La prostituée de Jéricho et les deux espions. James Tissot, 1886-1896.
Aquarelle opaque et graphite, 23,1 x 16,9 cm. Brooklyn Museum, New York (Wikipédia).

Chez Rahab, une maison-close bien ouverte !

Erwan ChautyErwan Chauty | 14 avril 2025

Le livre de Josué est déroutant : il semble raconter la conquête triomphante de Canaan par les fils d’Israël, avec l’aide de leur Dieu, au prix d’une terrible « épuration ethnique » ; il ne cesse pourtant de brouiller cette image par des remises en cause, des infidélités, des surprises gênantes. Après le prologue à la conquête (Jos 1), deux espions partent vers Jéricho. Ils rentreront quelques jours plus tard et rendront compte de la certitude de la victoire à venir. Mais ils n’auront rien fait d’autre que passer une nuit, chez Rahab la prostituée ! Ils n’auront dû leur survie qu’à la ruse de cette dernière, qui égare les soldats du roi et fait sortir nos deux espions par sa fenêtre, bien placée sur la muraille de la ville.

Certains commentaires pudiques cherchent à minimiser la profession de Rahab et l’intention des espions : n’est-ce pas d’une simple auberge qu’elle serait la tenancière ? N’auraient-ils pas simplement cherché son hospitalité discrète pour la nuit ? Le texte n’a pas ces frilosités. Au verset 1, on lit qu’ils « entrèrent dans la maison d’une femme prostituée, dont le nom était Rahab, et ils y couchèrent ». Il ne s’agit donc pas du domicile privé de Rahab, mais de son établissement public. Quant au verbe « coucher », en hébreu comme en français, il sert souvent d’euphémisme pour autre chose que le sommeil. Les personnages jouent à entretenir l’ambiguïté : le roi apprend la venue de ces espions bien maladroits, et interroge Rahab. « Fais sortir les hommes qui sont venus vers toi » (v. 3), avec le verbe suivi de la préposition el. Ces deux mots sont souvent associés pour un rapport sexuel. Ainsi, Juda dit à sa belle-fille Tamar déguisée en prostituée : « je viens vers toi » (Gn 38,16). Rahab répond au roi sans hésiter à maintenir l’ambiguïté : « Oui, ces hommes sont venus vers moi » (Jos 2,4).

Il n’y a pas là que des détails amusants destinés à entretenir l’attention des lecteurs. Le statut social de Rahab [1], en effet, est au cœur de ce récit, qui vise à raconter l’origine du clan de Rahab, étrangers autorisés à demeurer au milieu d’Israël (Jos 6,25).

Dans la ville de Jéricho, la profession de Rahab implique un statut marginal. L’organisation du pouvoir patriarcal lui donne un rôle lié à l’ambiguïté du désir masculin, qui veut maintenir l’honneur de sa femme et de sa fille, tout en ayant accès à d’autres femmes que son épouse. Rahab a donc sa place dans la société (comme Tamar en Gn 28 et les deux prostituées demandant le jugement de Salomon en 1 R 3), mais à l’écart des femmes honorables : son logement est très symboliquement placé sur la frontière de l’espace urbain (« sa maison était sur la muraille » Jos 2,15) ; son activité se déroule la nuit, quand les femmes honorables ne sortent plus de chez elles.

Pour des espions, aller chez Rahab est une bonne stratégie : voici un lieu où autochtones comme voyageurs se rendent discrètement, en évitant d’être reconnus ; c’est aussi un lieu où l’information circule – tout au moins les ragots.

De plus, l’organisation du récit joue avec ce statut d’infériorité sociale pour créer des effets de surprise. Rahab se révèle capable de tromper le roi, de désorienter ses soldats. Alors qu’on la suppose de petite vertu, elle est la seule à proclamer la grandeur de la foi d’Israël, dans un langage très deutéronomiste : « le Seigneur votre Dieu est Dieu là-haut dans les cieux et ici-bas sur la terre » (Jos 2,11). Elle joue certes là sa survie, mais d’une manière bien plus honorable que celle des deux espions, qui ne rapporteront à Josué qu’une demi-vérité. Certes, ils ont appris que « le Seigneur a livré tout le pays entre leurs mains » (2,24), mais ils omettent de dire qu’ils n’en n’ont pas été les témoins directs : ils ne font que répéter ce que Rahab leur a dit.

Un survol du livre de Josué pourrait n’y voir qu’une guerre totale alimentée par un fanatisme religieux qui ne laissera rien survivre des autochtones. Mais dès ce chapitre 2, c’est une image contradictoire qui nous est apparue : non seulement Rahab et son clan vont survivre au milieu d’Israël, mais c’est au moyen d’une confession de foi très pure, et en mettant à profit les renversements de situation que permet le statut marginal de Rahab, la prostituée, et de sa maison-close stratégiquement située.

Erwan Chauty SJ est professeur d’exégèse biblique aux Facultés Loyola Paris (anciennement Centre Sèvres).

[1] Voir ainsi Phyllis A. Bird, « The Harlot as Heroine », Semeia 46. Narrative Research on the Hebrew Bible (1989) pp. 119-139.

Curieuse Bible

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La Bible comporte beaucoup d’éléments insolites, de passages obscurs, de détails cocasses. Il s’agit d’éléments parfois secondaires, mais qui font partie intégrante de la Bible et qui contribuent à sa richesse. Chrystian Boyer et ensuite Erwan Chauty et Sébastien Doane présentent dans cette chronique quelques-unes de ces curiosités de la Bible.