La fuite de Loth par un disciple d’Orazio Gentileschi (peintre italien, 1562-1647). Huile sur toile, 137 x 179 cm.

La femme « sans » : la femme de Loth

Anne-Marie ChapleauAnne-Marie Chapleau | 9 septembre 2018

Lire : Genèse 19, 1-26

La femme sans nom, sans voix, sans visage et sans avenir : voilà comment nous pourrions appeler celle que le texte désigne comme « la femme de Loth ». Peut-être est-ce une ombre, à peine une  présence fugace vite avalée par son passé. Loth, son mari, occupe pourtant une place  consistante dans l’histoire d’Abraham en tant que son neveu. Il est mentionné dès le début de l’histoire du patriarche à la fin du chapitre 11 du livre de la Genèse. Et alors que le texte mentionne et nomme les femmes d’Abram (ou Abraham) et de son frère Nahor, il reste muet sur celle de Loth. En fait, on ne sait même pas, à ce stade de l’histoire, qu’il a une femme et des filles.

Bientôt, les clans d'Abraham et de Loth se séparent pour pouvoir jouir chacun d'un territoire qui lui soit propre. Loth a fixé son choix sur un territoire luxuriant, la région de Sodome et Gomorrhe (Gn 13,10-11). Mais ce sera pour son plus grand malheur apprendra-t-on bientôt, car la région est convoitée par des rois mésopotamiens. Ils envahissent la région et défont rapidement les armées des rois de Sodome et Gomorrhe. Ils emmènent chez eux des captifs, dont Loth. Sa femme fait vraisemblablement partie des « biens » sur lesquels les vainqueurs mettent la main (14,12). On peut du moins le supposer après coup puisque le texte ne donne toujours pas d'indice de son existence. Et – serait-ce un progrès? – l'imaginer parmi les femmes qu'Abraham, venu à la rescousse de son neveu, récupère avec ses biens.

Quelques chapitres plus loin, les choses vont mal pour Sodome et Gomorrhe. Le Seigneur a résolu de détruire ces villes aux péchés énormes (18,20). La perversion de Sodome atteint son point culminant au chapitre 19. Ses habitants veulent agresser sexuellement les deux invités que Loth reçoit chez eux. Le lecteur qui a lu le chapitre précédent sait que ces étranges visiteurs, tantôt deux, tantôt trois, tantôt hommes, tantôt anges, représentent le Seigneur lui-même. Passons sur l'énormité de la situation pour noter l'absence de Madame Loth. Où est-elle quand Loth, qui place la valeur de l'hospitalité au-dessus de tout, offre en pâture aux citoyens de la ville ses deux filles vierges pour éviter tout outrage à ses hôtes? Encore absente. Sans droit au chapitre. En fait, même pas digne d'une petite mention. Invisible.

Elle apparaît enfin dans la bouche des anges qui ordonnent à Loth : « Prends ta femme et tes filles. » (Gn 19,15). Il faut partir et vite, car la destruction de Sodome est imminente. Et les anges de prendre Loth par la main, et sa femme, et ses deux filles (v. 16). Tout le monde connaît la suite. Les anges ont bien averti Loth et les siens de ne pas regarder en arrière (19,17). Mais voilà, sa femme regarde et est immédiatement transformée en statue de sel (v. 26).

Elle n'aura été que cela : un regard tourné vers l'arrière et un corps figé dans le passé. Elle devient ainsi le témoin immuable de sa propre existence pétrifiée. Femme sans mots, sans visage, sans nom, sans identité, sans histoire. Juste un regard qui contemple la destruction par le feu d'un monde qui avait des allures de paradis (13,10). Juste un regard fixé sur le basculement du paradis dans un enfer de flamme et de cendres. Juste un regard en attente d'autres regards qui sauront y lire sa vie avortée et la fin de toute illusion.

Anne-Marie Chapleau est bibliste et professeure à l’Institut de formation théologique et pastorale de Chicoutimi (Québec).

ivoire phénicien

Au féminin

Lors du lancement de cette rubrique, trois femmes, fondatrices du groupe de recherche ECPB (Entre contes, psychanalyse et Bible) et vivant à Fribourg (Suisse), nous offraient une lecture symbolique qui jette un regard œcuménique et transdisciplinaire sur la Bible. Une nouvelle série de textes, signés par Anne-Marie Chapleau et Patrice Perreault, mettent en valeur une collection d’œuvres d’art de l’artiste Gertrude Crête.