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Lamentation du peuple au temps de la famine – AT 34
Paul-André Durocher | 26 mai 2025
Référence biblique : Référence biblique : Jérémie 14, 17-21
Liturgie des Heures : Vendredi III – Laudes
17 Que tombent, de mes yeux, mes larmes,
sans arrêter ni le jour ni la nuit !Elle est blessée d’une grande blessure,
la vierge, la fille de mon peuple, *
meurtrie d’une plaie profonde.18 Si je sors dans la campagne,
voici les victimes du glaive ; *
si j’entre dans la ville,
voici les souffrants de la faim.Même le prêtre, même le prophète
qui parcourt le pays, ne comprend pas.19 As-tu donc rejeté Juda ? +
Es-tu pris de dégoût pour Sion ? *
Pourquoi nous frapper sans remède ?Nous attendions la paix, et rien de bon ! *
le temps du remède, et voici l’épouvante !20 Seigneur, nous connaissons le mal,
la faute de nos pères : *
oui, nous avons péché contre toi !21 Ne nous méprise pas,
à cause de ton nom ; *
n’humilie pas le trône de ta gloire !Rappelle-toi : *
ne romps pas ton alliance avec nous !
Sens original. La structure de ce cantique du prophète Jérémie reprend les éléments typiques d’un psaume de lamentation : expression de souffrance ; description de l’épreuve ; questionnement ; confession des péchés ; appel à la miséricorde. Pour comprendre le contexte de cette lamentation, il faut la resituer dans l’ensemble du chapitre 14 qui décrit une importante famine en Israël : « À cause du sol crevassé, faute de pluie sur la terre, les laboureurs, honteux, se voilent la tête. » (14,4)
Le prophète voit dans cette famine la conséquence de l’infidélité du peuple qui s’éloigne de l’Alliance conclue au Sinaï. Dans le chapitre 28 du livre du Deutéronome, Moïse avait présenté une longue liste de malédictions qui attendraient Israël s’il était infidèle. La prédiction de Moïse semble se réaliser. Il avait bien averti son peuple : « Maudit seras-tu dans la Ville! Maudit seras-tu dans les champs … Au spectacle que tu auras sous les yeux, tu deviendras fou ! » (Dt 28, 15-16.34) C’est justement la tragédie que décrit Jérémie dans son cantique.
Notons que Jérémie avait souvent averti le peuple, mais les autres prophètes et les prêtres ne l’écoutaient pas. Au contraire, ils rassuraient leurs concitoyens en leur disant qu’ils n’avaient rien à changer dans leur comportement, que tout irait bien. Voilà que maintenant, ils parcourent le pays sans rien comprendre.
Jérémie ose quand même prier au nom de son peuple en confessant les péchés et en implorant la miséricorde de Dieu. Son cantique conclut avec cette pathétique supplication : même si nous avons oublié l’Alliance, toi, Seigneur, ne l’oublie pas!
À la lumière de l’Évangile. Jésus aussi était prophète. À deux reprises, saint Luc nous le montre en train de pleurer sur Jérusalem qui, il le prévoit, sera bientôt détruite. Au chapitre 13, il lie cette destruction à la violence des citoyens et à leur rejet de son message : « Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants… et vous n’avez pas voulu ! Voici que votre Temple est abandonné à vous-mêmes. » (13, 34-35)
Au chapitre 19, c’est moins la dureté de cœur des Israélites que déplore Jésus que leur ignorance : « Lorsque Jésus fut près de Jérusalem, voyant la ville, il pleura sur elle, en disant : « Ah ! si toi aussi, tu avais reconnu en ce jour ce qui donne la paix ! Mais maintenant cela est resté caché à tes yeux. Oui, viendront pour toi des jours où tes ennemis… t’anéantiront, toi et tes enfants qui sont chez toi, et ils ne laisseront pas chez toi pierre sur pierre, parce que tu n’as pas reconnu le moment où Dieu te visitait. » (19, 41-44)
Notons que Jésus, contrairement à Jérémie, n’interprète pas ces tristes événements comme une punition de Dieu. On dirait qu’il ne fait que prévoir le cours de l’histoire avec ses hauts et ses bas. Mais il pleure un peuple qui, dans l’épreuve, ne sait pas vers qui se tourner. Les gens ne reconnaissent pas en celui qui pourrait leur procurer la paix, malgré tout. Jésus ne pleure pas de dépit, mais de compassion.
Dans ma vie. Il y des moments où, comme Jérémie, j’aurais le goût de pleurer sur le monde. Je vois la misère causée par l’injustice, la guerre, le manque de fraternité humaine, le racisme, etc. Je me sens comme le prêtre et le prophète qui, parcourant le pays, ne comprennent pas. Et je vois que beaucoup de ces tragédies sont empirées par la dureté du cœur humain, par des visions tronquées et partielles qui refusent de voir autrement. Oui, nous avons péché, et le fruit de nos péchés retombe sur nous et sur les autres.
En ces moments, ma prière embrasse la forme de la lamentation. Je me présente devant Dieu comme je suis, avec mes questions et mes émotions bouleversées. Je lui demande de ne pas laisser s’éteindre la compassion dans mon cœur, ni l’espérance. Je reconnais que, moi aussi, je fais partie du problème. Je lui demande de me révéler le chemin à prendre et de le marcher avec moi.
Dans le plan de Dieu. Jésus ne s’est pas laissé vaincre par la tristesse qu’il a parfois éprouvée en contemplant le monde. Au contraire, la compassion qui l’a fait pleurer l’a aussi poussé à agir, à continuer son chemin en faisant le bien là où il le pouvait, à annoncer l’Évangile à qui voulait écouter, à vivre en fidélité à son Père, dans l’Esprit.
Le cantique AT 34 trouve sa place dans la Liturgie des heures le vendredi matin, jour traditionnellement consacré au souvenir du Christ en croix, à la pénitence et à la conversion. Les larmes de Jésus témoignent de l’amour miséricordieux du Père qui a tant aimé le monde qu’il a envoyé son Fils, non pour condamner le monde, mais pour le sauver. (Jean 3,16) En Jésus, Dieu a répondu à la prière de Jérémie : il n’a pas oublié son Alliance. Au contraire, il l’a renouvelée dans le don sans réserve de son Fils.
Forts de cette conviction, les disciples du Christ continuent encore aujourd’hui à travailler à la transformation du monde en vue du Règne de Dieu. N’oublions jamais que le même Jérémie qui s’est lamenté sur la souffrance de son peuple a aussi prophétisé au nom du Seigneur : « Je conclurai avec eux une alliance éternelle : je ne cesserai pas de les suivre pour les rendre heureux et je mettrai ma crainte en leur cœur pour qu’ils ne s’écartent pas de moi. J’aurai de la joie à les rendre heureux ! » (Jr 32,40-41)
Mgr Paul-André Durocher est archevêque de Gatineau (Québec).
