
Élie dans le désert. Icône datant du début du 17e siècle.
Musée byzantin et chrétien d’Athènes (Yair-haklai / Wikipédia).
5. Les corbeaux du prophète Élie
Luc Castonguay | 6 avril 2026
« Maître corbeau sur une montagne perché tenait en son bec un pain… »
La Bible nous enseigne que le Seigneur, pour parler au peuple, envoie des prophètes. Ceux-ci ne prédisent pas l’avenir, mais parlent au nom de Dieu. Le premier prophète nommé de l’histoire biblique fut Abraham (Gn 20,7) ; le dernier est Jean le Baptiste, contemporain et cousin de Jésus.
Saint Élie œuvra comme prophète pendant la décennie 860-850 avant J.C. Il ne mourut pas, mais fut enlevé (plutôt élevé) dans un char de feu tiré par des chevaux de feu (2 R 2,11) vers les cieux. Il est fêté chez les catholiques comme chez les orthodoxes le 22 juillet. En hébreu, Élie signifie Mon Dieu c’est Yahvé. Il est « très vénéré en Russie […] où il était devenu le protecteur des populations rurales, suppléant le vieux dieu païen Péroun [1]. » Il figure sur plusieurs icônes importantes : La transfiguration, La descente aux enfers et les icônes relatant son envolée vers les cieux sur un char de feu.
L’histoire qui nous intéresse ici raconte qu’une grande sécheresse survint en Israël qui devait faire comprendre à son roi Achab et à sa reine Jézabel qu’ils faisaient fausse route en oubliant Dieu. Le Seigneur choisit Élie pour faire son annonce : « Par la vie du Seigneur, le Dieu d’Israël au service duquel je suis : il n’y aura ni rosée ni pluie sinon à ma parole. » (1 R 17,1). De nos jours nous savons que cette partie du monde a toujours été sujette à des périodes de grande sécheresse, mais on croyait autrefois que Dieu pouvait faire la pluie ou le beau temps.
Pour le sauver de ce fléau, le Seigneur envoie son messager se réfugier près d’un torrent et ordonne aux corbeaux de le ravitailler (1 R 17,4). « Les corbeaux lui apportaient du pain et de la viande le matin, du pain et de la viande le soir. » (1 R 17,6) Voici en peu de mots le récit que représente cette icône. Rappelons que les saintes icônes sont des représentations graphiques de scènes ou de personnages de passages bibliques ou de saints personnages qui ont marqué et marquent encore la longue histoire du christianisme.
Oiseau charognard, le choix du corbeau comme serviteur dans une mission divine paraît surprenant, car la loi alimentaire du judaïsme (cacherout) le décrit comme « abominable » et « répugnant » (Lv 11,13-15). Le symbolisme du corbeau a depuis longtemps un aspect négatif lié au malheur et à la mort comme le montre entre autres cette célèbre citation prêtée au jeune David : « Regarde le ciel Goliath, les corbeaux sont de sinistres augures [2] ». La Bible nous dit qu’après le déluge, Noé « lâcha le corbeau qui s’envola, allant et revenant » (Gn 8,7). Certains y voient un symbole d’indécision.
Même si dans certaines sociétés anciennes, et encore dans notre modernité, les corbeaux font souvent figure de malchance, de malheur, chez d’autres cultures, comme en Chine ou au Japon, ils sont symboles de gratitude filiale, de rétablissement social ou encore d’amour familial. Certains peuples primitifs le considéraient comme messager du renouveau, d’esprit protecteur ou encore symbole de l’isolement volontaire [3].
En considérant notre culture judéo-chrétienne, quelques passages de l’Ancien et du Nouveau Testament nous montrent que Dieu se préoccupe de ces volatiles attentivement (Ps 147,9 ; Jb 38,41) et, dans son évangile, Luc en fait le symbole de la providence divine (Lc 12,24).
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Lecture de l’icône
Après cette présentation des sujets, essayons de faire la lecture de cette très belle icône qui date du XVIIe siècle. À première vue, nous pouvons affirmer que la scénographie de l’image respecte parfaitement le passage biblique auquel elle fait référence. On y retrouve naturellement Élie ainsi que le torrent et le corbeau cités dans le récit biblique, en plus de quelques autres composants dont la portée est allégorique.
En premier lieu, on ne peut que remarquer la ressemblance d’Élie avec l’image que les iconographes font de Jean Baptiste. Tous deux sont représentés dans la force de l’âge ni vieux ni jeunes, ridés, cheveux hirsutes, vêtus de peaux de bête. On dénote facilement chez les deux une force spirituelle et physique. Élie, assis près du torrent, semble réfléchir et attendre avec confiance et patience sa pitance et les ordres ultérieurs de son Seigneur.
La grotte toute noire, qui symbolise l’isolement dans les représentations des ermites, est entourée de hauts rochers. Il faut se rappeler que les montagnes ont souvent servi de lieu de théophanie : Moïse et le mont Horeb/Sinaï, la transfiguration au mont Thabor. Les « deux arbres verdoyants indiquent la luxuriance de l’endroit. Les rehauts de lumière sur les frondaisons, les rochers et les vêtements de la présence de Dieu [4]. »
La lumière de l’icône est beaucoup plus qu’une lumière naturelle, elle est lumière spirituelle. C’est un don matérialisé qui participe pleinement et activement dans la contemplation de l’icône. « La connaissance de la lumière intelligible devient illumination et par elle l’homme s’approche des ténèbres éblouissantes du mystère absolu [5]. »
Dans une homélie, saint Basile le Grand donne son interprétation théologique (ou si nous aimons mieux un commentaire) sur ce récit : « Le mont Carmel, haut et inhabité, servait d’abri à Élie : le désert recevait en son sein l’ermite ; mais pour le juste, c’était l’âme qui comptait plus que tout et sa vie était dirigée par l’espoir en Dieu. Or, malgré ce genre de vie, il ne mourut pas de faim. Au contraire, les oiseaux les plus rapaces, les plus voraces, lui apportaient la nourriture ; ceux qui avaient l’habitude de voler la nourriture d’autrui deviennent les serviteurs du repas du juste. Sur l’ordre du Seigneur, ils modifièrent leur nature et devinrent de fidèles gardiens des pains et des viandes. » Au-delà de la représentation de cet événement précis de la vie d’Élie, c’est en cela que réside le sens de cette icône. Que sa contemplation fasse aussi grandir en nous une confiance [6].
Conclusion
Cet article termine la série qui portait sur le bestiaire biblique. Bien sûr que l’étude fut sommaire et nous aurions pu trainer chaque article en longueur. Plusieurs autres animaux cités dans la Bible ou dans les légendes des saints (saintes) chrétiens sont représentés en iconographie : saint François et le loup, saint Sérafim de Sarov et son ours, saint Jérôme et son lion, sainte Gertrude de Nivelles souvent représentée avec un chat, saint Georges et le dragon pour n’en citer que quelques-uns.
Nous avons tenté de faire voir qu’en iconographie la scénographie, les formes, les couleurs et le choix des protagonistes jouant un rôle majeur ou moteur ont tous une importance soit réelle, symbolique ou allégorique dans la représentation. L’icône étant une image de l’invisible, rien n’y est placé au hasard : tout contribue à nous faire entrer dans cet univers merveilleux qu’est l’iconographie.
Luc Castonguay est iconographe et détenteur d’une maîtrise en théologie de l’Université Laval (Québec).
[1] Egon Sendler, L’icône Image de l’invisible, Paris, Desclée de Brouwer, 1981, p. 69.
[2] David s’adressant à Goliath : citation tirée du film « David et Goliath » réalisé par Ferdinando Baldi et Richard Pottier sorti en 1960 (Kaakook).
[3] Jean Chevalier Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, Paris, Robert Laffont, 1960, p. 285-286.
[4] Alfredo Tradigo, Les icônes et saints d’Orient, Paris, Éd. Hazan, 2005, p. 82.
[5] E. Sendler, L’icône, p. 163.
[6] Véronique Vié, « L’icône de saint Élie au désert », (artdelicone.fr).
