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Justice sociale
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chronique du 23 octobre 2017

 

Sur le chemin de la non-violence évangélique

Mohandas Karamchand Gandhi

Mohandas Karamchand Gandhi


Il a été courant dans la tradition chrétienne de séparer le spirituel du matériel. Il n’est pas rare d’entendre encore dans nos églises des sermons qui semblent s’adresser à des personnes détachées de leur situation sociale, politique, économique et culturelle. Étrange détournement de sens de l’Évangile, pourtant bonne nouvelle aux pauvres et témoignage de l’Incarnation de Dieu dans notre monde, dans notre histoire. Ce spiritualisme sert les tenants de l’ordre social. On peut ainsi sans mauvaise conscience adopter le point de vue des puissants sur le monde, au nom du caractère soi-disant naturel de leurs privilèges, et considérer les inégalités, les injustices, les oppressions, les violences structurelles comme des détails de l’histoire du salut. Cette manière de voir a toujours conforté une option préférentielle pour les riches. 

Ce spiritualisme est du même acabit que le matérialisme courant dans notre société sécularisée, qui évacue la dimension spirituelle fondamentale de l’existence, comme si les questions de sens n’étaient pas aussi essentielles que le pain et l’eau. Comme si les raisons de vivre n’étaient pas aussi importantes sinon plus que la vie même, sans lesquels bien souvent la vie ne vaut pas la peine d’être vécue. « L’être humain ne vit pas seulement de pain mais aussi de la parole de Dieu. » Cette réponse de Jésus au Tentateur témoigne fortement du danger d’une vie tournée uniquement sur des considérations de performance et d’utilité, de confort et d’intérêt mesquin : une vie en apparence attrayante mais qui est en réalité ratatinée, mutilée.

La coupure réductrice du spirituel et du matériel – du souffle et de la chair pour reprendre des termes bibliques – trouvent leur expression extrême dans le technocratisme et le fondamentalisme d’aujourd’hui, deux faces d’une même médaille. Dans Clio, Péguy a bien décrit à sa manière mordante habituelle les deux écueils qui menacent encore notre société : « Nous naviguons constamment entre deux curés, nous manœuvrons entre deux bandes de curés ; les curés laïques et les curés ecclésiastiques ; les curés cléricaux anticléricaux et les curés cléricaux cléricaux ; les curés laïques qui nient l’éternel du temporel […] et les curés ecclésiastiques qui nient le temporel de l’éternel. »

Rester prisonnier de ces ornières, c’est participer d’une conception étriquée de l’existence, qui prive autant les croyants que les non croyants d’un rapport au monde médiatisé par le symbolique par lequel le monde n’est pas un simple « environnement » extérieur mais partie intégrante de l’existence. Et c’est s’empêcher en tant que chrétiens d’embrasser pleinement la foi en un Dieu solidaire de la condition humaine – pour qui « défaire les chaînes injustes, délier les liens du joug, renvoyer libres les opprimés » (Isaïe 58) est au cœur de la pratique religieuse – et d’entrer pleinement dans les évangiles en tant que témoignage d’une vie vouée à la reconnaissance de la dignité humaine et au combat contre les injustices, qu’elles soient sociales, politiques, économiques ou religieuses. La croix de Jésus est indissociable de son option préférentielle pour les pauvres : les pouvoirs de son temps s’étant en effet ligués au nom de l’ordre social et divin établi pour le faire taire. Comment dès lors comprendre le sens de la résurrection sans en voir aussi le signe que Dieu, au nom duquel on a crucifié Jésus, se reconnaît tout entier dans la vie de cet homme – son Fils bien aimé – qui s’est mis du côté des réprouvés.

Entrer dans le chemin de vie ouvert par Jésus implique donc d’être attentif aux grands enjeux de notre époque, pour y scruter les « signes des temps » – ces indices de la présence de Dieu au cœur de l’histoire – et y répondre le plus fidèlement  possible, à la lumière de l’Évangile.

Un passage du Sermon sur la montagne peut nous aider à saisir cette intrication de la foi en Dieu et de l’engagement dans le monde : « Si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tend lui aussi l’autre. À qui veut te mener devant le juge pour prendre ta tunique, laisse aussi ton manteau. Si quelqu’un te force à faire mille pas, fais-en deux milles avec lui. » (Mt 5,39-42)

Résistance ou non-résistance aux méchants

Ce passage de l’Évangile selon Matthieu a été souvent interprété dans le sens d’une soumission aux oppresseurs, en contradiction avec l’agir même de Jésus, qui n’a jamais hésiter à confronter les puissants, qui s’autoproclament « bienfaiteurs » (Luc 22,24), à dénoncer leurs comportements et à prendre parti pour les exclus de son temps. On y a vu en effet une justification pour fuir les conflits, pour ne pas résister à ceux qui nous font du mal. Cela a été possible parce qu’on n’a pas assez prêté attention à la réalité sociale, économique et politique sous-jacente à ce texte, sans laquelle il peut facilement devenir un message désincarné.

Ces trois actions mises en scène – présenter la joue gauche à celui qui te frappe sur la joue droite, donner son manteau à qui te demande, en procès, ta tunique et faire deux milles à pied à qui te demande en faire mille avec lui – dessinent au contraire le cadre d’une résistance non-violente à l’humiliation sociale, à l’exploitation économique et à l’oppression politique des pauvres,  en appelant à une manière d’être et d’agir qui ne refuse pas le conflit, mais affronte ceux qui commettent l’injustice, tout en sortant de la spirale de la violence. La lutte non-violente de Gandhi en Inde et de Martin Luther King aux États-Unis, par exemple, a permis de retrouver le file subversif de ces paroles, certes perçues comme radicales, mais qui semblaient orienter vers la passivité et la résignation au nom d’une conception spiritualiste de l’existence.

Martin Luther King

Martin Luther King

Présenter la joue gauche

La gifle sur la joue droite du texte biblique réfère au geste d’humiliation d’un maître vis-à-vis de son esclave ou de son serviteur, non à une agression quelconque. En effet, pour que la main frappe la joue droite, il faut que la gifle soit donnée du revers de la main. Puisque c’est d’une main droite dont il s’agit, la gauche étant strictement réservée, à l’époque comme encore aujourd’hui dans maintes cultures, aux tâches d’hygiène privées.

Or, cette gifle du revers de la main est le geste d’un « supérieur » à l’égard d’« inférieur », il ne cherche pas tant à faire mal qu’à humilier, à rappeler qu’il est bien « inférieur ». C’est la consolidation de la hiérarchie sociale qui est mise en scène et le « droit » des maîtres à considérer inférieurs ceux et celles qu’ils dominent et « naturelle » cette domination. La parole de Jésus résonnait aux oreilles des multitudes pauvres qui venaient l’écouter. Car cette violence était ordinaire. En enjoignant d’offrir l’autre joue, à savoir la joue droite, forçant le maître à le frapper comme un égal, Jésus  invite les humiliés à contester ce droit d’humilier et à affirmer leur dignité.

En entendant Jésus leur dire de tendre l’autre joue, ils comprenaient la portée subversive de ce geste. Présenter la joue gauche force le maître à frapper non plus du revers de la main, mais avec sa paume, de plein fouet, et à considérer son serviteur comme un égal. Jésus non seulement n’invite pas le serviteur à subir passivement cette violence humiliante, mais il l’enjoint d’affirmer son humanité en face du maître. Il l’oblige à sortir de son « rôle » qui l’autorise à frapper, à humilier, en toute « justice », en se plaçant en face de lui comme un homme face à un autre homme, d’égal à égal. C’est l’ordre social qui est ébranlé par ce geste. Le pouvoir du maître de déshumaniser l’autre devient le miroir de sa propre déshumanisation. Et celui qui est humilié, l’image de son humanité. La pyramide sociale se fissure. Le trône sur lequel le puissant exerce son pouvoir soi-disant « légitime » s’écroule, et l’humilié est élevé (Luc 1,52), comme l’annonçait le Magnificat.

Nous voyons ainsi l’Évangile prendre parti contre la violence structurelle, le péché social, l’option préférentielle pour les riches, en appelant à plus coopérer par notre passivité à sa reproduction, en lui opposant notre désobéissance, en rompant avec ses règles, sa logique, ses institutions. En leur accordant plus notre consentement. Jésus invite à refuser la normalisation du mensonge, de la violence, de l’injustice. Il appelle ceux et celles qui le suivent à tenir ferme même si pour cela la répression s’abat sur eux. Car la vérité rend libre (Jean 8,32).  

Je reviendrais dans le prochain texte sur les deux autres actions que Jésus met en scène : laisser aussi le manteau à celui qui veut lors d’un procès accaparer jusqu’à sa tunique (qui réfère à la dépossession et à l’endettement des pauvres au temps de Jésus) et faire deux milles à pied avec celui qui exige d’en faire un mille avec lui (qui renvoie au contexte d’oppression politique de la Palestine). Elles déploient toujours pour nous un chemin de résistance non-violente à partir de situations de violence structurelle.

Mais retenons déjà ceci : d’une part, le monde dans lequel nous vivons n’est pas anecdotique, il est partie intégrante de notre existence. L’Évangile ne peut en faire abstraction sauf à vouloir en faire la source d’une spiritualité d’incarnée. Le monde où nous vivons est le lieu où nous parle. Et, d’autre part, la non-violence à laquelle nous appelle Jésus n’est pas une passivité devant le mal, mais une résistante subversive. Gandhi comme Martin Luther King, pour ne nommer que ceux-là, en rendent témoignage, chacun à leur manière. Bref, notre proximité avec la réalité des pauvres reste la clé essentielle pour comprendre l’Évangile.

Jean-Claude Ravet

Chronique précédente :
Persécution des chrétiens : une appartenance qui dérangeé

 

 

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