’évoquer symboliquement un viol. Il ne reste plus à Yaël qu’à attendre l’arrivée de Barak pour lui annoncer la mort de celui qu’il poursuivait.

Une bénédiction à la louange de Yaël (5,6.24-31)

Débora et Barak entonnent un cantique à la louange de Seigneur qui a donné la victoire à son peuple. Au verset 6, une indication temporelle est liée au nom de Yaël : « aux jours de Yaël ». C’est la seule fois dans la Bible où l’expression « aux jours de » est accolée au nom d’une femme [2]. Du coup, Yaël acquiert pleinement un statut d’héroïne… aux traits tout autant masculins que féminins. L’ambiguïté persiste dans le passage plus directement consacré à sa louange (5,24-26). Au verset 24, Yaël est clairement rattachée au groupe des femmes et à la sphère domestique et une fois de plus présentée comme la « femme de ». Mais dans les versets suivants, chacun de ses gestes est décrit avec une insistance et une emphase plus grande que dans le récit, entremêlant de manière encore plus intrigante les traits masculins et féminins. Si la violence du geste qui a terrassé Sisera est exacerbée, la manière dont Sisera s’écroule « entre ses pieds » suggère une naissance, une « naissance » pour la mort [3].

Retour à la case départ

Qui est Yaël? Une épouse, une mère, une séductrice, une guerrière ou même un guerrier? Pour reprendre la formule d’un ancien jeu télévisé, on pourrait dire : « Que la vraie Yaël se lève »! Je parierais pour ma part sur l’héroïne. Le plus intéressant de son histoire est peut-être bien qu’elle introduit une subversion des stéréotypes au sein même d’un texte produit par une société patriarcale!

Anne-Marie Chapleau est bibliste et professeure à l’Institut de formation théologique et pastorale de Chicoutimi (Québec).

[1] Pour en découvrir plus là-dessus voir: Anne Létourneau, Violence au féminin en Juges 4-­5 : Entre normativité et subversion du genre. Mémoire de maîtrise (sciences des religions), Université du Québec à Montréal, 2008, 230 p.  La lecture qu’elle fait du parcours de Yaël a inspiré ce texte.
[2] Anne Létourneau, Violence au féminin en Juges 4-­5, p. 90.
[3] Anne Létourneau, Violence au féminin en Juges 4-­5, p. 79.

ivoire phénicien

Au féminin

Lors du lancement de cette rubrique, trois femmes, fondatrices du groupe de recherche ECPB (Entre contes, psychanalyse et Bible) et vivant à Fribourg (Suisse), nous offraient une lecture symbolique qui jette un regard œcuménique et transdisciplinaire sur la Bible. Une nouvelle série de textes, signés par Anne-Marie Chapleau et Patrice Perreault, mettent en valeur une collection d’œuvres d’art de l’artiste Gertrude Crête.

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