Tête du Christ (Passion). Georges Rouault, 1937. Huile sur papier, collé sur toile, 104 x 75 cm. Musée des Beaux-Arts de Cleveland (Wikioo).

Qui osera appeler Jésus « Fils de l’homme » ?

Erwan ChautyErwan Chauty | 28 mars 2022

Lisant le Nouveau Testament pour connaître la personne de Jésus-Christ, nous pouvons éprouver une surprise : Jésus se désigne souvent par le titre de « Fils de l’homme », mais personne ne le désigne ensuite ainsi, si ce n’est Étienne dans son martyre. Qu’y a-t-il alors à découvrir, dans ce titre et dans son usage, de la condition du disciple?

L’origine de l’expression est étudiée depuis longtemps ; elle crée une tension entre condition commune et particularité. Se dire « fils de l’homme », en hébreu ben adam, c’est la manière de se dire humain par opposition aux espèces animales ou aux « fils des dieux » d’avant le Déluge (Gn 6,2). Mais c’est aussi le titre d’un homme extraordinaire, comme le prophète Ézéchiel (qui reçoit ce titre 93 fois), ou le personnage céleste entrevu par Daniel (Dn 7,13).

L’exégèse d’aujourd’hui se demande quelles sont les « voix », dans les évangiles, qui énoncent ce titre de « Fils de l’homme », et par qui elles sont entendues. Dans de nombreuses scènes orientées vers la reconnaissance de l’identité de Jésus, c’est lui-même qui se donne ce titre, en conclusion de l’épisode, sans que personne n’y réponde. Ainsi, avant de guérir le paralysé que ses amis ont fait descendre par le toit découvert, Jésus déclare : « Eh bien, afin que vous sachiez que le Fils de l’homme a sur la terre autorité pour pardonner les péchés… » (Lc 5,24). Après une discussion sur le sabbat, née de l’arrachage interdit d’épis de blé par les disciples, Jésus affirme aux pharisiens : « Il est maître du sabbat, le Fils de l’homme » (Lc 6,5). Comme aucune réaction n’est rapportée, on se demande si ce titre était compris par les auditeurs. Une exception est notable : dans la version de Matthieu de l’épisode de Césarée, Jésus se désigne successivement comme « Fils de l’homme » puis à la première personne, et les disciples semblent parfaitement identifier ces deux désignations : « Au dire des hommes, qui est le Fils de l’homme ? […] et vous, qui dites-vous que je suis ? » (Mt 16,13.15).

Le titre de « Fils de l’homme » intervient aussi dans le contexte d’une autre fin : pas la fin d’un épisode, cette fois, mais l’eschatologie. Il s’agit de dire l’écart entre la faiblesse présente de Jésus, et sa stature réelle appelée à se révéler à la fin des temps. Ainsi, dans Luc, le discours eschatologique qui précède la Passion se termine par cette invitation : « Mais restez éveillés dans une prière de tous les instants pour être jugés dignes d’échapper à tous ces événements à venir et de vous tenir debout devant le Fils de l’homme » (Lc 21,36). De même, face au Sanhédrin qui s’apprête à le condamner, Jésus annonce que « désormais le Fils de l’homme siégera à la droite du Dieu tout puissant » (Lc 23,69).

Ne serait-il pas cohérent, alors, que la suite du Nouveau Testament conduise les disciples à reprendre ce titre? Cela n’arrive pourtant quasiment jamais. L’auteur de Luc-Actes, bien qu’il connaisse ce titre, ne le replace jamais dans les grands discours des Actes. Pierre à la Pentecôte, par exemple, parle de « Jésus le Nazôréen » (Ac 2,22) que Dieu a fait « et Seigneur et Christ » (v. 36). De même, aucun « narrateur » des évangiles ne le reprend à son compte. Paul, lui, parle plutôt de « notre Seigneur Jésus Christ » (1 Th 1,4).

Transmis sans hésitation par les évangiles synoptiques comme disant l’identité profonde de Jésus-Christ, ce titre semble donc impossible à assumer par tout autre locuteur que Jésus lui-même! L’unique exception, celle du martyre d’Étienne, prend alors tout son sens. Après qu’il a mécontenté ses auditeurs par une grande relecture de l’Ancien Testament, le narrateur note précisément qu’Étienne « vit la gloire de Dieu et Jésus debout à la droite de Dieu » (Ac 7,55). Mais le texte reprend ensuite les propres mots d’Étienne, où s’opère une substitution : « Voici que je contemple les cieux ouverts et le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu » (Ac 7,56). Puis vient sa lapidation, racontée en suivant le modèle narratif de la passion de son maître.

L’organisation des récits du Nouveau Testament témoigne donc, par le titre de « Fils de l’homme », d’une identité profonde de Jésus, dans la tension entre sa faiblesse présente et sa gloire eschatologique. Mais ce titre ne se transmet pas comme une simple connaissance : seul celui qui suit radicalement le chemin du Maître, pris lui aussi dans la tension entre l’épreuve présente et l’espérance de l’avenir, peut le prononcer en vérité.

Erwan Chauty SJ est professeur au Centre Sèvres – Facultés jésuites de Paris.

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