
Le doute de Thomas. Carl Bloch, 1882. Huile sur toile. Église d’Ugerløse au Danemark (Artvee).
Thomas, notre jumeau
Paul-André Giguère | 2e dimanche de Pâques (A) – 12 avril 2026
Jésus apparaît à ses disciples : Jean 20, 19-31
Les lectures : Actes 2,42-47 ; Psaume 117 (118) ; 1 Pierre 1, 3-9
Les citations bibliques sont tirées de la Traduction liturgique officielle.
Le récit de l’accès de Thomas à la foi est un de ces textes usés jusqu’à la corde dont on se demande si on peut en tirer quelque chose de neuf. Comme si tout son enseignement se concentrait sur Thomas, la personne lente à croire typique, coupable d’être freinée de manière rigide par le doute qui lui aurait attiré un blâme sévère de la part du Seigneur : celui d’être « incrédule » (« Cesse d’être incrédule »). Autrement dit, pourquoi ne fais-tu pas partie de ceux et celles qui croient sans avoir vu et qui sont déclarés, eux, heureux?
Dieu merci, je doute
Une première observation peut ouvrir une brèche dans cette lecture toute faite d’avance qui enferme la réflexion et le discernement spirituel. La traduction liturgique invite à lire : « Cesse d’être incrédule, sois croyant ». Mais ce n’est pas ce qui est écrit. Littéralement, il faut traduire guinou par « ne deviens pas apistos, non-croyant (ou incrédule), mais pistos, croyant ». C’est comme si, face au témoignage chrétien, concernant particulièrement la résurrection du Christ, la personne se trouvait dans une position neutre, dans une sorte de suspension de la pensée : est-ce que je vais y croire (devenir croyant) ou est-ce que je n’arrive pas à y croire (devenir incrédule ou incroyant).
Voilà qui est très intéressant. Car on est plus sensible aujourd’hui à la justesse de la posture initiale de Thomas. En effet, nous sommes façonnés plus ou moins consciemment par la mentalité scientifique pour qui le doute méthodique constitue une attitude fondamentale. Devant les phénomènes, la grandeur de l’être humain consiste à ne pas les accepter passivement : « c’est comme ça, on n’y peut rien changer ». La grandeur de l’être humain réside dans sa capacité d’interrogation. Qu’est-ce que c’est? D’où ça vient? Comment ça fonctionne? Qu’est-ce que ça veut dire?
Les phénomènes fascinent et titillent notre curiosité. Pourquoi la pomme tombe-t-elle? Pourquoi la lune a-t-elle un cycle de 28 jours et connaît-elle différentes phases? Pourquoi une personne peut-elle attraper la rage si elle a été mordue par un raton-laveur? Comment se forment les ouragans? Pourquoi y-a-il des gens timorés manquant de confiance en eux et d’autres qui sont téméraires? D’où vient que les femmes ne soient pas traitées comme les hommes dans une société?
Ces sources d’interrogation nourrissent les sciences physiques et les sciences humaines. Toutefois, d’autres réalités nous semblent hors de toute explication ; elles ont plutôt l’heur de nous irriter. Elles nous font dire : Ça n’a pas de bon sens! Il n’y a rien à comprendre! C’est impossible!
Et dans cette confrontation à l’invraisemblable, à l’incroyable, que se trouve Thomas : on lui a dit Nous avons vu le Seigneur! (v. 25). Et il croirait à cela comme cela? Croire qu’ils ont vraiment vu, mais, surtout, croire que Jésus serait le Seigneur (nom réservé à Dieu dans la Bible)? Inutile de l’accabler, le pauvre! Avant de le blâmer, lui, il convient d’abord de se rappeler d’autres mentions des récits évangéliques rapportant ce qui aurait été vécu par les disciples au lendemain de la mort de Jésus.
Quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais eurent des doutes (Mt 28,17). [Les femmes] étaient toutes tremblantes et hors d’elles-mêmes. Elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur (Mc 16,8). Quand ils entendirent que Jésus était vivant et qu’elle l’avait vu, ils refusèrent de croire. Il leur reprocha leur incrédulité et la dureté de leur cœur, parce qu’ils n’avaient pas cru ceux qui l’avaient vu ressuscité (Mc 16,11.14). Aux yeux de ceux-ci, [les apôtres] ces propos leur semblèrent délirants, et ils ne les croyaient pas (Lc 24,11). Jésus présent au milieu d’eux leur dit [aux Onze et à leurs compagnons] : « Pourquoi êtes-vous bouleversés? Et pourquoi ces pensées qui surgissent dans votre cœur? » (Lc 24,38). Dans leur joie, ils n’osaient pas encore y croire, et restaient saisis d’étonnement. (Lc 24,41)
Reconnaissons que face à l’inimaginable, l’improbable ou l’invraisemblable, il est absolument normal de retenir son jugement. La crédulité n’est pas digne de l’esprit que Dieu nous a donné et l’esprit critique est un don souvent valorisé dans la Bible, autant chez les prophètes qui invitent à questionner des pratiques ou des attitudes que chez les sages qui invitent au discernement.
Beaucoup d’autres signes
Faisons un pas de plus. Le récit proposé par la liturgie est un récit pascal au sens fort du terme, qui signifie « passage ». Car s’il parle bien du passage franchi par Jésus de la mort à la vie (de la marque des clous et de l’ouverture du côté à l’être-bien-vivant), une lecture attentive nous permet de voir qu’il s’agit également de passer de la peur (v. 19) à la paix et à la joie (v. 19-20). Il s’agit de passer de l’enfermement (v. 19.26) à la mission (v. 21 ; on pourrait lire : « comme je suis sorti du Père, moi aussi je vous fais sortir »). Il s’agit de devenir croyant plutôt que non-croyant (v. 27). Tout cela au service du passage le plus fondamental où, si c’est Jésus qui vient (v. 21.24, 29), c’est le Seigneur (v. 25.28) que les disciples reconnaissent.
Ce sont des passages très intérieurs, spirituels, mais l’auteur nous les décrit comme initiés par ce qu’il y a de plus concret, voire le plus matériel dans la réalité. Voyez comme il est ici beaucoup question du corps : la position de se tenir « au milieu » du groupe, les mains, le doigt, le côté, (chez Matthieu les femmes « lui saisissent les pieds » 28,9), la marque des clous, le souffle.
« Les choses ont bien souvent de l’âme parce qu’elles ont du corps [1]. »
Nous entrons par là dans le sens profond du devenir croyant, et nous en trouvons la clé dans la première conclusion du quatrième évangile que la liturgie a la sagesse de ne pas séparer de notre récit. Il y a encore beaucoup d’autres signes que Jésus a faits en présence des disciples. […] Ceux-là ont été écrits pour que vous croyiez (v. 30). Le texte médité aujourd’hui n’est pas un récit qui vise à raconter. C’est un texte qui invite à la foi, à « devenir croyant ». Il faut aller au-delà de la matérialité de ce qui est raconté pour y voir des signes qui conduisent vers la foi. C’est comme incognito, caché dans ou par des réalités très concrètes et terre à terre, que Dieu se donne à rencontrer.
Ce que Jésus fait voir (edeixèn) aux disciples, à savoir ses mains et son côté (v. 20), ce que Thomas voudra voir de ses yeux et toucher de son doigt et de ses mains (v. 25), ce ne sont pas des preuves. Ce sont des signes. Tout le monde connaît le proverbe « Quand le doigt indique la lune, l’imbécile regarde le doigt ». On voit Jésus, mais on découvre le Seigneur. On voit les signes de la mort, mais on découvre la vie. « Pourquoi cherchez-vous le vivant parmi les morts? » (Lc 24,5)
Plusieurs traductions voient une question dans la parole du Seigneur : « Est-ce parce que tu m’as vu que tu as cru? » Question pertinente puisqu’on a beau voir, ce n’est pas là ce qui fait croire. Ainsi donc, au lieu de présenter Thomas comme l’exemple de ce qu’il ne faut pas faire, remercions-le au contraire de nous faire avancer dans un mystère qui nous dépasse, qui va toujours nous dépasser. « Ce qui ne permet pas le doute ne respecte pas non plus l’inachevé du mystère en nous [2] » Ne cherchons surtout pas à l’expliquer : ce serait arrêter notre regard au signe plutôt qu’au signifié. « L’explication nous sépare de l’étonnement, qui est la seule passerelle de l’incompréhensible [3]. » Alors, oui, heureux ceux qui, étonnés, croient sans avoir vu.
Diplômé en études bibliques et en andragogie, Paul-André Giguère est professeur retraité de l’Institut de pastoral des Dominicains (Montréal).
[1] Claire Gibraltar, « Passion de la musique, quête d’unité », dans La chair et le souffle, 2/2013, p. 75.
[2]
Simon Pierre Arnold, La foi sauvage. Bilan provisoire d’un théologien perplexe, Paris, Karthala, 2011, p. 64.
[3]
Eugène Ionesco, Découvertes. Les sentiers de la création, 1969.
Source : Le Feuillet biblique, no 2929. Toute reproduction de ce commentaire, à des fins autres que personnelles, est interdite sans l’autorisation écrite du site interBible.org.
