
Saint Matthieu et l’Ange. Guido Reni, circa 1635.
Huile sur toile, 79 x 66 cm. Musée du Vatican, Rome (Wikipédia).
Lire Matthieu autrement
Elianne Ambombo | 9 mars 2026
Cette série de six articles se penche sur la structure de l’Évangile selon Matthieu. La figure du Jésus matthéen enseigne et agit. Son identité s’exprime à travers un double mouvement : dire et faire. Cette double dimension (parole et action) n’est certes pas propre à Matthieu, mais l’agencement de son évangile en récits et en discours [1] la met particulièrement en valeur.
En suivant la progression de Matthieu, les articles invitent à une lecture continue qui met en exergue la cohérence du projet de l’évangéliste : entrer avec Jésus dans cette marche vers le Royaume des cieux. On découvrira ainsi comment, de la généalogie inaugurale jusqu’à l’envoi final, il met en scène un Jésus qui articule le dire au faire, et invite implicitement et explicitement (Mt 7,21) ses disciples à faire de même.
1. Jésus, parole en actes
Le lecteur/la lectrice de l’Évangile selon Matthieu (Mt) fait face, dès les premières lignes du récit, à une liste rébarbative de noms inconnus. Ce début déroutant affirme que Jésus est un personnage ancré. Ancré dans une histoire et dans un peuple (fils de David, fils d’Abraham, Mt 1,1), ancré dans des gestes (miracles) qui parlent autant que ses mots (discours). Mt présente à son auditoire un Jésus dont la vie fusionne ce qu’il dit et ce qu’il fait : il est cette figure à la fois enseignante et agissante, à la fois parole et actes. C’est cette dynamique (discours et récits) qui préside à la narration matthéenne depuis son début jusqu’à son terme.
Dans les deux premiers chapitres de son évangile, nous trouvons déjà cette marque, avec cinq citations d’accomplissement. Le dire prophétique de l’Ancien Testament devient faire dans sa vie, parce que sa naissance à Bethléem accomplit littéralement les Écritures (Michée 5,1 cité en Mt 2,5-6), et affirme son identité messianique (Mt 1,1-2,23). Les miracles de Jésus, qualifiés d’« œuvres du Christ » (Mt 11,2-5), attestent que son enseignement (comme le Sermon sur la Montagne, Mt 5-7) s’enracine dans une autorité opérante. Cette dynamique se poursuit à travers ses disciples, envoyés « guérir et annoncer » (Mt 10,7‑8), et se réalise pleinement dans la Passion et la résurrection de Jésus (Mt 26,54‑56 ; 28,5‑7), accomplissant ainsi les Écritures. Son faire s’articule constamment à son dire, il en est le prolongement. Ainsi par exemple, la béatitude des pauvres (Mt 5,3) est vécue en Mt 8-9, lorsque Jésus s’approche des petits (8,1-4 : un homme impur, et de ce fait même, exclue de la société) des malades (8,14-17, guérison de la belle-mère de Simon), des oubliés (8,28-34, les démoniaques gadaréniens). Quand il appelle à aimer ses ennemis (Mt 5,44), qu’il tend la main à des étrangers (8,5-13, guérison du fils du centurion romain) ou à des personnes rejetées (9,1-13 : appel de Mt le publicain et repas avec les pécheurs et les publicains). La cohérence entre le dire et le faire du Jésus matthéen constitue l’ossature même de son évangile.
Cet évangile se fonde sur la conviction que la vie avec le Christ ne se résume pas à une adhésion formelle aux enseignements prodigués, ou la mise en pratique d’un ensemble de règles. Au fondement de la marche à la suite du Christ, la manière dont Mt articule le dire et le faire de Jésus, apparait comme ce modèle qui préside à la vie chrétienne.
Ce double fil (dire et faire) traverse tout le récit matthéen et culminera dans les derniers chapitres. Il accomplit ce qu’il avait annoncé tout au long de son ministère, depuis le Sermon sur la Montagne (Mt 5-7), ses enseignements sur le Royaume jusqu’aux paraboles (Mt 13, 18 et 22) et aux avertissements concernant sa Passion et la venue du Royaume (24-25). Dans la Passion (Mt 26-27), son abnégation devant Pilate et le don total de sa vie, réalisent en actes l’amour et la fidélité à la volonté du Père qu’il avait proclamés. La Résurrection (Mt 28,1‑10) est l’acte décisif de Dieu qui scelle et confirme cet enseignement. Puis, au moment de l’envoi des disciples (Mt 28,18‑20), la parole reprend toute sa force : « enseignez-leur à garder tout ce que je vous ai prescrit ». Ainsi, le récit culmine en un double mouvement : Jésus accomplit lui-même la Parole qu’il a annoncée, et il confie à ses disciples la mission de la vivre et de la transmettre. Le dire et le faire se fondent alors en un même appel : une parole devenue acte, qui continue d’agir dans la communauté croyante.
Elianne Ambombo est docteure en théologie (Bible, Nouveau Testament). Elle a fait l’ensemble de ses études universitaires, du premier au troisième cycle, à l’Institut catholique de Paris, où elle est actuellement chargée d’enseignement.
[1] B. W. Bacon, « The “Five Books” of Matthew against the Jews », Expository 15 (1918) 56‑66.
