Ève. Women of the Bible  (photo © Dikla Laor).

Ève, notre sœur

Anne-Marie ChapleauAnne-Marie Chapleau | 7 septembre 2026

Lire Genèse 2,4b—4,2

Ah, Ève ! Cette figure mythique habite notre imaginaire avec parfois sa lourde réputation de séductrice. Il est grand temps de dépoussiérer son image puisqu’elle est avant tout notre sœur, celle qui nous renvoie notre propre image, comme le ferait un miroir. Elle a tant de choses à nous apprendre que nous lui consacrerons trois chroniques.

Ce premier texte s’attarde à l’apparition de la femme dans le second récit de la création [1]. Le suivant abordera sa rencontre désastreuse avec le serpent. Le troisième, enfin, suivra Ève dans son expérience de maternité.

1. ’Ishâ, la femme

Le livre de la Genèse présente en effet, l’un à la suite de l’autre, deux récits de la création. Le premier (Gn 1,1—2,4a) décrit une genèse du monde en six jours, le septième évoquant le repos de Dieu. Le second (Gn 2,4b-25) présente le Seigneur Dieu comme un potier et un jardinier et met en scène deux célébrissimes personnages, Adam et Ève. Il trouve son prolongement dans le chapitre 3 qui aborde l’épineuse question du mal et dans le début du chapitre 4 où Ève enfante ses deux fils.

Commençons par le commencement, c’est-à-dire au moment où la femme – elle ne s’appelle pas encore Ève – apparaît dans l’histoire.

Que s’est-il passé avant ? Le Seigneur Dieu a modelé un adam, à partir de la adamah, l’humus. Il lui a insufflé dans les narines une haleine de vie qui en a fait un être vivant (2,7), à la fois terrestre, terrien, apparenté à l’humus, à la terre qui le portera, et habité par un souffle venu du Très-Haut. À ce stade, cet humain primordial condense tout le genre humain sans être encore sexuellement différencié [2].

Tout fin seul

L’enjeu de la solitude s’invite bientôt dans le tableau et c’est le Seigneur Dieu lui-même qui signale le problème : « il n’est pas bon que l’humain soit seul ». Et il enchaîne sur la solution qui y remédiera : « il faut que je lui fasse un secours comme son vis-à-vis » (2,18). Ici, les traductions habituelles parlent d’une aide [3]. Voilà qui s’avère fort réducteur et gomme la dimension de réciprocité de la relation recherchée. Le divin potier modèle tous les animaux à partir de la adamah et les présente à l’adam. Mais aucun ne saurait le tirer de son isolement. Il est temps pour le Seigneur Dieu de passer aux choses sérieuses !

Enfin, la femme !

Alors, il insère au creux même de la chair de l’adam l’altérité qui rend possible la relation. Plongé dans une étrange torpeur, l’humain ne se rend compte de rien tandis que se déroule l’opération. Le Seigneur Dieu tire de son côté son alter ego et le différencie en femme (2,22). Oui, de son côté et non pas d’une côte comme nous y a habitués une traduction quelque peu teintée de préjugés [4]. Il reforme le côté de l’humain pour en faire un homme.

Voici donc ’Ishâ – la femme, face à ’Ish, l’homme. L’émerveillement teinte les premiers mots que celui-ci prononce en la voyant : « Pour le coup, c’est l’os de mes os et la chair de ma chair. Celle-ci sera appelée “femme”, car elle fut tirée de l’homme, celle-ci » (2,23a).

Premiers ratages relationnels

Toutefois, cette prise de parole témoigne – déjà ! – d’un premier ratage relationnel [5] et même de deux. Premièrement, ayant devant lui le « secours, comme un vis-à-vis » tant espéré, n’aurait-il pas été préférable qu’il lui adresse directement la parole à elle au lieu de parler d’elle ? Deuxièmement, en lui attribuant un nom calqué sur celui par lequel il se désigne lui-même, il établit un certain ordre hiérarchique où il occupe la position dominante. Comme si ’Ishâ n’était pas une vis-à-vis irrémédiablement différente, mais un simple morceau de lui-même. Par ailleurs, la belle assurance qu’il manifeste en discourant sur l’origine de la femme apparaît pour le moins suspecte à quiconque se rappelle qu’il sommeillait d’une mystérieuse torpeur (2,21) au moment où le Seigneur Dieu avait créé la différence sexuelle (2,22). Son prétendu savoir dissimule mal la mainmise qu’il exerce sur la femme par sa parole.

Cependant, ’Ishâ demeure silencieuse et ne proteste pas. On aurait pu rêver d’une scène conjugale inaugurale plus harmonieuse. Mais alors, le récit mythique aurait failli à un de ses rôles, celui de mettre en lumière, à notre profit, les écueils où peuvent s’égarer nos relations.

Anne-Marie Chapleau, bibliste retraitée au Saguenay, était formatrice au diocèse de Chicoutimi.

[1] Le livre de la Genèse présente en effet, l’un à la suite de l’autre, deux récits de la création. Le premier (Gn 1,1—2,4a) décrit une genèse du monde en six jours, le septième évoquant le repos de Dieu. Le second (Gn 2,4b-25) présente le Seigneur Dieu comme un potier et un jardinier et met en scène deux célébrissimes personnages, Adam et Ève. Il trouve son prolongement dans le chapitre 3 qui aborde l’épineuse question du mal et dans le début du chapitre 4 où Ève enfante ses deux fils.
[2] À vrai dire, le texte maintient une certaine ambiguïté à ce sujet.
[3] André Wénin, « Homme et femme en genèse. Des différences fondatrices ? », Études [420] 7, (juillet-août 2014) p. 63-72 ; p. 68
[4] Ibid. Le mot tsélasignifie toujours « côté » dans la Bible hébraïque. Alors pourquoi, tout à coup, quand il est question de la femme, réduire le côté à une simple côte ?
[5] André Wénin, « Homme et femme en genèse. Des différences fondatrices ? », Études [420] 7, (juillet-août 2014) p. 63-72 ; p. 69-70.

ivoire phénicien

Au féminin

Lors du lancement de cette rubrique, trois femmes, fondatrices du groupe de recherche ECPB (Entre contes, psychanalyse et Bible) et vivant à Fribourg (Suisse), nous offraient une lecture symbolique qui jette un regard œcuménique et transdisciplinaire sur la Bible. Les textes plus récents mettent en valeur des personnages féminins de la Bible à partir d’œuvres d’art (Gertrude Crête et des artistes classiques) et de photographies de Dikla Laor.

Petite parenthèse sur le mythe

Nous avons qualifié plus haut Ève de « figure mythique » non pour la déprécier, mais, au contraire, pour mettre en lumière la valeur universelle ce qu’elle représente. Dans le langage courant, qualifier quelque chose de « mythe » c’est le déclarer faux, trompeur, sans valeur. Dans le langage anthropologique, théologique et philosophique, c’est tout le contraire. Le mythe exprime sous forme de récit une réalité fondamentale que les concepts peinent à circonscrire clairement. Les récits de Gn 2—4, en tant que mythes fondateurs de la foi juive et de la foi chrétienne, nous proposent de profondes réflexions sur l’être humain, sur ses relations à lui-même, à Dieu, aux autres et sur ses démêlées avec le mal. Ils ne sauraient donc prendre la forme d’une histoire lisse d’où seraient exclus les échecs, les ambiguïtés, les dérives et les errances. C’est précisément leur rôle de les exposer et d’en démonter les mécanismes subtils afin de nous instruire. Ne nous étonnons pas, alors, de rencontrer des ratages dans la relation entre l’homme et la femme et de voir la femme offrir une oreille complaisante aux boniments du serpent.