
(PxHere.com)
La symphonie fraternelle
Yves Guillemette | 23e dimanche du temps ordinaire (A) – 6 jseptembre 2026
La correction fraternelle : Matthieu 18, 15-20
Les lectures : Ézékiel 33, 7-9 ; Psaume 94 (95) ; Romains 13, 8-10
Les citations bibliques sont tirées de la Traduction liturgique officielle.
La liturgie de la Parole nous fait lire en ce premier dimanche de septembre, ainsi que dimanche prochain, des extraits du discours sur la vie en Église, au chapitre 18 de l’Évangile selon saint Matthieu. L’évangéliste y a regroupé divers enseignements de Jésus sur la vie ecclésiale. Le fil conducteur de cet enseignement est le devoir de respecter la dignité des personnes et de veiller sur la qualité des relations fraternelles entre les membres de la communauté. Sur la terre, nous devons vivre comme des frères, car nous avons un seul Père dans les cieux.
Le discours sur la vie ecclésiale se divise en deux grandes parties. Chacune commence par une question des disciples dans la première partie, et de Pierre dans la seconde. La première (vv. 1-20) porte essentiellement sur la vie interne de la communauté et répond à la question : comment fait-on Église au quotidien? Jésus enseigne à ses disciples qu’ils doivent se faire humbles et pasteurs les uns des autres. Ce sont là deux attitudes non négligeables lorsque vient le temps d’entreprendre une démarche de pardon. La seconde partie (vv. 21-35) est un enseignement en parabole sur le pardon. Jésus répond à la question de Pierre, d’abord par un enseignement sur la nécessité et la continuité du pardon (vv. 21-22), puis par la parabole du débiteur qui se montre indigne du pardon reçu (vv. 23-35).
Heureux les humbles
Avant d’aborder le passage d’évangile de ce dimanche qui décrit une démarche de réconciliation (18,15-18), il est important de l’éclairer par ce qui est développé en amont. À la question des disciples qui demandent qui est le plus grand dans le Royaume des cieux, Jésus répond en prenant un petit enfant et en le plaçant au milieu d’eux (vv. 1-5). Le geste illustre un double message. Le premier se trouve dans la parole d’interprétation : la petitesse de l’enfant invite à se faire petit et humble afin d’accueillir la Bonne Nouvelle du Royaume de notre Père qui est aux cieux. La véritable grandeur du disciple est la confiance qu’il met en Dieu, attendant tout de lui et rien de soi. Le salut réside dans le sens que Dieu donne à notre vie et la foi est notre réponse. L’autre message est saisi par le regard. Placé au milieu du groupe des disciples et par le fait même auprès de Jésus, l’enfant devient le signe de Jésus qui se tient au milieu de la communauté ecclésiale comme l’enfant du Père par excellence. La présence de Jésus au milieu de ses disciples sera clairement rappelée à la fin du passage : la communauté tire son existence de la communion des disciples entre eux et avec Jésus. Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux (v. 20).
Une deuxième section (vv. 6-14) est encadrée par les mots l’un de ces petits qui s’inspire de la mention du petit enfant mais qui renvoie surtout à toute personne qui, s’étant faite petite et humble comme un enfant, a accueilli le Royaume et est entrée dans la vie nouvelle. Jésus se montre intolérant et sévère vis-à-vis ceux qui sont une cause de scandale pour les petits : Malheureux le monde à cause des scandales! Il est inévitable qu’arrivent les scandales ; cependant, malheureux celui par qui le scandale arrive! (v. 7). La gravité de la faute vient du fait que l’accueil du petit est accueil de Jésus lui-même, le petit par excellence. En conclusion de la petite parabole de la brebis perdue que le berger finit par retrouver, Jésus conclue en affirmant : Ainsi, votre Père qui est aux cieux ne veut pas qu’un seul de ces petits soit perdu (v. 14). Le respect dû à cet enfant de Dieu entraîne l’obligation d’éviter le scandale qui serait un contre témoignage à la nouveauté du Royaume et une façon d’empêcher la Parole de croître et de produire ses fruits.
Le message de cette section est clair. Jésus est l’être-avec-nous de Dieu, l’Emmanuel. L’accueil que nous lui réservons, en nous faisant humbles, nous fait devenir enfants de Dieu. À partir du moment que nous croyons en Dieu et que nous reconnaissons en lui notre Père des cieux, nous devons considérer et vivre comme des frères et des sœurs sur la terre. La communauté ecclésiale apparaît alors comme le lieu par excellence où vivre la fraternité de manière effective.
Un devoir de responsabilité fraternelle
La démarche proposée pour corriger un frère qui a péché (vv. 15-18) s’inscrit dans la foulée de ce qui précède. Le péché en question n’est pas défini, mais on peut supposer qu’il peut justement être celui d’un frère qui a causé un scandale. En s’écartant gravement de sa vocation d’enfant de Dieu et de disciple de Jésus, il porte atteinte à la communauté et à son rayonnement. D’où la démarche qui fait appel à la responsabilité des membres et qui consiste à l’accompagner dans un discernement de sa faute, en vue de sa conversion, de sa réconciliation et de l’accueil du pardon de Dieu et de la communauté.
La petite parabole de la brebis égarée, qui précède la démarche de correction fraternelle, donne l’esprit dans lequel doit s’exercer l’accompagnement en vue du discernement de la faute. Les frères doivent agir ni plus ni moins comme le berger qui est la figure de Jésus, le bon pasteur. La démarche favorise une attitude d’accueil et de respect, de sollicitude et de compassion, à l’image même de la miséricorde de Dieu. Il ne faut donc ménager aucun effort pour ramener le frère dans la communion ecclésiale.
La chance de devenir comme un petit enfant
Vue du côté du frère qui a péché, la démarche de correction est pour lui l’occasion à saisir pour devenir comme un petit enfant. Le péché n’est-il pas une manière de se considérer grand en se soustrayant au projet du salut divin et en montrant son autosuffisance par rapport au don de Dieu? Le repentir et la conversion ne sont possibles que si le pécheur se fait assez humble et petit pour accueillir en toute confiance la richesse de la miséricorde divine. Il ne peut sortir que grandi de son acte d’humilité, car il aura fait l’expérience de l’amour inconditionnel de Dieu. Les autres frères ont la responsabilité de se mettre au service de cette révélation de l’amour du Père, en agissant eux-mêmes avec les sentiments du bon pasteur.
La symphonie fraternelle
Ne gardez aucune dette envers personne, sauf la dette de l’amour mutuel (Romains 13,8). Cette exhortation de saint Paul est en parfaite harmonie avec la conclusion de notre passage d’évangile qui met l’accent sur la prière et la communion fraternelle. L’invitation à se mettre d’accord (en grec, on a le verbe symphôneô, qui a donné « symphonie ») pour s’adresser au Père indique que la démarche de correction est d’abord spirituelle et doit s’exécuter dans la disponibilité à l’action de Dieu, afin de laisser transparaître sa miséricorde. On ne saurait nier le lien entre les deux ou trois réunis au nom de Jésus et les deux ou trois frères qui accompagnent le pécheur dans son discernement. Jésus se tient au milieu de ses frères pour les inspirer et les guider dans une action qui met en œuvre la puissance du salut. Ces paroles sont pleines d’espérance et de réconfort pour encourager et faire persévérer les membres de l’Église dans l’édification de la fraternité, car celle-ci est un signe tangible de l’irruption du Royaume au milieu de l’humanité.
Dans cet enseignement sur la vie en Église, on découvre la lucidité de Jésus : oui, il arrive que des disciples s’égarent et tout doit être mis en œuvre pour les aider à revenir. C’est dans de telles circonstances qu’il faut imiter le pardon de Dieu. L’attitude du maître, — dans la parabole du gérant impitoyable (18,21-35) que nous lirons dimanche prochain —, montre bien la démesure du pardon tout en reconnaissant que des individus puissent se soustraire délibérément à cette dynamique du pardon.
Yves Guillemette est curé de la paroisse Saint-Léon de Westmount et directeur du site interBible.org.
Source : Feuillet biblique 2941. Toute reproduction de ce commentaire, à des fins autres que personnelles, est interdite sans l’autorisation écrite du site interBible.org.
