14.
La chasse-galerie de Tom Caribou
, La Tuque, Québec
Photo
de l'oeuvre grand format
«
Des bûcherons font confiance à un inconnu
qui les fait monter dans un canot volant »

Depuis
quelques mois déjà, plusieurs habitants
avaient laissé leur terre pour se rendre
bûcher dans les grands bois de la Mauricie.
Mais, à mesure que le temps des fêtes
de Noël approchait, ils auraient bien voulu
retourner danser dans leur village avec leur femme
ou leur blonde. Tom Caribou, un solide gaillard
qui n'avait pas froid aux yeux et qui se vantait
de ne pas avoir "vu un prêtre depuis
sept ans", commença à leur parler
d'un voyage aller et retour en une nuit, qu'ils
pouvaient faire sans qu'il leur en coûte un
sou.

La
condition pour y participer n'était pas des
plus rassurante cependant, car ils devaient voyager
dans le ciel à travers les nuages sous la
gouverne d'un inconnu. Finalement, après
quelques rencontres secrètes, six des plus
hardis se mirent d'accord pour faire partie du voyage.

Le
soir venu, alors qu'il faisait un froid de loup,
les hommes s'amenèrent dans la forêt,
au milieu d'une éclaircie, marchant à
la queue-leu-leu derrière Tom Caribou qui
sentait le whisky à plein nez. Puis, soudain,
ils aperçurent sur la neige un long canot
d'écorce dans lequel Tom sauta le premier
en criant aux bûcherons de se dépêcher
à l'imiter. Au même moment, un grand
homme noir à l'air menaçant sortit
d'un fourré et bondit s'asseoir sur la pince
arrière du canot.

Aussitôt,
cet étranger se mit à gesticuler et
à hurler des paroles qui firent frémir
les passagers. Pouf! Le canot partit alors en trombe
dans les airs avant même que les bûcherons
apeurés eurent le temps de sauter par-dessus
bord.

Tom
avait bien raison, les bûcherons voyaient
maintenant défiler à des centaines
de pieds plus bas les lumières des maisons;
et bientôt, ils reconnurent des villages où
ils avaient passé en montant vers les chantiers
forestiers.

Lorsqu'ils
atterrirent finalement derrière une maison
où la danse battait son plein, ils commençèrent
par se frotter la figure avec de la neige pour se
donner des rougeurs, car le voyage les avait fait
blêmir de peur.

Après
avoir dansé et bu à leur soûl
toute la nuit, Tom Caribou les réclama dans
le canot, puisque le jour allait bientôt se
lever. Plus chanceux que certains fêtards dont
le canot piqua du nez en revenant, le leur les ramena
bien d'aplomb vers le camp. Satan n'avait pas manqué
cependant de leur faire jurer qu'ils se reverraient
un jour, et Tom Caribou se chargea de faire disparaître
les chapelets que les bûcherons avaient suspendus
aux arbres avant leur embarquement.
Légende extraite
du recueil no 13, p. 10, publié aux éditions
J.-C. Dupont.
Références bibliographiques de cette légende:
- BEAUGRAND, Honoré, La Chasse-galerie,
Montréal, s.n., 1900, 123 p., pp 9-34.
- FRÉCHETTE, Louis, La Noël au Canada,
Montréal, Fides, 1974, 184 p., pp 145-157.
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