
Samson et Dalila. José Echenagusía Errazquin, 1887. Huile sur toile, 183,7 x 200,8 cm.
Musée des beaux-arts de Bilbao en Espagne (Wikipédia).
Samson et Dalila, ou 50 nuances d’ambiguïté
Bertrand Bucalossi-Rolin | 17 février 2025
Lire Juges 16, 4-20
De l’apparition de Dalila dans l’histoire de Samson, il est d’usage de ne retenir que la manœuvre de séduction et de trahison de celle-ci. Elle incarne ainsi la femme fatale par excellence [1]. Pour autant, ce récit nous livre quelque chose de plus complexe. Les ambiguïtés du jeu érotique entre Samson et Dalila disent quelque chose de l’extrémisme de leur relation toxique, à laquelle l’un comme l’autre avaient à tout moment la possibilité de mettre fin.
Dalila se voit proposer une énorme récompense par les chefs philistins (1100 sicles d’argent chacun) pour faire parler puis trahir Samson. Pourtant, le récit de ce qui conduira à la capture de Samson révèle un jeu complexe entre les deux amants, jeu qui recueille le plein consentement de Samson en dépit des risques, jeu dans lequel Dalila conserve une posture ambigüe.
Il est question de tout tenter pour lier Samson et le soumettre, avec une connotation érotique explicite. La racine verbale ‘nh utilisée en Jg 16,5.6 pour exprimer la mission de Dalila de réduire Samson à l’impuissance est utilisée ailleurs dans la bible dans le sens d’une soumission sexuelle ou d’un viol (Jg 19,24 ; Jg 20,5 ; Gn 34,2 et 2 S 13,14) [2]. Dalila fera s’endormir Samson « sur ses genoux » (Jg 16,19).
Dalila tentera, sur les recommandations de Samson, trois types de liens successifs : sept cordes d’arc fraîches n’ayant pas été séchées ; des cordes neuves avec lesquelles n’a été fait aucun travail ; sept tresses de la chevelure de Samson tissées avec la chaîne d’un tissu.
Dalila ne semble pas rechercher l’efficacité des différentes méthodes en augmentant le nombre de cordes, mais s’entend avec Samson sur les caractéristiques de la prochaine épreuve. Trois fois de suite, Samson brisera ses sangles comme des fils (Jg 16,12), manifestant sa force mais aussi qu’il s’agissait d’une ruse. Dalila s’en plaindra (ou feindra de le faire), tout en demandant de recommencer.
Sa posture demeure ambigüe. Le texte dit par deux fois qu’une embuscade des Philistins est organisée dans la chambre… mais ils n’apparaissent jamais (peut-être par crainte). Surtout, l’interpellation répétée de Dalila – « Les Philistins sur toi, Samson » – laisse songeur. Pourquoi s’adresser ainsi à Samson ? S’agit-il d’un signal autant qu’une malédiction ? ou de prévenir Samson qu’il est temps de manifester sa force pour, s’il en est capable, sortir de l’épreuve et de l’embuscade ? Samson n’hésite pas, en tout état de cause, à se livrer au même jeu dès le verset suivant.
La nature sadomasochiste de cette relation a déjà été soulignée par les commentateurs (voir par exemple C. Vialle). Le fétichisme accordé aux types de sangles, pour chaque nouvelle séance de jeu, rappelle les techniques du bondage.
Cette relation deviendra cependant encore plus toxique à partir du verset 15. Dalila tente à présent le chantage affectif (« Comment peux-tu dire : « Je t’aime » ? ») et le harcèle, jusqu’à ce que Samson soit « excédé à en mourir ». L’expression est prémonitoire.
Dalila va jusqu’au bout dans ce jeu morbide de soumission totale du héros, en sachant pertinemment que « cette fois » (v. 18) est l’aboutissement tragique de leur relation. Samson, contre toute attente, laisse faire. Au verset 20, il semble surpris que le Seigneur ne soit plus avec lui et que ses actes aient conduit, très logiquement, à sa capture. En définitive, cette capture semble plus la conséquence de la relation toxique hors norme qui lie les deux amants, à laquelle ni l’un ni l’autre n’ont voulu mettre de terme.
Bertrand Bucalossi-Rolin est doctorant à l’université de Strasbourg.
[1] Vialle, Catherine, « Des femmes fatales dans la Bible ? L’archétype de la femme tentatrice et séductrice », in Parmentier, Elisabeth, Daviau, Pierrette et Savoy, Lauriane (dir.), Une Bible des femmes, Genève, Labor et Fides, 2018, p. 53-73.
[2] Spronk, Klaas, Judges, Louvain / Paris / Bristol, Peeters, 2019.
