
Image générée par l’iA évoquant la figure d’Abraham (Magnific.com)
La lettre aux Galates : sur la voie d’une théologie interculturelle
Martin Bellerose | 21 septembre 2026
Nos réceptions contemporaines de la lettre aux Galates sont souvent à saveur doctrinale, parce qu’on y parle de la loi et de la foi qu’on entend comme étant en opposition l’un à l’autre. Au mieux, on se réfère à cette lettre pour étudier les fruits de l’Esprit. Cependant, un regard herméneutique contextualisé peut nous propulser dans une compréhension socioculturelle de la lettre.
Ce que nous souhaitons ici soulever de l’épître aux Galates est que l’opposition entre la loi et la foi, n’est-elle pas en fait l’opposition d’une culture stagnante, conservatrice appartenant au passé d’un peuple associé à la loi et une nouvelle culture « chrétienne » au confluant de plusieurs cultures centrées sur la nouveauté provoquée par leur rencontre et associée à la foi?
La loi et la foi
Évidemment, lorsqu’il est question de la loi dans Galates, il ne s’agit pas de celle de l’état. La loi dont il est ici question est culturelle et religieuse. La culture et la religion se confondent dans le présent cas puisqu’on a considéré, comme beaucoup de religions anciennes d’ailleurs, que le Dieu vénéré est celui d’un peuple, d’une nation. En ce qui concerne la lettre aux Galates, « la loi » consiste en un ensemble de pratiques cultuelles et rituelles, d’agir moral, de « règles » du vivre ensemble découlant d’un système de croyances en ce qui concerne les fins ultimes, les relations entre les personnes, la justice, etc.
Cette loi dont héritent les chrétiens d’origine juive, par leur adhésion culturelle, est considérée par l’auteur de la lettre comme appartenant au passé et conservatrice. Paul dit à cet effet :
Car vous avez entendu parler de mon comportement naguère dans le judaïsme : avec quelle frénésie je persécutais l’Église de Dieu et je cherchais à la détruire ; je faisais des progrès dans le judaïsme, surpassant la plupart de ceux de mon âge et de ma race par mon zèle débordant pour les traditions de mes pères (Gal 1,13-14).
Davantage préoccupé à « conserver » des traditions héritées de Pères, on y oubliait l’édification d’une société nouvelle et la promesse du royaume (projet eschatologique). Dans le christianisme, ces deux choses vont désormais de pair et apparaissent comme le cœur même de la foi, tant dans sa portée historique que pour la vie éternelle.
Une nouvelle culture apparait
Cette nouvelle culture est un recentrement vers un projet eschatologique, celui de Jésus Christ dont l’expérience de résurrection nous annonce qu’il existe « autre chose », au-delà de notre condition historique. Elle nous annonce aussi que cette « autre chose » commence dès maintenant. Nous ne sommes plus dans une dynamique de conservation culturelle d’une nation très minoritaire au sein d’un gigantesque empire, mais plutôt dans une dynamique de construction d’une société qui renversera l’empire par des relations humaines transformées et par des compréhensions de la justice, de la paix et de la liberté complètement renouvelées. Il ne s’agit de rien de moins que d’une véritable révolution culturelle.
Adopter une nouvelle culture ne se fait pas sans heurt et sans confrontation, parce qu’il existe d’autres cultures « traditionnelles ». Dans le cas des Galates, il est question de celles des païens qui se confrontent non seulement à la nouvelle culture qu’apporte la foi chrétienne, mais aussi à une culture traditionnelle dominante au sein des chrétiens : la culture, ou plus précisément les cultures juives.
Paul relate dans sa lettre des exemples de tensions causées par la rencontre entre les cultures.
Mais, lorsque Céphas vint à Antioche, je me suis opposé à lui ouvertement, car il s’était mis dans son tort. En effet, avant que soient venus des gens envoyés par Jacques, il prenait ses repas avec les païens ; mais, après leur arrivée, il se mit à se dérober et se tint à l’écart, par crainte des circoncis ; et les autres Juifs entrèrent dans son jeu, de sorte que Barnabas lui-même fut entraîné dans ce double jeu. Mais, quand je vis qu’ils ne marchaient pas droit selon la vérité de l’Évangile, je dis à Céphas devant tout le monde : « Si toi qui es Juif, tu vis à la manière des païens et non à la juive, comment peux-tu contraindre les païens à se comporter en Juifs ? » Nous sommes, nous, des Juifs de naissance et non pas des païens, ces pécheurs. (Galates 2,11-15)
La nouvelle culture engendre une nouvelle éthique de l’action orientée vers la nouvelle identité culturelle, soit le projet eschatologique proposé en Jésus Christ.
Nous savons cependant que l’homme n’est pas justifié par les œuvres de la loi, mais seulement par la foi de Jésus Christ ; nous avons cru, nous aussi, en Jésus Christ, afin d’être justifiés par la foi du Christ et non par les œuvres de la loi, parce que, par les œuvres de la loi, personne ne sera justifié. Mais si, en cherchant à être justifiés en Christ, nous avons été trouvés pécheurs nous aussi, Christ serait-il ministre du péché ? Certes non (Galates 2,16-17).
L’auteur ajoute en ce sens un plus loin :
Celui qui vous dispense l’Esprit et opère parmi vous des miracles, le fait-il donc en raison de la pratique de la loi ou parce que vous avez écouté le message de la foi ? (Galates 3,5) Or le régime de la loi ne procède pas de la foi ; pour elle, celui qui accomplira les prescriptions de cette loi en vivra (Galates 3,12).
Abraham : Père dans la foi
La lettre propose une compréhension différente de l’héritage abrahamique en ne l’identifiant plus comme Père de la loi pour sa seule descendance « biologique », mais comme Père de tous ceux et celles qui partagent la foi au projet de Jésus Christ préfiguré en la foi d’Abraham.
Christ a payé pour nous libérer de la malédiction de la loi, en devenant lui-même malédiction pour nous, puisqu’il est écrit : Maudit quiconque est pendu au bois. Cela pour que la bénédiction d’Abraham parvienne aux païens en Jésus Christ, et qu’ainsi nous recevions, par la foi, l’Esprit, objet de la promesse. (Galates 3,13-14)
La référence à « l’ancienne culture » n’a pas pour objectif de la maintenir, mais pour faire place à la nouvelle. Les chrétiens sont les descendants d’Abraham dans la foi, c’est-à-dire, projetés dans une société à venir et non pas dans un système culturel appartenant au passé. On ne souhaite pas alimenter la croyance au retour d’un âge d’or perdu comme c’est le cas aujourd’hui avec le mouvement MAGA (Make America Great Again), ceux qui voudraient un retour de l’hégémonie chrétienne ou musulmane ou ceux qui pensent que les cultures nationales (surtout celles des puissances coloniales européennes) ont été fixées avant la nuit des temps et que les mouvements migratoires (conspiration gauchiste) cherchent à remplacer au prix de la civilisation.
On s’inspire de la foi d’Abraham en une promesse eschatologique pour voir comment l’Esprit a, à travers l’histoire, insufflé et enraciné cette culture nouvelle dans l’humanité.
Possible que par l’Esprit
L’établissement d’une nouvelle culture n’est en fait possible que par l’action de l’Esprit saint. Le nouveau doit venir de ce qui n’est pas encore là ; c’est le propre de toute révélation : une provenance hétérogène. Cette nouvelle culture de la foi chrétienne est ce que la lettre aux Galates nomme les fruits de l’Esprit.
On les connaît, les œuvres de la chair : libertinage, impureté, débauche, idolâtrie, magie, haines, discorde, jalousie, emportements, rivalités, dissensions, factions, envie, beuveries, ripailles et autres choses semblables ; leurs auteurs, je vous en préviens, comme je l’ai déjà dit, n’hériteront pas du Royaume de Dieu.
Mais voici le fruit de l’Esprit : amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi, douceur, maîtrise de soi ; contre de telles choses, il n’y a pas de loi. Ceux qui sont au Christ ont crucifié la chair avec ses passions et ses désirs. (Gal 5,19-24)
Il est, à mon avis, crucial de ne pas voir ici le passage de l’immoralité à un comportement moralement bon. Il faut prendre les éléments mentionnés dans leurs sources et leurs portées culturelles et comme étant essentiellement systémiques. Exactement, comme aujourd’hui, en cessant de voir le viol ou l’abus comme étant un simple dérapage moral, ils sont la conséquence d’une condition systémique que l’on identifie comme une culture du viol, ou culture de la haine, etc.
Note épilogique ou l’introduction à la nouveauté
Dans le cas des migrations contemporaines, la rencontre avec l’autre exige la séparation, non l’élimination, de l’ancienne culture, qu’il s’agisse de celle de l’amphitryon on de celle de l’invité. Nouvel arrivant et amphitryon sont mis sur un pied d’égalité dans la nouvelle culture chrétienne (l’un n’a pas pour tâche d’intégrer et l’autre d’être intégré). À noter que la chrétienté occidentale n’a rien à voir avec le projet eschatologique de Jésus Christ dont on parle ici.
Martin Bellerose est professeur et directeur de l’Institut d'étude et de recherche théologique en interculturalité, migration et mission (IERTIMM) et directeur de la formation en français de l’Église Unie du Canada.
