(Vitor Pinto / Unsplash)

Que l’homme ne sépare pas ce que Dieu a uni

Sébastien DoaneSébastien Doane | 24 février 2020

Les évangiles relatent que Jésus, s’opposant à la loi juive, conteste le divorce tel que pratiqué à son époque en opposant deux passages des Écritures.

Des pharisiens s’avancèrent vers lui pour le mettre à l’épreuve ; ils lui demandèrent : « Est-il permis de répudier sa femme pour n’importe quelle raison? » Il répondit en disant : « N’avez-vous pas lu que le créateur les fit dès le commencement mâle et femelle, et que le Créateur dit : C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme, et les deux ne feront qu’une seule chair? Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair. Donc, ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas! » Les pharisiens disent à Jésus : « Pourquoi donc Moïse a-t-il ordonné de douter une lettre de séparation et de renvoyer sa femme? » Jésus leur dit : « C’est à cause de votre dureté de cœur que Moïse vous a permis de renvoyer vos femmes ; il n’en était pas ainsi dès le commencement. Je vous dis que celui qui renvoie sa femme sauf en cas de fornication et en épouse une autre, il est adultère. » (Mt 19,3-9)

Ici, le personnage de Jésus en Matthieu oppose la règle de Moïse et la volonté de Dieu lors de la création. Dans la logique proposée, la Loi de Moïse est un adoucissement devenu nécessaire à cause de la dureté du cœur des humains. Cette dynamique est dans la ligne de ce qu’on trouve dans le Sermon sur la Montagne, où Jésus radicalise la Loi de Moïse. « Vous avez entendu qu’il a été dit : “tu ne commettras pas l’adultère”, mais moi je vous dis : quiconque regarde une femme pour la convoiter a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur. » (Mt 5,28) La Loi de Moïse n’est pas abrogée par Jésus, il la radicalise pour se rapprocher de ce qu’il présente comme la volonté de Dieu. Mais comment comprendre l’interdiction du divorce dans les discours attribués à Jésus ? Voici quelques interprétations.

1. L’Église catholique a choisi d’accepter la radicalisation de Jésus et de continuer à l’imposer. Tout mariage est donc indissoluble et tout remariage est un adultère. Cette position suit l’avis de Jésus de façon littérale. Cependant, elle a pour conséquence un jugement sévère à l’égard de toutes les personnes qui ne peuvent pas suivre ce commandement. Cette lecture fait de l’évangile une règle morale qui opère une exclusion. Si on pousse cette logique à l’extrême, le comportement marital devient critère de salut. Ironiquement, cette option rejoint la logique d’exclusion décriée tout au long de l’évangile [1].

2. On peut comprendre la parole de Jésus concernant le divorce comme une critique d’Hérode Antipas. Lorsque cette parole survient dans l’évangile, le lecteur a déjà pris connaissance d’un divorce et d’un remariage problématique. Ce remariage était contesté et considéré par Jean Baptiste comme un adultère. Il s’agit du mariage entre Hérode Antipas et Hérodiade, qui était précédemment mariée à Philippe, le frère d’Hérode (14,3-4). Hérodiade était par ailleurs la nièce de ses deux maris. Flavius Josèphe, un historien de l’époque, indique que l’endogamie et le divorce étaient des pratiques courantes dans la dynastie d’Hérode. Jean Baptiste est mort après avoir critiqué ce remariage. Ainsi, la critique de Jésus peut être comprise comme un rappel et une généralisation de la critique de Jean Baptiste à l’endroit d’Hérode.

3. Selon une autre interprétation, la position prise par Jésus reflète les préoccupations éthiques des premiers chrétiens, un idéal pour la fin des temps. Les lettres de Paul nous informent qu’il pensait que la fin des temps allait arriver d’un jour à l’autre. Dans ce contexte apocalyptique, les séparations et remariages étaient inutiles puisque la fin était proche.

4. À l’époque, le divorce plaçait la femme dans une position extrêmement difficile. Si son mari la renvoyait, elle n’avait aucun recours et pouvait se retrouver dans la rue sans protection, sans droits, sans argent. Contrairement aux veuves envers qui, selon la Loi, la communauté devait se montrer généreuse, la femme divorcée perdait son honneur et ne suscitait nulle compassion. Une interprétation possible voudrait donc mettre l’accent sur la compassion de Jésus, qui s’élève contre le divorce à cause des difficultés qu’il entraîne pour les femmes et les enfants. Jésus défend la cause des femmes dans une société patriarcale en condamnant le divorce, qui laisse ces dernières sans recours. Selon cette interprétation, Jésus ne veut pas nécessairement parler de l’indissolubilité du mariage, mais en finir avec une forme d’arbitraire considérée comme normale à son époque où les hommes peuvent dominer leur femme.

Ce passage controversé relatif à la condamnation du divorce montre que Jésus sait que la tradition biblique n’est pas unanime sur le sujet. Jésus utilise un texte du Pentateuque pour en critiquer un autre, selon son système de valeurs. Pour réfléchir sur le mariage et le divorce aujourd’hui, à partir de la Bible, je crois que nous pouvons nous inspirer de l’attitude de Jésus en considérant la pluralité des positions de la Bible sur cette question. Ainsi, nous pouvons réfléchir aux conséquences des séparations de couples dans nos contextes contemporains.

Sébastien Doane est professeur d’exégèse biblique à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval (Québec).

[1] Voir l’exhortation apostolique Amoris Lætitia du pape François publiée en 2016. Ce document tente d’offrir des solutions pastorales à ce problème.

Extrait de Sortir la Bible du placard : la sexualité de Genèse à l’Apocalypse, Sébastien Doane, Montréal, Fides, 2019.

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