
(Katsiaryna Endruszkiewicz / Unsplash)
Le Psaume 69 (68) ou la prière en mouvement
Jean Grou | 25 mai 2026
Lire le psaume (version liturgique)
Le Psaume 69 offre un véritable modèle de la prière en mouvement : il nous fait progresser de la détresse à la louange, en passant par la demande. Profondément ancré dans l’expérience humaine, il en expose les hauts et les bas sans complexe, et résonne de cris de révolte et d’appels à la justice, le tout porté par une foi solidement enracinée.
Ce psaume figure neuf fois dans le Lectionnaire de l’Église catholique romaine : deux fois dans le volume dominical, cinq fois dans le férial (de semaine) et deux fois dans le sanctoral. On aurait pu s’attendre à une présence plus abondante, étant donné que le Nouveau Testament y fait relativement souvent référence. Nous y reviendrons.
La structure du Psaume 69 est relativement simple à établir. Vient d’abord une lamentation passablement développée (v. 1-13), puis une supplication (v. 14-29), enfin une expression de louange ou d’action de grâce (v. 30-37).
La lamentation
La lamentation qui occupe les treize premiers versets reflète une souffrance morale causée par des attaques de personnes malveillantes. Le psalmiste exprime sa détresse avec des images qui ne laissent aucun doute sur la profondeur de son mal : il s’enfonce dans la vase, les flots de la mer l’engloutissent, un feu lui brule la gorge… (v. 2-4) Ceux qui l’attaquent sont « plus abondants que les cheveux de [sa] tête » (v. 5), ce n’est pas peu dire! Il est convaincu que ces gens lui « en veulent sans raison » (v. 5), pourtant, quelques versets plus loin, il laisse deviner les motifs de ses détracteurs. En effet, si l’on s’en prend à lui, c’est en raison de sa fidélité à Dieu, à qui il s’adresse directement dans le but de le toucher au cœur : « C'est pour toi que j'endure l'insulte, que la honte me couvre le visage. » (v. 8) Même ses manifestations de piété, c’est-à-dire le jeûne et le revêtement d’« un habit de pénitence » (v. 11-12), sont objet de moquerie.
En fin de compte, le psalmiste se situe ici dans la ligne des prophètes persécutés, notamment Jérémie. Ce dernier, en effet, a encaissé plus que son lot d’attaques de la part des autorités de Jérusalem qui n’appréciaient pas ses critiques prononcées au nom du Seigneur. Il a même frôlé la mort lorsqu’on l’a jeté au fond d’une citerne et qu’il s’enfonçait dans la vase (voir Jérémie 38,1-13), ce qui rappelle les versets 3 et 15 du Psaume 69.
La supplication
Si au long des treize premiers versets le psalmiste s’est longuement plaint de sort, il n’en reste pas là. Il se décentre bientôt de lui-même pour se tourner vers le Seigneur et l’implorer de lui prêter secours. Il en appelle à sa grâce, à son amour et à sa vérité (v. 14). Il reprend l’image de la boue et des eaux pour le supplier de le tirer de son malheur (v. 15-16). Il est convaincu que, contrairement à ses adversaires, Dieu connaît le fond de son cœur et sait qu’il ne mérite pas les tourments dont il est actuellement victime (v. 20). Au bout du rouleau, il en vient même à espérer que le Très-Haut punisse ses adversaires, qu’il « déverse sur eux [sa] fureur, que le feu de [sa] colère les saisisse » (v. 25).
L’action de grâce
Enfin, porté par un élan d’espoir, le psalmiste exprime son entière confiance en Dieu et s’engage déjà à louer son nom « par un cantique [et à] lui rendre grâce » (v. 31). Il s’appuie sur la conviction que « le Seigneur écoute les humbles » (v. 34), autrement dit que les puissants n’auront pas le dernier mot avec lui. L’horizon semble tout à coup s’ouvrir : tout l’univers chante la gloire de Dieu (v. 35), tout Sion et les villes de Juda seront rebâties. Il n’est pratiquement plus question de la souffrance du psalmiste ; on est maintenant rendu complètement ailleurs, là où nous conduit la prière en mouvement dont il était question au départ.
Le Christ en arrière-plan
En parcourant le Psaume 69, on peut aisément faire des liens avec ce que le Christ a vécu. Les auteurs du Nouveau Testament ne s’en sont d’ailleurs pas privés. Ainsi, l’Évangile selon saint Jean cite une moitié du verset 10 dans l’épisode où Jésus chasse les vendeurs du Temple (2,17). Paul applique à Jésus l’autre moitié du même verset dans sa Lettre aux Romains (15,3). L’auteur de la Lettre aux Hébreux l’avait peut-être en tête lorsqu’il écrivait : « Pendant les jours de sa vie dans la chair, il offrit, avec un grand cri et dans les larmes, des prières et des supplications à Dieu qui pouvait le sauver de la mort. » (5,7) On pourrait multiplier les exemples. Le Christ incarne en effet mieux que quiconque le fidèle injustement traité qui garde confiance en Dieu parce que celui-ci « écoute les humbles [et] n’oublie pas les siens emprisonnés » (Psaume 69,34).
Et maintenant…
Prier ce psaume nous aide donc à plonger dans le mystère de la mort et de la résurrection du Christ. Mais, plus largement, il est aussi porteur du cri de toutes les victimes de la bêtise humaine, injustement emprisonnées, exploitées par le capitalisme sauvage, coincées entre des tirs ennemis, agressées physiquement et psychologiquement. Et il importe surtout de garder à l’esprit que ce psaume est une prière en mouvement, de la lamentation à l’action de grâce, un véritable antidote contre la paralysie et le cynisme qui risquent toujours de nous empoisonner.
Jean Grou est bibliste et rédacteur en chef de Vie liturgique et Prions en Église.
