La femme de Naaman et sa servante, de la série Women of the Bible (photo © Dikla Laor).

Une petite esclave de rien du tout

Anne-Marie ChapleauAnne-Marie Chapleau | 2 mars 2020

Lire : 2 Rois 5, 1-19

Pourquoi, dans une société patriarcale, un général pétri d’autorité, de pouvoir et de prestige écouterait-il les conseils d’une femme? Et si cette femme est en fait une toute jeune fille, voire une enfant? Et si cette enfant est une esclave, étrangère de surcroît? Pourquoi et comment cet homme l’écouterait-il?

Et pourtant Naâman, général des armées du roi d’Aram (Syrie), l’écoute. Il y a des choses auxquelles on consent lorsqu’on a épuisé tous les recours. Les armes et les talents de stratège militaire ne peuvent en effet rien contre la lèpre, cette maladie qui provoque peur et dégoût et devient source d’exclusion. Naâman échappe néanmoins à cette dernière déchéance, son statut social faisant sans doute rempart au rejet. Il a une femme, règne en maître sur sa maisonnée et a ses entrées auprès de son souverain. Rien de tout cela ne peut toutefois colmater la brèche ouverte par la lèpre. Le grand général est un homme vulnérable et c’est sans doute ce qui lui ouvre l’oreille – partiellement nous le verrons – à une parole inattendue.

Le don d’une parole

Cette parole est prononcée par la jeune esclave israélite mise au service de sa femme. De cette jeune fille, on ne saura rien de plus que ce qu’on en a déjà dit. Elle ne compte guère plus que sa maîtresse dont l’intercession est évoquée sans être mise en scène. La jeune Israélite se résume tout entière à la parole qu’elle dit à sa maîtresse. Cette parole se découpe donc sur un fond de silence et d’invisibilité qui en accentue la portée.

Elle dit à sa maîtresse : « Ah! si seulement mon maître s’adressait au prophète de Samarie! Il le délivrerait de sa lèpre. » (2 R 5,3)

Que dit cette parole? Et « comment » parle-t-elle? La jeune fille ne conteste rien, ne revendique rien pour elle-même. Elle accepte tout simplement la situation qui est la sienne. Elle a un maître, elle est une esclave, là n’est pas la question. Ce qui importe, c’est le fait que son maître souffre d’une maladie. Elle sait quelque chose que les autres ignorent et souhaite l’offrir. Mais possède-t-elle vraiment un « savoir »? N’est-elle pas plutôt animée d’une confiance et d’une espérance qui la débordent? Sa parole ne dicte rien, elle suggère, elle laisse libre. Elle fournit une piste. Elle pointe l’action à prendre – « s’adresser », autrement dit s’engager dans une démarche relationnelle – et le destinataire de cette action, un prophète de Samarie, la capitale d’Israël, ennemi traditionnel d’Aram. En mentionnant le prophète, elle évoque du coup Celui qui l’envoie, postule la bienveillance de celui-ci pour le général ennemi et sa capacité à la traduire en acte de salut.

D’une méprise à l’autre

Naâman écoute donc la jeune Israélite, mais n’entend pas « juste ». Il ne se met pas en quête du prophète de Samarie. Il en réfère plutôt au roi d’Aram, son supérieur hiérarchique qui, pour sa part, écrit à son vis-à-vis, le roi d’Israël, pour lui demander la guérison en échange d’une bonne quantité d’or, d’argent et d’habits de fête. C’est donc fin prêt à négocier une transaction marchande que Naâman se présente devant le roi d’Israël qui n’y comprend goutte et interprète cette curieuse demande comme une initiative hostile.

Cependant Élisée, prophète du Seigneur en Samarie, veille au grain. Son intervention permettra de sortir de l’impasse. Naâman sera enfin purifié de sa lèpre, mais presque malgré lui car, une nouvelle fois, il se méprendra. Comment en effet pourrait-il guérir en obéissant à l’ordre farfelu d’Élisée qui l’invite à se plonger sept fois dans le Jourdain? Heureusement pour lui, ses propres serviteurs le convaincront de se plier à l’injonction du prophète.

Conclusion sous forme de bilan

Naâman aura eu la chance de croiser sur sa route des « serviteurs inutiles » (voir Luc 17,10), c’est-à-dire des personnes n’attendant rien pour elles-mêmes parce qu’ayant basculé totalement dans l’ordre de la gratuité relationnelle. Au premier rang d’entre elles, il y aura eu une femme, une jeune esclave israélite, une enfant.

Anne-Marie Chapleau est bibliste et professeure à l’Institut de formation théologique et pastorale de Chicoutimi (Québec).

ivoire phénicien

Au féminin

Lors du lancement de cette rubrique, trois femmes, fondatrices du groupe de recherche ECPB (Entre contes, psychanalyse et Bible) et vivant à Fribourg (Suisse), nous offraient une lecture symbolique qui jette un regard œcuménique et transdisciplinaire sur la Bible. Une nouvelle série de textes, signés par Anne-Marie Chapleau et Patrice Perreault, mettent en valeur une collection d’œuvres d’art de l’artiste Gertrude Crête.