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Justice sociale
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chronique du 19 mai 2017

 

Entendre le cri de Job et y répondre

Capture de l’Inca Atahualpa par Pizarro à Cajamarca

Capture de l’Inca Atahualpa par Pizarro à Cajamarca
(peinture fantaisiste de Juan Lepiani)


Le 16 novembre 1532, le conquistador Francisco Pizarro rencontrait l’Inca Atahualpa, à Cajamarca dans les montagnes du Pérou actuel. On raconte que le dominicain Vicente de Valverde aurait tendu la Bible au souverain inca, en l’enjoignant d’obéir à la Parole de Dieu. Ayant rapproché de ses oreilles le livre, mais n’entendant rien, il aurait jeté à terre cet objet qui ne signifiait rien pour lui. Ce jour-là, les conquistadors ont fait prisonnier Atahualpa, en criant au blasphème, et massacré 7000 Incas.

Cet épisode révèle une terrible trahison à laquelle ont souvent succombé les chrétiens. La Bible est devenue une arme au service des pouvoirs, instrument de carnage et de domination. Une parole de vie mise au service de la mort. La Bible comme la croix accompagnant l’épée, les fusils, les bombes.

Mais au-delà de cette instrumentalisation de la Bible, comme de la religion en général, à des fins de pouvoir et de richesse, toujours actuelle, cet épisode de la Conquête des Amériques met en scène une attitude commune à trop de chrétiens encore. C’est celle du prêtre espagnol pour qui la Bible n’a pas besoin d’être lue, elle doit être seulement obéie aveuglément. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui le fondamentalisme. Le fétichisme de la lettre, du texte. Comme s’il s’agissait de chiffres à additionner pour en avoir la somme. Lecture comptable, déconnectée de la vie, tournant le dos à l’esprit de la lettre (2 Corinthiens 3,6), étrangère à l’herméneutique, pour mieux répéter, asséner comme une arme conquérante, une vérité éternelle.

La Bible devient véritablement parole de Dieu quand le récit s’entrelace à notre existence et prend chair, quand elle épouse les formes de la vie et du monde. Saint Augustin disait qu’il y a deux livres qui nous permettent de connaître la Parole de Dieu : notre vie et la Bible. L’Action catholique et les communautés ecclésiales de base en Amérique latine se sont mise à cette école : voir-juger-agir – le moment « juger » correspondant à la lecture biblique qui éclaire notre analyse de la réalité et nous aide à agir.

La Bible se révèle véritablement parole de Dieu quand elle est lue comme s’il s’agissait d’un combat vital, où se joue le sens même de notre existence. Pas une existence coupée du monde, comme nous a y habitués une modernité rationnelle avec son « individu » isolé, sans attaches, autosuffisant. Mais une existence enracinée dans la vie, dans l’histoire, dans le monde dont elle est partie intégrante, et sans laquelle la Bible serait inaudible aujourd’hui.

Job selon Jacob Jordaens

Job selon Jacob Jordaens, circa 1620
Huile sur bois, 52 x 67 cm
Detroit Institute of Arts

Le cri de Job

La vie est toujours première, jamais la Bible. C’est elle qui déploie le sens des récits bibliques et qui en fait un livre ouvert jamais achevé. L’histoire de Job en témoigne : un livre dans la Bible qui rappelle que Dieu est toujours au-delà du Dieu de la Bible. Que la parole de Dieu excède ce qu’on peut en dire. Un livre qui empêche la Bible de se refermée sur elle-même.

Le cri de Job, comme l’épreuve du mal et de l’injustice, le sang innocent, les souffrances, replonge la parole de Dieu dans le silence d’où elle émerge. Il réveille les gestes et les paroles humaines, l’amour et la solidarité, le combat et la résistance – et  la vie dans sa beauté et sa fragilité – comme ce qui doit témoigner que Dieu n’est pas une idole mais Dieu de la vie.

Le livre de Job met en scène un procès où l’accusé semble être Job accusant Dieu de ses souffrances injustes – et accablé par ses amis, l’accusant de blasphémer contre Dieu. Mais en fait le véritable accusé, c’est le grand absent, Dieu lui-même, avec ses avocats : les hommes du Livre, de la Loi, de la Parole de Dieu devant laquelle on ne peut que se soumettre. Plaidoiries inégales : la fragilité de l’homme face à la toute-puissance de Dieu. D’un côté celle d’une victime innocente, de l’autre celles des représentants de Dieu, de l’ordre divin. Au moment même où l’acquittement semble inévitable, il se produit un coup de théâtre : Dieu, le grand absent, entre en scène, il prend parti contre toute espérance pour Job, pour l’abandonné de Dieu. Pour l’esprit qui vivifie contre la lettre qui tue. Pour la vie contre la fatalité. C’est que la toute-puissance de Dieu a plus à voir avec la fragilité de la vie et avec la liberté qu’avec le pouvoir des rois, qui contrôlent et soumettent leurs sujets à la dure loi de la domination. Elle est puissance infinie de libération, de compassion et de solidarité.

Ce cri de Job, qui rappelle au cœur de la Bible le silence de Dieu, nous empêche de nous réfugier dans le seul culte, le seul rituel, la seule lecture de la Bible. Il nous anime dans le combat contre l’injustice. Rappelons-nous le cri de Dieu dans Isaïe : « Cri à plein gosier… Le jeûne que j’aime : détacher les chaînes injustes, dénouer les liens du joug, renvoyer libres ceux qui sont maltraités, rompre tous les jougs… » (Isaïe 58, 1-14). Car il revient aux hommes et aux femmes – et non à un livre, fût-il sacré – de rendre présent le Dieu du silence et de la parole, à travers leur vie, leur agir, comme Jésus l’évoque d’une manière si troublante dans la parabole du Jugement dernier (Matthieu 25).

Qu’est-ce en effet la Bible sinon des histoires qui relatent cette réponse, cette quête, ce combat, en de multiples variantes, en de multiples contextes. Elles n’ont pas pour but de clore le chemin mais de le maintenir ouvert et d’aider à poursuivre ces réponses, ces quêtes, ces combats, personnels et collectifs, aujourd’hui comme demain, en continuant d’écrire au présent la Bible.

Une parole qui fait vivre

« J’ai vu la misère de mon peuple… J’ai entendu son cri… » (Exode 3). Alors Dieu se révèle lui-même : « YHWH : Je suis celui qui serai… Va, maintenant, je t’envoie  ». La Bible rend compte, de diverses façons, du déploiement de ce nom divin, qui nous appelle à assumer notre responsabilité humaine, à répondre en son nom aux cris des hommes et des femmes de notre temps. À devenir ce que Caïn à refuser d’être, le gardien de son frère, de sa sœur, de la Terre.

C’est pourquoi une lecture biblique essentielle, qu’aucune lecture individuelle ne saurait remplacer, consiste à lire en communauté, à pétrir le pain de la parole avec les histoires de nos vies. Alors de ce partage, de ce tissage de récits et d’expériences, du lointain et du proche, surgit le sens comme un souffle qui nous aide à vivre et à agir.

La meilleure façon, par ailleurs, de rendre inaudible la Bible, c’est de refuser de la traduire pour notre temps, de peur de la trahir. Rester prisonnier de formules anciennes. Attitude paresseuse, conformiste, légaliste. Lire la Bible est exigent au contraire, cela oblige de se rapporter à la vie, de se laisser ébranler par elle. De se mettre aux côtés des laissés-pour-compte. De préférer toujours la liberté à la soumission. Le courage d’être à la peur de vivre. Et d’aimer la parole vivante qui vivifie les mots.

Dans les années 1937-1938, la grande poète russe Anna Akhmatova a dû, durant dix-sept mois, faire la queue devant les prisons de Leningrad (Saint-Pétersbourg) où était détenu son fils, comme tant d’autres accusés de comploter contre Staline. Elle raconte cet épisode dans la dédicace à son recueil Requiem :  

Un jour, quelqu’un a cru m’y reconnaître. Alors une femme aux lèvres bleuâtres qui était derrière moi et à qui mon nom ne disait rien, sortit de cette torpeur qui nous était coutumière et me demanda à l’oreille (là-bas, on ne parlait qu’en chuchotant) :
– Et cela, pourriez-vous le décrire?
Et je répondis :
– Oui, je le peux.
Alors, une espèce de sourire glissa sur ce qui avait été jadis son visage. 

C’est un miracle que les récits bibliques accomplissent. Ils ont cette puissance de la résurrection : celle de redonner le sourire, le courage, la joie ; celle de sortir de la torpeur, de l’aveuglement, de l’endormissement ; celle de guérir d’une souffrance sans espoir, enfermant vivant dans la mort, et d’engager de nouveau le vivant, le lecteur, l’écoutant – celui ou celle qui était prostré et qui soudain se lève, porté par un souffle – sur les chemins de la vie. Ils ne remplacent pas la vie, mais aident à vivre, à lutter, à mourir. À espérer, contre toute espérance parfois, et à faire notre part. À persévérer dans la beauté et dans la bonté.

Jean-Claude Ravet

Chronique précédente :
Comme un long vendredi

 

 

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