La sorcière de En-Dor, de la série Women of the Bible (photo © Dikla Laor).

On la disait sorcière, mais...

Anne-Marie ChapleauAnne-Marie Chapleau | 29 juin 2020

Lire : 1 Samuel 28, 3-25

À la faveur de la nuit, le roi Saül, dûment déguisé pour ne pas être reconnu (v. 8), s’en va subrepticement consulter une femme ayant pour profession, selon une traduction littérale de l’hébreu, d’être une « maîtresse de revenant ». Implorée par le monarque, cette femme dont on ignore le nom fera monter de la terre rien de moins que le défunt prophète Samuel afin qu’il puisse le consulter.

Un bien étrange texte biblique

Le « vrai de vrai » Samuel est-il réellement revenu du royaume des morts (ou shéol) grâce à une spécialiste du spiritisme? Pour nous, cette question est impertinente! Nous n’avons pas à évaluer la teneur d’un  hypothétique  événement, mais à lire un texte. Et dans un texte, tout est possible : les séjours de trois jours dans une baleine, les animaux qui parlent et, pourquoi pas, les morts qui reviennent se balader chez les vivants.  Ce n’est donc pas une quelconque « réalité » factuelle inatteignable qui nous intéresse, mais le réel d’une Parole de Dieu qui nous est donnée à entendre.

Une première pour Saül

Le dominicain et exégète Philippe Lefebvre fait remarquer que jamais Saül n’entre vraiment en relation avec les femmes, bien qu’il ait des épouses et des enfants [1]. Mécontent que son fils Jonathan nourrisse une amitié avec le futur roi David, il l’insulte en le traitant de « fils de dévoyée » (1 S 20,30). La « dévoyée » en question est pourtant sa propre femme. Nous assistons donc à une « première » puisque jamais auparavant le récit n’avait placé Saül en situation d’interlocution avec une femme.

En fait, le monarque ne s’intéresse pas le moins du monde à la nécromancienne ; il veut simplement profiter du pouvoir dont elle dispose. Quand il lui demande d’invoquer un revenant pour lui, la femme lui réplique que le roi Saül a fait supprimer tous les nécromants et devins de son royaume (v. 9). Sans le savoir, elle le met devant ses propres contradictions. Il avait jugé jadis que la nécromancie était une pratique perverse, contraire à la foi. Sauf, que maintenant il y recourt. Quand nos intérêts personnels sont en jeu, nous sommes parfois bien prompts à renier nos beaux principes.

Saül l’assure qu’elle n’encourra « jamais de blâme pour cette affaire » (v. 10). Il va jusqu’à prêter serment en invoquant le nom du Seigneur pour la convaincre. Décidément! Après la femme, c’est le Seigneur lui-même qu’il instrumentalise au service de ses intérêts. La sorcière accepte néanmoins de faire ce qu’il lui demande et s’enquiert de l’identité du défunt à contacter. Au nom de Samuel, elle comprend tout de suite qu’elle à affaire à Saül lui-même, se sent trompée et le lui dit. En le démasquant, elle lui reflète que le trompeur, l’homme au double standard moral, c’est bien lui, Saül, roi d’Israël. Mais il n’en a cure : il veut savoir ce qu’elle voit. À la description qu’elle lui en fait, il reconnaît immédiatement Samuel (v. 14).

Affronter la mort en roi

Il a beau être un spectre revenu d’outre-tombe, Samuel parle toujours en prophète (v. 16-19). Il annonce, inéxorables, la défaite et la mort.  Ses paroles pétrifient littéralement Saül qui demeure prostré, incapable de se nourrir. Mourir n’est certes pas gai, mais faut-il y ajouter la déchéance de rencontrer la mort dans un état de déliquescence avancé ? La sorcière, mue par la compassion, ne s’y résout pas. Elle prend l’initiative d’interpeler Saül, de l’inviter à se sustenter, à reprendre des forces pour être en mesure de poursuivre sa route. Elle insiste et va jusqu’à préparer des pains pour le roi, et même jusqu’à sacrifier le veau qu’elle avait à l’engrais. Saül finit par manger et, revigoré, reprend sa route (v. 20-25).

La femme d’En-Dor a beau être maîtresse de revenant, elle a joué pour Saül exactement le même rôle que l’ange du Premier livre des Rois pour le prophète Élie (1 R 19,1-8). Sorcière, diseuse de bonne aventure ? Peut-être, mais avant tout diseuse de vérité et accoucheuse de dignité et d’humanité pour un homme anéanti par la terreur.

Anne-Marie Chapleau est bibliste et professeure à l’Institut de formation théologique et pastorale de Chicoutimi (Québec).

[1] Philippe Lefebvre, « L’exigence des noces. Hommes et femmes dans la Bible », Études 418/3 (2013) 351-361.

ivoire phénicien

Au féminin

Lors du lancement de cette rubrique, trois femmes, fondatrices du groupe de recherche ECPB (Entre contes, psychanalyse et Bible) et vivant à Fribourg (Suisse), nous offraient une lecture symbolique qui jette un regard œcuménique et transdisciplinaire sur la Bible. Une nouvelle série de textes, signés par Anne-Marie Chapleau et Patrice Perreault, mettent en valeur une collection d’œuvres d’art de l’artiste Gertrude Crête.