
Saint Matthieu et l’Ange. Rembrandt, circa 1661.
Huile sur toile, 96 x 81 cm. Musée du Louvre, Paris (Wikipédia).
2. Enseignements sur la montagne, signes dans la plaine
Elianne Ambombo | 23 mars 2026
Lire Matthieu 5-9
Lorsque Matthieu (Mt) dit que « Jésus gravit la montagne » pour enseigner, il fait appel à la mémoire de son lecteur/sa lectrice, qui se trouve spontanément dans une atmosphère de révélation. La montagne évoque Moïse recevant la Loi au Sinaï (Ex 19,3 ; 24,12) : Jésus se présente donc comme le nouveau Moïse qui accomplit l’ancienne Loi (Mt 7,12). Son premier discours dans l’évangile de Matthieu, désigné par « Sermon sur la montagne », apparait alors telle l’annonce d’une nouvelle manière de comprendre le chemin du véritable bonheur, celui qui donne accès au Royaume de Dieu dès à présent. Et c’est par cette annonce que commencent les enseignements du Jésus matthéen.
Pour introduire ce premier discours, l’évangéliste choisit les béatitudes (Mt 5,3-12). Jésus y enseigne en opérant de prime à bord un déplacement sur les critères habituels du bonheur : « Heureux les pauvres, heureux les affligés, heureux les doux, heureux les affamés, heureux les miséricordieux, heureux les cœurs purs, heureux les artisans de paix, heureux les persécutés pour la justice ». Et ce chemin de bonheur que propose Jésus ne récompense pas les plus méritants selon les normes habituelles de la performance.
Le Jésus matthéen annonce alors que le Royaume de Dieu est un don, et l’accueil de ce don commence par une disposition du cœur : « Heureux les pauvres de cœur » (5,3). Il définit avec clarté les défis de ce parcours lorsqu’il énumère les vertus de la douceur, de la paix, de la miséricorde, de la pauvreté et de la pureté du cœur. Ces attitudes peuvent susciter la faim et la soif de justice lorsqu’elle fait défaut, et parfois même exposer à la persécution. Les larmes peuvent jalonner ce chemin, mais elles deviennent signes d’une fidélité qui ouvre sur la véritable béatitude.
Puis viennent des appels exigeants : dépasser l’observance de la Loi, aimer ses ennemis, prier dans le secret, chercher d’abord le Royaume (5,13–7,11). Ces paroles tracent un chemin de vie intérieure. Elles mettent le lecteur/la lectrice, face à une nouvelle vision de la Loi relue par Jésus : toute de douceur, enracinée dans la miséricorde. L’appel à passer de la parole à l’action va clore ce premier grand enseignement du Jésus matthéen (Mt 7,12-27).
À ce stade, le lecteur/la lectrice pourrait se demander si cet idéal est réaliste. Matthieu répond aussitôt par une série de récits où la parole devient action. « Lorsqu’il descendit de la montagne… » (8,1) : la transition est brève, mais pleine de sens. Le prédicateur, l’enseignant se met en marche, et sa route va devenir la présentation du Royaume en acte.
Les chapitres 8 et 9 s’enchaînent comme une véritable fresque de compassion. Jésus commence par relever le lépreux, l’exclu (Mt 8,1-4), puis soigne le serviteur d’un centurion païen : sa compassion dépasse les frontières d’Israël (Mt 8,5-13). Les éléments et même le chaos, ne sont pas laissées de côté : il apaise la tempête (Mt 8,23-27) et libère les possédés (Mt 8,28-34), guérit les malades et pardonne les péchés du paralytique (Mt 8,16-17 ; Mt 9,1-8). Ces actions ne prolongent-ils pas le Sermon sur la montagne? Le chemin du bonheur qu’il propose englobe et la promesse du bonheur énoncée dans les béatitudes, et la manifestation de ce bonheur d’abord auprès des pauvres, des petits et des exclus, ceux que la société néglige. Ainsi, la parole (Mt 5-7) se vérifie dans les actes (Mt 8-9), le dire et le faire s’entremêlent. En un seul mouvement, l’enseignement du Sermon et les miracles qui suivent dévoilent le Royaume déjà présent dans la personne et l’action de Jésus.
Elianne Ambombo est docteure en théologie (Bible, Nouveau Testament). Elle a fait l’ensemble de ses études universitaires, du premier au troisième cycle, à l’Institut catholique de Paris, où elle est actuellement chargée d’enseignement.
