
Jésus et ses disciples. Alida Bothma © c. 2015.
Huile et encre colorée sur toile, 30 x 21 cm. Collection privée.
Être disciple de Jésus
Odette Mainville | 11e dimanche du temps ordinaire (A) – 14 juin 2026
Mission des Douze : Matthieu 9, 36 – 10, 8
Lectures : Exode 19, 2-6a ; Psaume 99 (100) ; Romains 5, 6-11
Les citations bibliques sont tirées de la Traduction liturgique officielle.
Être disciple évoque le choix d’une personne de se mettre à la suite d’un maître afin de recevoir ses enseignements. Or, le fait d’accueillir les enseignements d’un maître ne peut faire autrement qu’influencer le mode de vie de la personne réceptrice. Jésus est ce maître par excellence qui investit ses disciples d’une mission bien particulière, soit de prolonger au sein du peuple l’enseignement qui leur a été transmis.
Les recommandations quelque peu restrictives que Jésus adresse à ses disciples dans ce passage de l’Évangile de Matthieu (9,36 – 10,8), soit celles de limiter leurs interventions aux « brebis perdues d’Israël », ont de quoi étonner. La mission finale du Ressuscité aux disciples n’est-elle pas plutôt universelle : « Allez donc : de toutes les nations faites des disciples » (Matthieu 28,19). Il convient donc de contextualiser ces recommandations afin d’en saisir la portée.
Les brebis perdues de la maison d’Israël
« Ne prenez pas le chemin qui mène vers les nations païennes et n’entrez dans aucune ville des Samaritains. Allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël. » (Matthieu 10,5)
Le verset 9,35, qui précède immédiatement le passage retenu de l’Évangile de Matthieu, nous informe que Jésus parcourait les villes et les villages, enseignait dans les synagogues et guérissait les malades. On comprend alors qu’il s’est retrouvé en contact avec de nombreuses gens aux prises avec de douloureuses situations, où il n’y avait personne pour venir à leur rescousse. D’ailleurs, le verset introductif de l’Évangile du jour en témoigne clairement : Voyant les foules, Jésus fut saisi de compassion parce qu’elles étaient désemparées et abattues comme des brebis sans berger.
L’image du troupeau sans berger est très évocatrice dans le contexte de l’époque. On sait que l’élevage des troupeaux de moutons était très commun à travers le pays, d’autant plus qu’il était toujours nécessaire d’avoir des agneaux pour les sacrifices. Or, on sait également que les moutons d’un même troupeau ont l’habitude de se tenir en groupe de manière très serrée et de suivre fidèlement leur maître. Le berger était chargé de veiller à la sécurité du troupeau et de voir à ce qu’il ait toujours de quoi se nourrir. Qu’advient-il alors si, soudainement, le berger disparaît? Le troupeau est automatiquement désemparé, ne sachant plus quelle orientation adopter.
Jésus aurait-il pu, selon toute vraisemblance, formuler ce commentaire en regardant les membres de son peuple? Jésus aurait alors constaté que les autorités religieuses, pourtant chargées de les guider, de les instruire et de voir à leur bien-être, avaient souvent tendance à les regarder avec un certain mépris. Davantage préoccupés d’assurer leur propre prestige, du haut de leur tribune, ils livrent au peuple des enseignements qu’ils n’observaient pas nécessairement eux-mêmes, imposant de lourds fardeaux aux gens ordinaires. Aux yeux de Jésus, il devenait donc impératif que ses disciples se portent d’abord à la rescousse de leurs propres concitoyens, avant de se tourner vers les peuples étrangers.
Le dilemme se pose également, considérant que la restriction s’applique aussi aux Samaritains, qui étaient méprisés par les autorités juives en raison de leur origine métissée, du fait qu’ils étaient effectivement issus d’un mixage juif et païen. Or, on sait que Jésus les a accueillis, les a fréquentés et s’est porté à leur défense. Encore là, il faut comprendre que cette restriction n’est que provisoire. Les disciples ne pouvaient pas tout faire en même temps. Ils devaient d’abord se porter à la défense de leurs concitoyens et chercher à restaurer un équilibre dans leur propre milieu.
La mission confiée aux disciples
« Sur votre route, proclamez que le royaume des Cieux est tout proche. Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, expulsez les démons. Vous avez reçu gratuitement : donnez gratuitement. » (vv. 7-8)
S’il fallait prendre ces prescriptions relativement à la mission confiée aux disciples, il est clair que les disciples n’auraient pas été en mesure de les accomplir, de les concrétiser. Or, on sait que dans le mode d’expression au sein de la population juive de l’époque la métaphore, la parabole et même l’hyperbole étaient d’usage régulier. Illustrer le langage s’avérait effectivement un mode pédagogique efficace. Il convient d’apporter quelques éclaircissements relativement au langage d’alors. Rappelons, par exemple, qu’il ne faut pas identifier les démons à Satan, mais bien à des êtres maléfiques que l’on tient responsables de maladies et d’infirmités. Il en découle alors que guérir, exorciser, expulser les démons sont à teneur synonymique et visent les mêmes résultats, soit se porter à l’aide de ceux et celles qui sont affligés par de telles tares.
Il en découle donc que les directives de Jésus à l’endroit des disciples s’inscrivent dans ce mode de langage. Comment doivent-elles alors alimenter la mission des disciples?
Il est bien de rappeler d’abord qu’eux-mêmes font partie de cette catégorie des gens ordinaires au sein du peuple. D’emblée, ils sont déjà mieux outillés pour ceux et celles qu’ils devront évangéliser. Certes, ils n’ont pas de pouvoir magiques de guérison, d’expulsion des démons et encore moins de résurrection des morts. Par contre, la qualité de leurs contacts et interventions auprès des gens blessés peut avoir des effets fort bénéfiques. Par exemple, faire preuve d’une écoute compatissante, d’un accueil sans préjugé, d’un amour inconditionnel, toutes ces attitudes recèlent déjà, en soi, des pouvoir thérapeutiques. De rassurer ces gens qui se sous-estiment et se croient sans mérites, de leur faire comprendre qu’ils sont aimés de Dieu, de les encourager à assumer leur quotidien dans la plus grande intégrité au sein de leur contexte social, quel qu’il soit, voilà des pistes de guérison susceptibles de réconforter, voire de stimuler le désir de devenir encore de meilleures personnes. Une telle attitude envers ces « brebis sans berger » aura certes un pouvoir plus stimulant que les reproches émanant d’autorités aux attitudes hautaines et méprisantes.
Conclusion
Les recommandations de Jésus à l’endroit des disciples n’ont rien perdu de leur pertinence pour quiconque veut marcher à sa suite encore aujourd’hui. Le même modèle sociétal demeure dans tous les milieux. Il y a encore et il y aura toujours des personnes en position d’autorité, civile ou religieuse, qui se croient en devoir d’éduquer les citoyens de façon autoritaire et contraignante. Mais heureusement, il y aura toujours également des personnes respectueuses et engagées qui peuvent exercer une influence thérapeutique auprès de ceux et celles qui se sentent laissés pour compte. Mais malgré l’engagement de ces personnes qui vivent en harmonie avec les recommandations de Jésus, il restera toujours des malheureux qui ne bénéficieront pas des mains tendues venant à leur rescousse. Puissions-nous êtres ces personnes accueillantes qui cherchent à actualiser toujours et partout l’enseignement de Jésus, tout en se rappelant, bien sûr, qu’ayant reçu gratuitement, il faut donner gratuitement. Et surtout, que la pitié de Jésus à l’égard des méprisés et des laissés à eux-mêmes soit source de lumière et de dynamisme dans notre accueil envers ces personnes brisées par la misère humaine.
Odette Mainville est auteure et professeure honoraire de l’Institut d’études religieuses de l’Université de Montréal.
Source : Feuillet biblique 2938. Toute reproduction de ce commentaire, à des fins autres que personnelles, est interdite sans l’autorisation écrite du site interBible.org.
