Maaka. Women of the Bible (photo © Dikla Laor).

Mikal, la femme à sa fenêtre

Anne-Marie ChapleauAnne-Marie Chapleau | 1er janvier 2024

Lire : 1 Samuel 18 – 2 Samuel 6

Mikal « tomba amoureuse de David » (1 S 18,20). Ces mots, qui auraient pu inaugurer une belle histoire d’amour, annoncent plutôt un drame. Du moins pour la première concernée.

Voici que son père, le roi Saül, devient jaloux de David au point de désirer sa mort. S’il savait que le Seigneur l’a déjà choisi pour lui succéder et qu’il l’a même déjà fait oindre par le juge et prophète Samuel (1 S 16,1-13) !

Mikal est la fille cadette de Saül. Mais que peuvent bien signifier les mots « fille de Saül » dans un cœur qui distille la haine? Ils n’expriment plus une relation, mais, se déglinguant, décrivent plutôt une emprise. La fille et le père brûlent de sentiments intenses, mais inversés. L’une est aveuglée par son amour, l’autre par sa haine. Et celle-ci de dicter au roi ses calculs : ne serait-ce pas avantageux pour lui de devenir le beau-père de David? Mikal ne sera plus à ses yeux qu’un rouage du piège qu’il prépare pour son rival.

D’une manière tout à fait symétrique, David suppute aussi les avantages de s’unir à Mikal (1 S 18,26) et en vient à la même conclusion que Saül : cela pourrait servir ses intérêts.

Une femme à sa fenêtre

Voilà donc, coincée entre Saül et David, une femme qui ne compte ni pour l’un ni pour l’autre. Elle ne semble pas pour l’instant le réaliser. Ayant eu vent de la décision de son père de s’emparer de David dès son saut du lit, elle organise sa fuite. Elle le fait descendre par la fenêtre de leur chambre. Le voilà qui fuit, avalé par la nuit (1 S 19,8-17).

Pour berner les serviteurs de son père, elle installe une idole dans le lit conjugal, puis ment à son père qui l’accuse de trahison. Mais qui a trahi qui? L’amoureuse éperdue qui veut sauver un époux plus fantasmé que réel, ou bien le père qui a fait de sa fille un pion dans son sinistre jeu? D’ailleurs, il la donne vite en mariage à un autre quand elle ne lui est plus utile pour s’emparer de David (1 S 25,44).

Intrigues politiques

Un certain temps plus tard, après le suicide de Saül (1 S 31,4), David devient roi de Juda (2 S 2,4), la partie sud du royaume, tandis qu’Ishbaal, fils de Saül gouverne le nord. L’hostilité entre les deux clans dégénère en guerre. Une querelle entre Ishbaal et l’ancien chef des armées de Saül, Abner, conduit celui-ci à proposer une alliance à David en lui faisant miroiter la possibilité que tout Israël pourrait se rallier à lui (2 S 3,12). David accepte à la condition qu’Abner lui ramène Mikal. Se pourrait-il qu’il l’aime malgré tout?

Le texte ne dévoile pas grand-chose des intentions de David à son sujet. Mais la réponse risque fort d’être « non ». Sans laisser le temps à Abner d’obtempérer, David envoie ses serviteurs demander directement à Ishbaal de lui rendre sa femme. Peut-être veut-il juste récupérer le « bien » dont il avait été spolié? Ou encore, peut-être se sert-il de Mikal pour asseoir son autorité sur les uns et les autres? En tout cas, jamais le texte ne montre leurs retrouvailles.

Cependant David finit par être sacré roi d’Israël (2 S 5,5). Après avoir triomphé de tous ses ennemis et s’être emparé de Jérusalem, il décide de ramener l’arche d’alliance à Sion (2 S 6,1-15), dans la Cité qui porte désormais son nom. L’arche y entre sous les acclamations de toute la maison d’Israël, tandis que David danse et tournoie de toutes ses forces pour honorer le Seigneur.

Une femme de nouveau à sa fenêtre

Mikal observe la scène depuis sa fenêtre. On ne sait trop comment elle s’est retrouvée là, mais on comprend que David a bel et bien pu la récupérer. Et c’est peut-être bien l’exact sentiment qu’elle éprouve : avoir été « récupérée ». À la vue d’un David exubérant, son cœur se remplit de mépris. L’amour passionnel qu’elle éprouvait autrefois pour lui ne s’est pas simplement retourné en haine. Il s’est mué en mépris, ce qui est bien pire. Dégoûtée, elle ne voit plus en lui qu’un être vil et abject. Elle sort le lui dire, ajoutant, pour bien lui faire sentir sa déchéance, qu’il s’est déshonoré même à la face des plus humbles des servantes. David lui réplique que c’est devant le Seigneur seul qu’il danse ou s’abaisse. Devant tous les autres, son honneur demeure sauf (2 S 6,16-23).

Et le texte de conclure, comme si cela constituait la juste sanction de son mépris, que « Mikal, fille de Saül, n’eut pas d’enfant jusqu’au jour de sa mort » (2 S 6,23). Et les lecteurs et lectrices de conclure pour leur part que Mikal a vécu une vie bien triste et solitaire.

Anne-Marie Chapleau, bibliste et formatrice au diocèse de Chicoutimi.

ivoire phénicien

Au féminin

Lors du lancement de cette rubrique, trois femmes, fondatrices du groupe de recherche ECPB (Entre contes, psychanalyse et Bible) et vivant à Fribourg (Suisse), nous offraient une lecture symbolique qui jette un regard œcuménique et transdisciplinaire sur la Bible. Les textes plus récents mettent en valeur des personnages féminins de la Bible à partir d’œuvres d’art (Gertrude Crête et des artistes classiques) et de photographies de Dikla Laor.