
La fuite en Égypte. Vitrail de la cathédrale de Chartres (Wikimedia).
Prière pour obtenir la sagesse – AT 10
Paul-André Durocher | 23 juin 2025
Référence biblique : Sagesse 9, 1-6.9-11
Liturgie des Heures : Samedi III – Laudes
1 Dieu de mes pères et Seigneur de tendresse,
par ta parole tu fis l’univers,
2 tu formas l’homme par ta Sagesse
pour qu’il domine sur tes créatures,
3 qu’il gouverne le monde avec justice et sainteté,
qu’il rende, avec droiture, ses jugements.
4 Donne-moi la Sagesse,
assise près de toi.
Ne me retranche pas du nombre de tes fils :
5 je suis ton serviteur, le fils de ta servante,
un homme frêle et qui dure peu,
trop faible pour comprendre les préceptes et les lois.
6 Le plus accompli des enfants des hommes,*
s’il lui manque la Sagesse que tu donnes,
sera compté pour rien.
9 Or la Sagesse est avec toi,
elle qui sait tes œuvres ;
elle était là quand tu fis l’univers,*
elle connaît ce qui plaît à tes yeux,
ce qui est conforme à tes décrets.
10 Des cieux très saints, daigne l’envoyer,
fais-la descendre du trône de ta gloire.
Qu’elle travaille à mes côtés
et m’apprenne ce qui te plaît.
11 Car elle sait tout, comprend tout,*
guidera mes actes avec prudence,
me gardera par sa gloire.
Sens original. Dans son évangile, Matthieu raconte que la famille de l’enfant Jésus a dû s’exiler en Égypte pendant quelques années. Peut-être s’est-elle rendue à Alexandrie, la deuxième ville en importance de l’empire romain. On pense que près de 100 000 juifs y demeuraient, importante minorité dans cette mégapole de culture grecque. On y retrouvait des adeptes des grands courants philosophiques issus de la Grèce, par exemple, le platonisme, l’aristotélisme et le stoïcisme.
Le livre de la Sagesse a probablement été écrit dans ce milieu quelques décennies avant la naissance du Christ. Il présente une alternative aux philosophies grecques qui concevaient la sagesse comme le fruit d’une quête humaine qui n’avait rien à voir avec les dieux. Pour l’auteur de notre livre, au contraire, la sagesse est un don de Dieu. Bien plus, elle est un attribut divin, presque un partenaire du Dieu créateur. C’est pourquoi on l’écrit avec un « S » majuscule dans nos traductions bibliques.
Dans l’histoire d’Israël, on considérait Salomon, le fils du roi David, comme ayant été imbu de cette sagesse divine. Ce n’est donc pas surprenant que l’auteur du livre de la Sagesse mette sur les lèvres de cet éminent personnage une prière que reprend en grande partie le cantique AT 10.
L’invocation initiale nous révèle un Dieu impliqué dans l’histoire d’Israël, plein de compassion, créateur de toutes choses et source de la vocation humaine. Le cœur de la prière est concentré dans cette simple demande : « Donne-moi la Sagesse assise auprès de toi. »
La prière continue en soulignant l’incapacité des humains de bien se diriger sans le don de la Sagesse. Elle présente ensuite les attributs de la Sagesse : compagne de Dieu depuis la création, elle connaît ses œuvres et sa volonté. L’auteur conclut en précisant l’objectif qu’il vise : bien discerner la volonté de Dieu et la réaliser dans sa vie.
À la lumière de l’Évangile. Revenons à l’évangile de Matthieu. Au 11e chapitre, il nous présente une prière où Jésus, en louant le Père, semble dédaigner les philosophes : « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. » (Mt 11,25) Jésus s’inscrit ainsi dans la tradition sapientielle de la Bible. Il critique l’approche gréco-romaine de la sagesse qui cherche dans le seul esprit humain les réponses aux questions que posent la vie. Comme l’auteur de notre cantique AT 10, Jésus reconnaît que Dieu seul est source de la vraie Sagesse. Encore plus, il s’identifie lui-même avec cette Sagesse : « Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bienveillance. Tout m’a été remis par mon Père ; personne ne connaît le Fils, sinon le Père, et personne ne connaît le Père, sinon le Fils, et celui à qui le Fils veut le révéler. » (Mt 11,26-27) Selon Jésus, il faut se faire petits comme des enfants pour accueillir cette révélation. L’enfant sait qu’il dépend de ses parents, qu’il est incapable de faire grand chose sans leur appui. De même, les disciples de Jésus reconnaissent qu’ils ne peuvent atteindre la véritable Sagesse de leur propre force – ils doivent la recevoir comme un don généreux de Dieu et l’accueillir avec reconnaissance.
Dans ma vie. Durant mes années universitaires, j’ai participé à un sondage sur les valeurs des jeunes adultes. On y trouvait une liste d’une trentaine de valeurs à mettre en ordre selon le degré d’importance qu’on leur accordait. Par un processus d’élimination, je me suis surpris à inscrire la sagesse au sommet de mon palmarès. Qu’est-ce que je mettais sous ce mot? J’y voyais un idéal à atteindre, un état de maturité qui me permettrait de nouer tous les éléments de ma vie dans une ensemble harmonieux : foi et raison, morale et compassion, prière et action. Il me semblait que la sagesse me permettrait de prendre de bonnes décisions et de faire en sorte que mes engagements soient fructueux et mes relations, riches et satisfaisantes. Dans ma tête de jeune universitaire, je me considérais comme l’artisan principal de cette sagesse. Je croyais pouvoir atteindre cet idéal de mes propres forces.
Je comprends mieux aujourd’hui à quel point la sagesse ne se construit pas à coup d’études, d’introspection et de volonté. Malgré mon inventivité et mon intelligence, je n’arriverai jamais à faire l’unité de mon être. Devant le mystère de la vie, devant le mystère que je suis, je me sens et me reconnais de plus en plus petit. Aujourd’hui, la prière du psalmiste revient souvent sur mes lèvres : « Montre-moi ton chemin, Seigneur, que je marche suivant ta vérité ; unifie mon cœur pour qu’il craigne ton nom. » Oui, vraiment, je reconnais aujourd’hui que la Sagesse est un don de l’Esprit que je dois apprendre à quémander dans la prière et à accueillir au quotidien.
Dans le plan de Dieu. Dans sa prière, notre auteur affirme que Dieu a créé l’être humain pour qu’il « domine sur les créatures de Dieu, qu’il gouverne le monde avec justice et sainteté, et qu’il rende ses jugements avec droiture. » Évidemment, l’auteur précède de quelques décennies la révélation chrétienne qui enseigne que nous avons été créés — dans les mots de Jean-Paul II – pour « connaître, aimer et imiter le Christ pour vivre en lui la vie trinitaire... »
Mais notons que le saint Pape continue « …et pour transformer avec lui l’histoire jusqu’à son achèvement dans la Jérusalem céleste. » Ces derniers mots nous replongent au cœur du cantique AT 10. Oui, le Seigneur nous a confié la responsabilité de faire grandir la création, de transformer l’histoire « en justice et en sainteté ». Pour ce faire, nous avons à prendre des décisions selon le cœur de Dieu, poser des « jugements avec droiture ». Le don de la Sagesse est donc éminemment pratique. Il nous permet de bien accomplir nos tâches en nous rendant collaborateurs et collaboratrices avec Dieu dans son plan de salut pour le monde.
Imitons Jésus, Sagesse incarnée, et embrassons la cause du Royaume de Dieu. Tournons-nous vers lui, et prions-le de « travailler à nos côtés », de nous « apprendre ce qui plaît au Père », de « guider nos actes » et de nous « garder par sa gloire ».
Mgr Paul-André Durocher est archevêque de Gatineau (Québec).
