
(Devon Divine / Unsplash)
Chant nouveau au Seigneur, le vainqueur — AT 26
Paul-André Durocher | 27 octobre 2025
Référence biblique : Isaïe 42, 10-16
Liturgie des Heures : IV Lundi — Laudes
10 Chantez au Seigneur un chant nouveau,
louez-le des extrémités de la terre,
gens de mer et sa population,
les îles et leurs habitants.
11 Qu’ils poussent des cris, les déserts et leurs villes,
les campements où réside Qédar!
Qu’ils jubilent, les habitants de La-Pierre,
qu’ils acclament du sommet des montagnes!
12 Qu’ils rendent gloire au Seigneur,
qu’ils publient dans les îles sa louange!
13 Le Seigneur, tel un héros, s’élance ;
tel un guerrier, il excite sa jalousie.
Il jette un cri, il pousse un hurlement ;
sur ses ennemis, il s’avance en héros.
14 « Longtemps, j’ai gardé le silence ;
je me suis tu, je me suis contenu.
Je gémis comme celle qui enfante,
je suffoque, je cherche mon souffle.
15 « Je vais dévaster montagnes et collines,
dessécher toute verdure,
changer les fleuves en rives,
assécher les étangs.
16 « Alors, je conduirai les aveugles
sur un chemin qui leur est inconnu ;
je les mènerai par des sentiers qu’ils ignorent.
Je changerai, pour eux, les ténèbres en lumière
et la pierraille en droites allées. »
Sens original. Parmi les genres littéraires des psaumes, on retrouve les hymnes. Elles se distinguent par leur structure typique : une invitation à la louange ; le corps de l’hymne qui identifie les actions passées ou les caractéristiques typiques de Dieu ; une dernière acclamation optionnelle. Un premier regard nous porterait à voir dans Isaïe 42,10-16 un exemple d’hymne. La Bible de Jérusalem, entre autres, l’identifie ainsi à la suite de nombreux exégètes en lui donnant le titre : « Hymne de victoire ». Mais dans un article assez convaincant publié en 1982, l’exégète Évode Beaucamp démontre qu’il s’agit plutôt d’une construction artificielle formée par la conjonction de deux poèmes assez disparates, même si Isaïe les a placés l’un à la suite de l’autre [1].
Le premier poème (v. 10-12) peut ressembler à un invitatoire, mais on devrait plutôt y voir la doxologie conclusive du passage précédent où le prophète a présenté Dieu comme l’unique maître de l’histoire. C’est lui qui a suscité un serviteur — Cyrus, le roi des Perses — qui change le cours des temps en libérant Israël de l’Exil. Les idoles ne méritent pas la « gloire » et la « louange » qui reviennent à Dieu seul (v. 8). Au contraire, les nations païennes qui entourent Israël — les gens du bord de la mer et les habitants des îles, les résidents des déserts et les citadins des villes — devraient rendre cette « gloire » et cette « louange » au Seigneur, Dieu d’Israël (v. 12).
Le deuxième poème (v. 13-16) ne présente pas la motivation du premier, comme on s’y attendrait dans une hymne. Il introduit plutôt un long passage qui annonce une nouvelle intervention du Seigneur. Dans cette courte introduction, le prophète décrit Dieu comme un héros qui, après un long moment d’hésitation, décide enfin de s’engager dans la bataille (v. 13). Il le compare ensuite à une femme enceinte qui, après le long travail d’enfantement où elle a gémi et suffoqué, va enfin accoucher (v. 14). Il décrit la puissance cosmique de ce Dieu qui, soudainement, intervient et bouleverse l’ordre établi (v. 15). Enfin, il représente Dieu sous les traits d’un ingénieur qui construit des routes de qualité et d’un guide qui conduit des gens qui, autrement, risqueraient de s’égarer. Ces diverses images annoncent une explosion d’énergie transformatrice au service de la libération d’Israël.
Peut-être faudrait-il inventer pour AT 26 un titre mieux ajusté : « Doxologie et Proclamation — Le Maître de l’histoire se décide ! »
À la lumière des Évangiles. On trouve dans le cantique de Zacharie (Luc 1,68-79) un certain écho à cette doxologie et proclamation. L’évangéliste met dans la bouche du père de Jean-Baptiste une longue bénédiction qui célèbre l’engagement tant attendu de Dieu en faveur de son peuple. « Il a fait surgir une force qui nous sauve… comme il l’avait dit par la bouche des saints, par ses prophètes, depuis les temps anciens. » (v. 69-70) Oui, le peuple a vécu d’espérance et d’anticipation pendant de nombreuses générations ; enfin, Dieu intervient en envoyant son Messie. Ce cantique reprend les deux des métaphores d’Isaïe pour annoncer que le Messie vient « illuminer les ténèbres » et « conduire nos pas aux chemins de la paix ». Par contre, le salut espéré ne sera pas lié à une guerre victorieuse contre un ennemi voisin, mais bien plutôt à une victoire sur le mal dans le cœur des fidèles eux-mêmes. En effet, il vient « pour donner à son peuple de connaître le salut par la rémission de ses péchés » (v. 77).
Dans ma vie. Je n’adhère pas facilement à la vision du prophète selon laquelle Dieu contrôlerait l’histoire en intervenant directement pour en changer le cours. Je crois qu’il est dangereux de voir en tel homme ou telle femme un « agent » de Dieu, surtout lorsque cette personne prétend elle-même être « envoyée » par Dieu. Dieu n’est pas le metteur en scène de ma vie, il n’en contrôle pas les entrées et les sorties, il n’en dirige pas la trame. Mais il n’est pas distant ou distrait. Il est bien présent dans ma vie et dans l’histoire par son Esprit qui peut changer mon cœur, si je l’accueille. Il m’apprend à lire les « signes des temps » pour y discerner les mouvements de l’histoire qui m’invitent à m’y engager comme et avec Jésus. Il me libère pour que j’assume mes responsabilités. Ainsi, je participe au projet de l’Église tel que le décrit saint Jean-Paul II : « Vivre la vie trinitaire en Jésus et transformer avec lui l’histoire, jusqu’à son achèvement dans la Jérusalem céleste [2]. »
Dans le plan de Dieu. La grande intervention de Dieu dans l’histoire, celle qui a tout changé, c’est la venue de son Fils dans le monde. Par sa vie, son enseignement, sa mort et sa résurrection, Jésus a inauguré le Règne de Dieu. Par le don de l’Esprit, il nous envoie à notre tour collaborer à l’épanouissement de ce Règne dans l’univers. Un jour, nous le croyons, l’histoire trouvera son achèvement dans la pleine réalisation de ce projet divin. L’auteur du livre de l’Apocalypse décrit la scène dans le chapitre 5. Près du Trône de Dieu se tient l’Agneau immolé – le Christ, mort et ressuscité pour notre salut. Une foule entoure le Trône : les quatre Vivants, les vingt-quatre Anciens, les myriades de myriades d’anges et « toute créature dans le ciel et sur la terre, sous la terre et sur la mer, tous les êtres qui s’y trouvent ». Là où Isaïe invitait les nations entourant Israël à louer Dieu, ici c’est l’univers entier qui proclame sa « gloire » et sa « louange ».
Joignons-nous à l’acclamation cosmique : « À celui qui siège sur le Trône, et à l’Agneau, la louange et l’honneur, la gloire et la souveraineté pour les siècles des siècles. » (Apocalypse 5,13) Goûtons déjà la joie à venir en élevant nos pauvres voix pour entonner ce « chant nouveau » !
Mgr Paul-André Durocher est archevêque de Gatineau (Québec).
[1] Evode Beauchamp, « “Chant nouveau du retour” (Is 42, 10-17). Un monstre de l'exégèse moderne », Revue des sciences religieuses 56/3 (1982) 145-158.
[2] Jean-Paul II, Novo Millennio Ineunte, §29.
