
Moïse soutenu par Aaron et Hour. John Everett Millais, 1871.
Huile sur toile, 141,3 x 194,7 cm. Manchester Art Museum (Wikipédia).
Haut les mains ! Moïse dans une position inconfortable
Bertrand Bucalossi-Rolin | 15 juin 2026
Les Amalécites lancent contre les fils d’Israël une razzia sur la route de l’espérance. L’épisode voit l’émergence de la figure de Josué, la levée d’une troupe d’hommes et la première victoire militaire d’Israël, dont la mémoire est célébrée. Mais le cœur de ce récit guerrier est une scène rocambolesque où, pour garantir la victoire, Moïse doit absolument maintenir les bras en l’air… toute la journée.
Lire : Exode 17, 8-15
Au cours de la traversée du désert, les Israélites sont attaqués par la tribu d’Amaleq. Cette confrontation, cette tentative de razzia sur la route de l’espérance, est fondatrice dans le récit biblique d’une opposition radicale avec les tribus amalécites, qui s’exprime par exemple en 1 Samuel 15 dans des termes difficiles à lire aujourd’hui puisqu’il y est question de massacres de tribus entières. On pourra s’interroger sur la part symbolique que contiennent ces récits.
Quoi qu’il en soit, Exode 17,8-15 contient la première mention d’une sélection d’hommes armés parmi les fils d’Israël, menés par Josué, qui serait constitutive de l’institution militaire [1]. Les versets 14 et 15 livrent deux précisions quant au lien entre cette institution militaire et la sphère religieuse. La troupe se rassemble autour de « l’étendard du Seigneur », objet de ralliement et d’invocation. Les livres d’Esaïe et Jérémie emploient abondamment le terme (par exemple en Esaïe 5,26 et Jérémie 4,6). Il est par ailleurs question d’un livre où le mémorial de ce combat doit être inscrit. Le lecteur pense alors au Livre des Guerres de Yhwh, un texte disparu mentionné en Nombres 21,14 [2].
Moïse, accompagné de Aaron et Hour, se tiennent sur un sommet pour jeter des imprécations contre la troupe ennemie. Dans le livre des Nombres, le prophète Balaam est sollicité pour faire de même contre les fils d’Israël (Nombres 22-24).
Mais le Dieu de Moïse semble bien taquin. En effet, la victoire est assurée lorsque Moïse lève les mains au ciel, mais dès qu’il les baisse, les Amalécites l’emportent.
La panique s’installe au fur et à mesure que Moïse fatigue. En toute hâte, ses acolytes, Aaron et Hour, le font s’assoir sur une pierre, puis l’un lui soutient le bras droit en l’air quand l’autre lui maintient le bras gauche, pour tenir jusqu’au soir. La scène avait de quoi faire rire jusque dans les rangs des Amalécites.
Ce comique de situation contraste avec le sérieux de la conclusion du récit, insistant sur l’inscription dans l’histoire de la mémoire de ce haut-fait.
Il semble délicat de vouloir à tout prix coller une signification théologique à ce récit. En le lisant de manière littérale, on comprend que la fortune des fils d’Israël ne dépendrait que de la bonne réalisation d’une gestuelle magique effectuée par Moïse, et pas du tout de la volonté du Seigneur.
Le récit semble plutôt emprunté à un fonds légendaire populaire. La mention au verset 12 d’une pierre sur laquelle Moïse se serait assis en hâte rappelle les récits populaires construits autour d’une formation rocheuse pittoresque ou d’un mégalithe, devenue le siège de tel héros.
La liberté de ton des récits populaires permet ici d’exprimer l’importance, jusque dans les situations les plus critiques ou les plus grotesques, du soutien d’Aaron et de Hour pour que Moïse puisse mener à bien sa mission d’intercession.
Bertrand Bucalossi-Rolin est membre associé de l’unité de recherche Théologie catholique et sciences religieuses de l’Université de Strasbourg.
[1] R. de Vaux, Les institutions de l’Ancien Testament II, Paris, Cerf, 1991.
[2]
J. Durham, Exodus, WBC, Waco, Word books publisher, 1987.
