Kozbi. Women of the Bible  (photo © Dikla Laor).

La luxuriante Kozbi

Anne-Marie ChapleauAnne-Marie Chapleau | 2 mars 2026

Lire Nombres 25, 1-18

Quelle histoire ! On y voit successivement le Seigneur piquer une grande colère contre son peuple et ordonner à Moïse d’en écarteler les chefs, Moïse faire exécuter des israélites coupables d’idolâtrie, et le très zélé Pinhas transpercer de sa lance un coreligionnaire qui enlaçait une Madianite. Vous l’aurez deviné, il s’agit de l’héroïne de cette chronique, la séduisante Kozbi. À vrai dire, la pauvre n’a pas eu le temps de faire grand-chose ni même de parler tant a elle été rapidement exécutée.

Nombreux seront les lectrices et les lecteurs à s’indigner d’un tel déferlement de violence ou à soupirer devant ce texte qui, faisant disparaître le Dieu « lent à la colère et plein d’amour » du Ps 103 (v. 8) derrière un autre « prompt à la colère et rempli de haine », renforce le stéréotype du Dieu jaloux, colérique et violent du Premier Testament. Ce n’est pas cela non plus qui dédouanera ce corpus souvent accusé de misogynie et d’esprit patriarcal.

Lire autrement

Certes. Cependant, ce texte sans prétention à l’historicité a peut-être quand même quelque chose de pertinent à dire pour nous aujourd’hui pourvu qu’on ose regarder derrière ses figures — ses éléments porteurs de sens — et examiner ce que leur tissage en récit donne à voir.

Il était une fois…

… un ramassis d’esclaves qui, libérés par le Seigneur Dieu (voir Ex 14), ont été invités à entrer dans une relation privilégiée avec lui, l’alliance (Ex 19–20), puis à faire route vers la Terre qu’il leur avait promise. Longue, très longue fut la route vers ce pays ruisselant de lait et de miel (Ex 33,3). Ardu fut l’apprentissage de ce que signifie « vivre en alliance ». Interminable fut la traversée du désert avec de nombreuses errances sur des voies sans issue…

Errance de l’oubli de la relation vitale qui les avait créés comme peuple et leur assurait un avenir.

Errance en terres d’illusions et de promesses trompeuses. Comme cette fois-ci. Shittim en pays de Moab [1], aux portes de la Terre promise, incarne le lieu où le cœur doit choisir : la fidélité au Seigneur et à ses promesses, ou bien la soumission à ce qui semble si attrayant : des dieux que l’on voit facilement, des cultes qui excitent les sens, des femmes librement offertes. Le drame du Jardin d’Éden (Gn 3,1-7) se rejoue sans cesse. Les « fruits » qui permettent de devenir même un tout petit peu « comme des dieux » (Gn 3,5) sont si tentants !

Du petit au grand écart

Et on fait un petit pas de côté. Puis deux. Puis plusieurs. Et on troque une relation personnelle et bienveillante pour sa parodie. On se retrouve « écarleté » (v. 4) entre ce qui fonde sa vie et ses désirs désordonnés.

Objection votre honneur !

Dans le texte, c’est pourtant le Seigneur qui ordonne l’écartèlement des chefs (v. 4), non ?

Dans le texte, oui, mais pas dans la « vraie vie ». Dans l’histoire, la figure du « Seigneur » joue le rôle de manifester le dessous des choses, ici la portée mortifère de certains choix humains et le danger qu’ils représentent pour l’alliance.

Kozbi entre en scène

Les filles, le peuple, les dieux… ça demeure un peu général tout cela ! Ça peut occulter la responsabilité personnelle et le fait que chacun, en définitive, doive choisir pour lui-même l’orientation de sa vie. C’est là que Kozbi entre en scène. Son nom explique son rôle dans le récit : Kozbi signifie « la luxuriante » et évoque déjà l’exubérance de mille plaisirs. Et l’alcôve où la « rencontre » l’Israélite qui là amenée dans le camp (v. 8) — probablement un lieu servant à la prostitution sacrée — correspond à une version pervertie de la Tente de la Rencontre (v. 6). C’est là que le zélé Pinhas les transperce tous deux d’une lance que la femme reçoit dans le bas-ventre.

Halte à la génération et au fléau

Pourquoi le texte mentionne-t-il expressément cette partie du corps de Kozbi ? Parce que le bas-ventre, région de l’utérus, évoque de possibles engendrements. Car un acte dévoyé pourrait en faire naître d’autres et il faut stopper cela tout net. Du coup, le geste de Pinhas arrête aussi le fléau dont souffrait tout le peuple du fait de son idolâtrie. Dans ce texte comme dans bien d’autres de la Bible, prostitution et idolâtrie sont les deux faces d’un même phénomène, celui de la trahison des relations les plus intimes. Et il pèse souvent sur les femmes étrangères le soupçon qu’elles pourraient être porteuses de ce virus mortel.

À notre époque, les enjeux de ce texte pourraient être évoqués par des figures plus acceptables pour notre sensibilité contemporaine [2]. Kozbi les aura, à son corps défendant, incarnés dans cette histoire, par son rôle et par sa mort.

Anne-Marie Chapleau, bibliste retraitée au Saguenay, était formatrice au diocèse de Chicoutimi.

[1] Moab est une contrée de Transjordanie située à l’est de la mer Morte.
[2] Mais s’est-ton vraiment débarrassé pour de bon du racisme, de la misogynie et du patriarcat ?

ivoire phénicien

Au féminin

Lors du lancement de cette rubrique, trois femmes, fondatrices du groupe de recherche ECPB (Entre contes, psychanalyse et Bible) et vivant à Fribourg (Suisse), nous offraient une lecture symbolique qui jette un regard œcuménique et transdisciplinaire sur la Bible. Les textes plus récents mettent en valeur des personnages féminins de la Bible à partir d’œuvres d’art (Gertrude Crête et des artistes classiques) et de photographies de Dikla Laor.