
La Cananéenne aux pieds du Christ. Jean-Germain Drouais, 1784.
Musée des beaux-arts de Rennes (Wikipédia).
À l’écoute de la voix autochtone
Pierre LeBel | 20 avril 2026
Lire Matthieu 15, 21-28
Dans ce texte de l’Évangile de Matthieu, Jésus quitte la région de Galilée pour se rendre dans un pays voisin où il s’entretient malgré lui avec une femme bien décidée à lui parler. Celle-ci, une Cananéenne, était une païenne autochtone du Levant habitant la province romaine de Syrie, dont Tyr et Sidon étaient des cités-États phéniciennes, la région où Jésus s’était aventuré. Elle l’appelle en criant « Seigneur, fils de David ». On ne sait comment, mais elle semble le reconnaitre ou savoir qui il est, du moins, suffisamment pour faire appel à lui dans l’espoir qu’il puisse intervenir en faveur de sa fille « cruellement tourmentée par le démon ». Toutefois, lui garde le silence et poursuit son chemin.
Adapter sa stratégie pour ne pas être écartée
Elle ne baisse ni les bras ni sa voix. Elle ne veut pas et ne peut pas manquer sa chance. Elle poursuit Jésus en criant à tue-tête afin de capter son attention, à un tel point que les disciples qui l’accompagnent s’exaspèrent. Importunez au plus haut degré, ils demandent à Jésus de l’envoyer promener. Il acquiesce en disant, « je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël ». Sa réponse parait froide, glaciale, peut-être même cruelle, bien que l’on ne puisse savoir par le texte le ton de sa voix. Elle ressemble aux propos bureaucratiques de politiciens et de fonctionnaires qui suivent impassiblement la doctrine et les règles. L’idéologie politique est en elle-même incapable d’empathie. Toutefois, la Cananéenne ne le lâche pas. Elle change de stratégie. Elle se prosterne devant lui. Jusqu’ici, elle ne fait que le suivre, mais là, elle s’impose et lui coupe le passage en disant : « Seigneur, secours-moi ! » Elle se met au premier plan. C’est elle-même qui doit être secourue et elle doit l’être instamment. Tout pour le faire flancher dans sa rigidité et toucher son cœur. Elle veut obtenir gain de cause.
Devenir militante
Elle devient porte-étendard d’une cause dont elle est consumée, une militante comme le sont bien souvent les porte-paroles d’ONG, d’organismes communautaires ou d’autres collectifs qui représentent la société civile, y compris les peuples autochtones du pays, qui cherchent les occasions pour se faire entendre. Même seule, elle marche, elle manifeste en gestes et en paroles pour être vue et entendue, car sa fille souffre d’une maladie dont on n’a pas le savoir ni les moyens de la guérir. Elle porte vaillamment sa fille, sa propre chaire, en vue de répondre à sa souffrance et la voir retrouver le bien-être de la santé. Comme elle, les activistes de ce monde s’identifient par empathie à la souffrance et aux besoins d’autres humains. Ils deviennent par le fait même des ambassadeurs de la réconciliation, des artisans de paix qui ont faim et soif de justice, qui pleurent et plaident pour la miséricorde du monde.
Courageuse, la Cananéenne fait du théâtre sans aucune certitude d’un public réceptif à son message. Elle se jette par terre à ses pieds pour lui imposer un jugement, qu’il soit favorable ou non. Tenace jusqu’au bout, désespérée au point qu’il faille nuire et déranger, quel que soit le verdict. À l’instar des disciples, il arrive qu’une société se durcisse contre ces multiples intervenants, qu’elle devienne froide, qu’elle se bouche les yeux et les oreilles aux nombreuses causes portées par de nombreuses voix. « Arrêtez de nous casser les oreilles! » Il est tentant pour une société de se replier sur elle-même et de jouer la carte identitaire. La Cananéenne est autochtone, elle ne fait pas partie du peuple élu d’Israël. On justifie son exclusion. Mais c’est à Jésus qu’elle s’adresse. Comment va-t-il réagir, ce fils de David?
Tendre le piège perspicace de l’humilité
La femme le prend à son jeu. Il a une fois dit une curieuse phrase : « vous avez entendu qu’il a été dit ». En fait, il répète cette phrase mot pour mot à six reprises au chapitre cinq de Matthieu. Il insiste et enfonce le clou. Lui aussi veut être entendu. Qu’est-ce donc ont-ils entendu les gens dans la foule? Ils ont entendu à multiples reprises depuis leur enfance et par de multiples personnes — parents, prêtres et enseignants — ce qu’il a été autrefois dit par on ne sait plus trop qui ou quand, mais on l’a si souvent entendu répéter que ça doit être la vérité. Ils ont entendu la ligne officielle, l’entendement commun au sein de la société, la norme sociale et politique — religieuse même — de l’époque. Ils ont entendu la norme interprétative de la loi et ce que les citoyens croyants sont convenus de croire. Personne jusqu’ici n’a jamais remis cela en question ou pensé autrement. Dans ce même esprit et en cet instant, pour Jésus, la norme se résume au fait qu’il a été envoyé aux brebis perdues de la maison d’Israël. Point. De plus, selon lui, « il n’est pas bien de prendre le pain des enfants, et de le jeter aux petits chiens ». Il lui lance sa phrase en plein visage.
Toutefois, à six reprises dans le sermon sur la montagne, Jésus pousse la réflexion beaucoup plus loin en disant, « mais, moi, je vous dis ». Subversif comme l’est la repentance (Mt 4,17), il déconstruit leur entendement, leur tire le tapis d’en dessous de leurs pieds, en réinterprétant la loi afin de les engager personnellement et immédiatement. Il les a bien réveillés tellement qu’ils étaient endormis. À combien d’autres occasions Jésus a-t-il réinterprété la loi et les coutumes afin de les actualiser? Alors, pourquoi pas ici et maintenant? La Cananéenne le pousse à constater sa propre myopie, la myopie culturelle qui ne pouvait le contenir. Elle acquiesce à son propos sans lever les yeux. « Oui, Seigneur », dit-elle, suivie de son éloquente réplique, « mais les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres ». Elle prend Jésus au piège afin de lui ouvrir l’esprit et le cœur. Le piège est celui de son humilité. Elle ne recherche pas ce qui est équitable ni le droit d’une place à la table, aucun statut, seulement de manger avec les chiens les miettes tombées sur le plancher.
La réponse tant attendue
C’est alors que s’allume Jésus qui reconnait la qualité de sa foi. Que lui dit-il? « Ta foi est grande! » Tu as tout compris. La loi doit s’inscrire dans la miséricorde pour devenir justice. En fait, la miséricorde est le socle de la justice afin qu’elle soit appliquée humblement et humainement (voir Michée 6,8). Jésus et la Cananéenne se rencontrent en un moment de communion. C’est maintenant à son tour d’acquiescer à la demande de la femme en lui disant « qu’il te soit fait comme tu veux. Et, à l’heure même, sa fille fut guérie ». Il est aussi à comprendre que les porte-paroles de la spiritualité et de la théologie autochtones ont sans doute des expériences et des révélations à transmettre à ceux qui ont des oreilles pour entendre. Jésus entend une femme autochtone du pays et prend conscience de la pertinence de sa voix dans l’élargissement de la mission comme de la communion chrétienne encore à découvrir et à laquelle s’ouvrir.
Pierre LeBel est chercheur associé à l’IERTIMM (Institut d’étude et de recherche théologique en interculturalité, migration et mission).
